Mots et Musiques         d’un homme ordinaire

 

 

 

Poésies

(1990-2000)

 




 

Le ventilateur

 

 

Le ventilateur découpait des tranches d’air moite

 

Qui s’amoncelaient sur le parquet

 

Pour aussitôt former des strates d’air moite

 

Qui s’élevaient jusqu’au plafond

 

Le ventilateur tournait en rond


 

Cause perdue

 

 

Ta silhouette comme une ombre

 

Ta démarche comme une fuite

 

Ton sourire comme une faille

 

Ton regard opaque

 

Ta langue étrangère

 

Tes poses de nature morte

 

Ton absence comme une cause perdue


 

Big Bang !

 

 

Ton cul

 

Rond comme une planète

 

Souriante à mon orbite

 

Ton cul

 

En révolution permanente

 

Dans mon espace de gravité

 

Ton cul

 

Capsule d’éther

 

Prête à se dilater

 

Et ma queue fusée

 

Big Bang !


 

 Passion

 

Ses sourires me déchiraient les yeux

 

Cécité de son regard narcissique

 

Ses mensonges m’assourdissaient

 

Surdité de son écoute indifférente

 

Ses baisers neutralisaient ma bouche

 

Aphonie de sa voix bruyante

 

Son corps me rendait fou

 

Démence de sa raison d’être

 

Je sombrais dans une folle passion

 

Aveugle

 

Sourde

 

Et muette

 

 

Un nœud à mon mouchoir

 

 

Tu passais dans la rue

Toute de blanc vêtue

J'attendais dans un bar

Une histoire en retard

Et soudain il a plu

Sur ton visage nu

J’ai sorti mon mouchoir

Mais il était trop tard

Et puis tu as couru

Jusqu’au bout de la rue

Je suis sorti du bar

Mais il était trop tard

Tu avais disparu

De ma vie de ma vue

Je n’avais plus d’espoir

Debout sur le trottoir

Ce jour-là je t’ai vue

Mais il était trop tard

J’ai fait ce que j’ai pu

Un nœud à mon mouchoir

Et je suis revenu

M’accouder au comptoir

 

 

L'imaginaire

 

 

Cette imagination comme un bourreau

M’écartèle sur la roue du fantasme

Pour me faire avouer mes actes misérables

Et tendu de tous côtés

Je dénonce sans aucune honte

La solitude de mes poignets

Me tirant de chaudes larmes

 

Cet extrême imaginaire

Auquel je me nourri

Devient la substance de ma vie

Ma raison de non-être

Ma source d’inactivité

 

Ces images défilent selon ma volonté

Et me rendent immobile

Mes actions se figent

Devant le mouvement autoritaire de mes pensées

Que mon cerveau défaillant distille en permanence

 

Cette morphine soulage les douleurs de la vie

Je souffre

Donc je pense

Mais suis-je ?

 

 

Ces larmes salées et pourtant si amères

 

Ces baisers humides et pourtant si arides

 

Ces caresses assidues et pourtant si lointaines

 

Ces mots enivrants et pourtant si lucides

 

 

   

Détails


 

Belle endormie

Visage sur un écrin de crin doré

Front lisse de malice

Sourcils aux pieds de ballerine exécutant une pointe

Cils éventails de paupières orientales

Nez voile aux vents des rêves

Bouche caverne aux trente-deux ivoires

Joues pâles rougissantes aux baisers

Menton je te tiens tu me tiens par la barbichette

Long cou gracile d’exclamation

Épaules aux arrondis de viole

Bras raccourcis menant droit au cœur

Embrassements d’avenirs heureux

Bras de mère latente

Mains aux doigts de dentelle

Aux mille signes des langages

Qui saluent et soulagent

Servent tendent prennent donnent

Mains qui caressent ou châtient

Seins altiers d’amazone

Nombril copeau de chair délicat

Ventre frémissant d’air vague

Hanches dont les vibrations à venir

Sont autant de promesses à l’abri du vent

Embouchure du monde originel

Cuisses aux muscles fuseaux

Genoux joujous mécaniques

Mollets aux souvenances de hauts talons

Chevilles nobles ouvrières

Pieds de nez à la gravitation

Corps dormant au bois de hêtre

Peau hâlée mais jamais vraiment partie

Soierie raffinée de caresses

Silence charnel

Rythmé par un souffle imperceptible

Juste un murmure esthétisant

Un écoulement de beauté

Fulgurance de l’œuvre d’art


 

Hauts talons

 

 

Seins assassins

Violents et chafouins

Attrapes généreuses aux balcons

Chutes fatales sous le haut talon

 

Hanches criminelles

Brutales et cruelles

Parois de soie sans fond

Chutes fatales sous le haut talon

 

