Mots et Musiques         d’un homme ordinaire

 

 

  

ALCOOL, SEXE ET DÉSESPOIR

(Extraits, août 1990)

 

 

 

     Un homme vêtu de noir serait allongé sur le lit d’une chambre d’hôtel sans étoiles. Il tiendrait une cigarette dans une main, et dans l’autre un verre de Lagavulin qu’il dégusterait en écoutant de la musique. Le baladeur posé sur son ventre diffuserait dans ses oreilles un blues de Paul Personne. Par-delà le vélux, l’homme observerait la lune comme un point dont l’interrogation se perdrait dans l’infiniment grand et ses sombres pensées suivraient son regard. Aussi se sentirait-il soudainement infinitésimal avec ses obsédantes petites questions existentielles. Il écraserait le mégot dans un cendrier. Dernière gorgée d’alcool. Ensuite il irait rejoindre d’autres anonymes pour soûler sa solitude dans l’universalité de leurs borborygmes. Sentir l’amertume de la bière désinfecter ses lèvres de l’impureté du monde. Il voudrait oublier, juste quelques heures, que la terre n’est pas lisse et que son relief chaotique fourmille d’imbéciles heureux, de salopards égoïstes et d’escrocs sans vergogne. Boire pour défigurer la nature et se transformer en créateur quitte à renverser des verres et pisser à côté de la cuvette. On ne perd jamais son temps à refaire le monde. Il en reste toujours un peu de poésie. C’est déjà ça de gagné.

L’homme vêtu de noir pousserait la porte d’un bar de nuit coincé entre deux sex-shops dans un quartier chaud de la ville. Les lumières tamisées de l’établissement garantiraient une certaine intimité aux visages. La musique rythmique désinhiberait les oreilles. Des consommateurs assis par groupe de trois où quatre autour de tables basses riraient haut et parleraient fort. Quelques mâles tacheraient leur foie posé sur le comptoir en un rite solitaire. Certainement de grands buveurs. Il se ferait une petite place parmi eux et s’allumerait une cigarette.

Une jolie serveuse s’agiterait de l’autre côté. Elle aurait deux lacs de haute montagne à la place des yeux. Son petit corps de flamme s’échapperait parfois pour danser entre les tables réduites en cendres tandis qu’elle poserait une bouteille ici, ramasserait deux verres là, tout en s’ajustant une mèche de cheveux noirs d’un geste furtif. Elle repartirait aussitôt dans un gaz incandescent. Cette fille-là ne serait pas mexicaine et porterait des chaussures de sport à la mode, mais ce port de corps altier et ce visage fier lui ferait songer à la serveuse de John Fante dans son roman Demande à la poussière. Et tout comme le héros Bandini, il aurait du mal à prendre une décision et changerait souvent d’avis quitte à se trouver en contradiction permanente.

Les heures s’écouleraient aussi rapidement que l’alcool dans les gorges tabagiques. Aucune des rares femmes présentes dans le pub n’attirerait particulièrement son regard. Ainsi ses yeux détailleraient fréquemment les gestes automatiques de la serveuse. Il boirait devant ce feu de chair consumant la salle en un gigantesque incendie de houblon. Deux ou trois pompiers secouraient leur lance impuissante dans leur pantalon. Les grands mâles accoudés au comptoir marqueraient leur territoire avec des flaques de bière. Mais cette serveuse ne serait pas une chienne. Enfin, pas vraiment. Elle s’arrêterait tout contre eux pour ramasser subrepticement leur verre vide, mais jamais elle ne se laisserait prendre. Pourtant le sourire de cette petite garce aux lèvres de pétales de pavot le rendrait euphorique. Il tomberait à son tour dans le sac de la belle parmi le vrac des choses utiles. Est-ce que l’avenir de l’homme se perd dans le sac des femmes ?

Sa descente aux toilettes le conduirait dans un endroit exigu et insalubre. Sur le sol en béton armé de flaques de miction trônerait une cuvette en ruine de faïence d’où émaneraient de nauséabondes odeurs. Des morceaux de papier hygiénique traîneraient parterre. Quelques graffitis obscènes et de mauvais poèmes laissés par de précédentes victimes recouvriraient les murs lépreux de ce champ de bataille.

L’homme vêtu de noir vomirait son trop plein de mal-être dans la gorge sale et profonde des ces toilettes publiques. Il dégorgerait son whisky, sa bière et sa sale vie. Et malgré les odeurs, il resterait penché en avant quelques minutes, le nez comme une chaussette trouée au-dessus de cette tombe. Á sécher sa vie. Á désespérer sur son triste sort. Lui qui voudrait tant savoir simuler comme les autres. Faire semblant d’être heureux, pour se sentir immortel.

 

Léon Bloumette, un ami d’adolescence qui habite le même immeuble, frappe ses trois petits coups habituels à la porte de mon studio. J’ai de la peine à laisser mon solitaire dans ces toilettes sordides, penché sur la cuvette et expulsant son désespoir. Mais pour le moment la réalité me semble plus importante et plus urgente que la fiction. Je pose le stylo et me lève pour aller ouvrir.

- Salut, Carlos Martxí. Je te dérange pas trop ?

- Eh bien, c'est-à-dire que j’étais en plein dans mon truc, là…

- Ah oui, j’y pensais plus. Alors, ça y est ? T’as commencé ?

- Oui. Doucement. Entre les visites et les coups de fils.

- Oh !… Si je te dérange, tu me le dis, hein ? Je repasserai plus tard.

- Mais non, Léon. Installe-toi. On va se boire une Leffe.

- Bonne idée… Et laisse tomber le verre. Je la prends au goulot.

- Comme tu voudras. Alors, ton nouveau travail ?

- Bof… Je me suis tiré. C’était un boulot pénible, mal payé et abrutissant. Et comme si ça suffisait pas, j’avais sur le dos un chef de quai genre petit roquet qui m’aboyait dessus sous prétexte que j’étais nouveau dans l’équipe. Toujours à gueuler que je suivais pas le rythme des autres. Alors l’autre jour, avant de me casser, je lui ai dit que j’étais pas une fourmi.

- Ouais. Toi, tu serais plutôt du genre cigale.

- Hé ! hé !

- Tiens…

- Merci… Ah ! Ce que j’aime, chez toi, c’est qu’il y a toujours de bonnes bières bien fraîches quand il fait chaud. Allez, à la tienne.

- Salud… J’ai comme l’impression que tu as déconné, là. Tu aurais pu au moins assurer ta sortie en te faisant licencier pour bénéficier d’une bonne allocation.

- Je suis pas un calculateur. Et je peux très bien me contenter de ma petite pension.

- Je sais bien. Mais le problème n’est pas là. Tu as des droits. Va faire un tour aux ASSEDIC, ça te coûte rien.

- Ouais ouais, j’irais…

- Je comprends que tu ne sois pas enthousiasmé. Ce matin encore, à l’ANPE, je n’avais pas trop le moral en jetant un œil sur les offres d’emplois. Tous ces boulots correspondent à un monde auquel je n’appartiens pas… Pourquoi n’aurait-on pas le droit d’user sa vie à faire quelque chose qui nous intéresse vraiment, une activité dans laquelle notre personnalité peut s’épanouir librement, même si ce n’est pas productif en terme de richesse économique ? N’y a-t-il donc pas assez de biens mal accumulés sur cette terre ?

- Ouais… Quand je pense à tous ces boulots à la con dans lesquels je m’embarque depuis toutes ces années, ça me file pas envie de fréquenter l’ANPE. Ah non… Tu vois, ça me branche pas trop de suivre la voie de mes parents. Ils ont bossé dur toute leur vie pour avoir droit à une retraite misérable dont ils ont même pas pu profiter. Pourquoi mon père est mort carbonisé dans son semi-remorque ? Á cause d’un accident provoqué par la fatigue. Et pourquoi ? Parce qu’il était obligé de respecter les horaires que lui imposait son patron. Pour pas perdre son travail. Pourquoi ma mère est morte d’un cancer généralisé ? Parce qu’elle a respiré pendant trente ans des saloperies de produits chimiques dans cette putain d’usine qui peut exploser n’importe quand tellement les consignes de sécurité sont négligées. Tu sais, j’ai compris un truc. La vie, il faut se la faire tant qu’on a la santé… Excuse-moi de te faire chier avec tout ça…

- Mais pas du tout. D’ailleurs, je suis entièrement d’accord avec toi. On n’est pas là pour engraisser des salauds qui n’ont aucune considération pour le genre humain. Allez, mec ! Ne te laisse pas aller… Dis, tu as remarqué que le mobilier des nouvelles ANPE ressemble à celui de la Poste ? On croirait qu’ils l’ont trouvé dans un carton de jouets pour gosses. Couleurs ludiques, formes uniformes… On aurait presque envie de partir à la plage.

- C’est pour que ça soit plus gai ! Déjà que les chômeurs sont malheureux, faudrait pas en plus que les employés de l’ANPE bossent dans un décor lugubre. Faut ménager le moral des bêtes. Tu sais que dans les élevages industriels ils utilisent de la musique et des couleurs pour améliorer le cadre de vie restreint des animaux, et donc la production ? Ha ! ha ! Ça devrait t’inspirer pour ton roman, toute cette connerie humaine.

- Oui, bien sûr. Il y aurait des tonnes de tomes à écrire sur ça. La connerie individuelle, la connerie collective…

- La connerie universelle ! Ah, si seulement la science pouvait se pencher sur ce mystère…

- Si le cerveau n’est qu’une connexion de circuits électrochimiques, il suffirait peut-être de déconnecter celui de la connerie. Ça nous ferait des vacances.