Fesses tueuses

Sévères et moqueuses

Sanctuaires de dentelles et de sons

Chutes fatales sous le haut talon

 

Jambes meurtrières

Agressives et fières

Pentes douces de Nylon

Chutes fatales sous le haut talon

 

Bras mortels

Précis et machiavels

Lignes de mires à l'horizon

Chutes fatales sous le haut talon

                 

 

Aux baies vitrées de tes yeux

Panoramique de lumière

Sur ta longue nuque vierge

Voie ferrée de dents lactées

La machine à vapeur

Aplatit sa langue Lakota

Frémissante sous les vibrations

Des wagonnets chargés d’adrénaline

 

 

Belle joue pâle

 

 

Belle joue pâle

Nue sous le voile

D'une tristesse héroïque

Belle joue pâle

Tendue sous le voile

D'une douleur tyrannique

Joue vibrante sous les gifles

Joue saignante sous les griffes

Belle joue pâle

Qui parfois dévoile

Des rondeurs comiques

Belle joue pâle

Qui parfois joviale

Se fait élastique

Joue aux fossettes joyeuses

Joue aux rides heureuses

Belle joue pâle

Qui joue les voiles

Sous le vent des tropique

Belle joue aux sommets volcaniques

Joue rougissant au baiser

Joue frémissant au toucher


 

Chairs obscures

 

 

Feux de fièvres feintes

Rouges gorges riantes

Douces sources de saveurs

 

Joies des jeux juvéniles

Tas de taffetas sous le vent

De noires inspirations

Les chairs obscures sont de nature morte

Que le vent des aspirations les emporte

 

Bleus des blés brûlants

Tristes tresses bruissantes

Blondes, brunes et roussies

 

Volutes de vague à l’âme

Artifices en libre-service

Soulevant de noires inspirations

Les chairs obscures sont de nature morte

Que le vent des aspirations les emporte

 

Lourdes haleines de haine

Dépôts de peaux dépecées

Couchés de chairs obscures

Les chairs obscures sont de nature morte

Que le vent des aspirations les emporte


 

 

Comme ces îles aux rivages lointains

Qui s’entourent de brume

Pour échapper aux regards civilisés

J’aspire au mystère

Il y a mon Robinson Cru

Ma Zoé Cuite

Et mon Vendredi Soir

Mais je n’en fais pas un roman à l’eau de mer

Car cette histoire n’est pas à boire



 

 

Inspectrice Emoix


Ô ma poulette des mœurs
Comme j’ai envie de te couver
De te couvrir
Te courir après
Rire avec
Bises de becs
Déballer ton bombec

Ô ma fliquette du vice
Comme mon amour te planque
Et je ne suis pas un novice
Ma pine clandestine trime déjà

Ô mon chantier au noir
Je serais ton immigré
Ton sans papier
Au gré de tes fondations
Je serais ton petit maçon
Tu seras mon édifice
Mon bâtiment public
Mon administration centrale
Mon amour d’état
Mon affaire secrète

 

Rouges démons nocturnes

De mes nuits blanches

Aux noires illusions

Refroidissez mes draps !

 

 

La minette

 

Il vient d’apprivoiser une belle chatte

Elle sait miauler de façon délicate

Et c’est avec distinction qu’elle se dilate

Depuis que ce prince persan la convoite

D’or et de soieries elle s’est amourachée

Bien davantage que du jeune héritier

Lorsqu’elle daigne rejoindre le doux foyer

L’animal lui interdit son petit panier

Et la voilà qui prend des airs d’aristocrate

Et le relègue au simple rang d’ouvre-boîte

Cette minette est une belle ingrate

Dénuée de la valeur dont elle se flatte

Aux incertains félidés

Les fidèles canidés sont une aubaine

Car la minette est incertaine

En attendant que sa chatte lui revienne

Le malheureux lui réserve un chien de sa chienne…


 

L'incendie couve

Mon cœur de braise

S’enflamme

Au moindre souffle amoureux


 

Sombre velours nocturne

Râpé par de misérables solitudes

Alcoolisées, enfumées et livides

Ivres d’un réconfort anonyme

Suintant la chaleur électrique

De pièges interlopes

Velours aux parfums artificiels

Odeurs désenchantées

Borborygmes désespérés

Combien de lapsus et d’actes manqués

Avant d’atteindre de paisibles rivages

Bercés par la fatigue de l’aube
Hydratés par la rosée du petit matin qui tremble…

 

 

La porte s’ouvrit

Sardonique

Elle apparut

Nue

Il banda

Franchement

 

 


Petite squaw Lakota


Le soleil, à peine levé, hume déjà les brumes matinales des Grands Lacs, tes yeux malicieux naissent au jour, lumière chaude giclant dans le clair obscur du tipi, éclats de flèches rouges et jaunes sur mon être pâle électromagnétisé, et, malgré le massacre de Wounded Knee, tu m’accueilles en paix, nimbée d’une naïveté ancestrale, prête à l’échange, au troc, ouverte aux mondes naturels et surnaturels, oscillant entre la traditionnelle Sun Dance et la douteuse Danse des Esprits, mais confiante dans la bonté des hommes qui marchent debout, tu me souris d’amour fraternel, main levée en signe de bon jour, à l’écoute de mes mots braconniers, à l’affût de mes muscles tendus, car tu devines mon exploration prédatrice, mais tu ne crains pas l’inconnu, toi, l’amazone aux cuisses tannées par ton fidèle Nokota, arrière petite fille d’un chef victorieux à Little Big Horn, je dépose alors ma voie ferrée de dents lactées sur ta longue nuque vierge, tu courbes l’échine, ma machine à vapeur foule ta langue Sioux, frémissante sous les vibrations de wagonnets chargés d’adrénaline, tu te soumets, guerrière fière et libre, à l’aventurier romantique qui foule sans pudeur ta terre immaculée, mère des mystères de Wakan Tanka, l’empreinte de mes pas sur tes plaines souille la mémoire de ton peuple nomade, de tes héros légendaires, Crazy Horse, Sitting Bull, Red Cloud et bien d’autres moins célèbres et pourtant aussi courageux dans les batailles, mais tu n’es jamais vaincue, chasseresse aux Sept Feux, car plus je m’enfonce en ton avenir déculturé et plus je perd mes racines européennes, et tandis que l’amer indien dénaturalisé sort son couteau pour graver sur un totem en hickory ses souvenirs humides, j’honnis mes conquêtes sauvages, j’exècre mes élans colonisateurs, j’abhorre ma civilisation destructrice, je pleure les morts innocentes, je dénonce la détribalisation par le biais d’enfants scolarisés sous le joug du christianisme, je regrette les massacres de bisons, je dénonce la répression culturelle, et, nostalgique, j’écoute tes chants en fumant la pipe sacrée Kannunpa Wakan avec tes frères, petite squaw Lakota, toi qui, certaines nuits, à Black Hills, chantes l’histoire de ton peuple et les injustices des envahisseurs blancs au son des flûtes et des tambours, puis, lorsque le désir te commande, l’on se rejoint dans l’intimité de nos corps, debout, pliés, agenouillés, couchés, vautrés, mais dignes…

 



Alors qu’il dort d’un sommeil profond,

Elle effleure sa peau de sa bouche fébrile,

Renifle les effluves de rêves qui s’en évaporent.

Doucement, au rythme de sa chaude respiration,

Tel un courant d’air femme,

Elle descend le long de son dos…

Son souffle tourbillonnant à fleur de fesses.

L’homme se tourne légèrement sur le coté.

Apparaît alors un mât sans voiles.

Qu’importe…

Elle souffle doucement afin de lui faire prendre le large…

Pousser au loin les rêves de l’homme endormi.




J'ai l'air d'un Fado

Avec mes yeux dans ta nuit

Ma bouche à court de ton souffle

Mon coeur au mal de ta mer

Ton corps pour tout mouvement

Et j'attends la coda du temps...

 


Mon rêve général…

 

Je fais souvent ce rêve social et politique
D'un peuple fier et inconnu que j'aime et qui s'aime
Et qui naît, sans foi ni lois, de révoltes bohèmes
Pour installer autre chose qu'une symbolique.

Car il se comprend, et son cœur est démocratique ;
Pour lui seule compte l’émancipation humaine
Portée par l’éducation populaire qui sème

Les valeurs constituantes d’une république.

Est-elle verte, rouge ou noire ? - je l'ignore.
Son drapeau ? je me souviens qu'il est comme un sémaphore ;

Comme ceux aimés des marins que la mer éloigna.

Sa lumière appelle à lui tous ceux qui se sont perdus,

Tous ceux et toutes celles à qui jamais la vie n’a
Donné la possibilité d’être enfin entendus.

 

Inspiré de Verlaine

21 avril 2002


 

Le temps passe et il attend

Mais rien ne se passe

Et il se lasse

 

Le temps passe innombrable

Et seul il l’attend

En vain il se déplace

Mais ce n’est pas mouvement

Et il se lasse

 

Le temps passe rapidement

Et lentement il attend que quelque chose se passe

Il attend longtemps

Et il se lasse

 

Le temps alors le dépasse

Et le laisse sur place

Attendant

Seul et vieux

La mort


La vie n’est que poussière, la mort un coup de vent