- Hé ! hé ! Dis donc, en parlant de connerie humaine, ça serait pas l’heure de prendre l’apéro chez le Poisson ?

- Il me semble qu’on est déjà en train de boire un coup là, non ?

- Ah, mais moi j’ai fini ma bière. Et comme c’est ma tournée, je t’offre un Pastis au Bocal. Je dis pas qu’on est pas bien, chez toi, mais ça manque de filles à regarder.

- Désolé, mec. Mais je n’ai pas ça au réfrigérateur.

- Alors ? On serait mieux en terrasse. Surtout avec ce temps. Pense à toutes ces jolies filles qui marchent sur les trottoirs.

- Le soleil les rend belles, gaies, insouciantes et disponibles…

- Ouais ! Le soleil les déshabille.

- Léon, tu es un obsédé sexuel.

- Ah tu peux parler, toi !

- Je ne suis pas un obsédé sexuel. Je suis un esthète. J’aime la beauté en général et celle de la femme en particulier.

- Carlos, ça bande un esthète?

- Vas y, fous toi de ma gueule. Le principal, c’est que ça te fasse du bien. C’est fait pour ça, les amis. Aimer en silence. Aider l’air de rien. Ne t’inquiète pas, je ne dirais à personne que tu mates la voisine du soir au matin.

- Alors là c’est salop ! On avait dit qu’on parlerait plus de la voisine. Sujet tabou entre nous et chacun pour soi. Tu te souviens ?

- Je suis un homme de parole.

- Je m’en rends compte… Et d’ailleurs tu devrais pas faire le malin, Carlos Martxí. Parce que toi aussi tu la mates, la voisine.

- Oui. Mais mes observations relèvent d’inspirations purement esthétiques. Quant à mes commentaires, ils restent respectueux de la nature humaine. Et pour répondre à ta question de tout à l’heure, sache qu’un esthète n’est qu’un homme. Et un homme, ça bande. Donc, un esthète, ça bande.

- Et les femmes alors, elles peuvent pas être esthètes ?

- Si. Mais elles ne peuvent pas bander.

- Ha ! Ha !

- Quoiqu’il existe plusieurs façons d’exprimer son goût pour la plastique du corps humain. En ce qui concerne la réaction de l’homme, il est courant d’évoquer une imagerie guerrière comme bander ses muscles ou bien son arc, mais pour désigner le processus féminin on aurait plutôt tendance à employer une métaphore poétique relative aux éléments, et plus particulièrement à l’eau.

- Bravo ! De l’eau pour le Pastis.

- Tu ne lâches jamais le morceau, toi. Hein ?

- C’est tout le drame de ma vie.

- Respire, Léon. Il faut prendre le temps de vivre.

- Ouais. Je sais. Mais le temps passe si vite.

- C’est pour ça qu’il faut tâcher de le retenir un peu en adoptant une attitude adéquate à chaque évènement.

- Ouais. Tu parles comme un livre, toi. Si tu crois que je vais passer mon temps à réfléchir comment je dois justement le passer à chaque fois que je fais quelque chose, j’ai plus le temps de vivre… Eh bé, pourquoi tu rigoles ?

- C’est que tu sais être drôle, Léon.

- M’ouais. En tout cas, la meilleure façon de retenir le temps qui passe, c’est de rien faire, justement. Comme ça, je trouve le temps long.

- Tu devrais te renseigner à L’ANPE au sujet des reconversions professionnelles. Pourquoi tu ne suivrais pas une formation ?

- Qu’est-ce que tu déconnes ?

- Oui, pourquoi ne pas te spécialiser dans l’humour philosophique. Lance-toi dans le spectacle. Tu as de la matière.

- C’est sensé être drôle ? Bon, allons plutôt faire un tour au Bocal. J’ai envie de retenir le temps à la terrasse d’un café en buvant un Pastis bien frais. Et puis j’ai aussi envie de regarder passer des jolies filles. Même si elles me regardent pas.

- Ne t’en fais pas, Léon. Nous avons aussi le droit au bonheur. On finira bien par en trouver une qui nous regarde sans pour cela être atteinte de strabisme.

- Pourvu que ça soit pas la même !

- Et si c’est la même, tu te priverais à cause de ça ?

- Faudrait que je réfléchisse…

- Moi, j’ai déjà réfléchi. J’ai perdu trop d’occasions jusqu’ici à cause de ma timidité maladive et d’une morale par trop influencée par ce satané sentiment de culpabilité qui nous colle à la peau depuis l’invention de la religion. Tu comprends, je suis gravement en manque. Ça nuit à ma santé. Alors si une femme me fait comprendre clairement qu’elle me désire, eh bien je suis partant.

- Bravo ! Mais plus sérieusement, ça te ferait pas chier que je fasse l’amour avec la même fille que toi ?

- Heu… Evidemment, en utilisant ces termes, ça sous-entend… enfin, il faudrait que j’y réfléchisse…

   Le Poisson est le surnom que Léon a donné au patron du bistrot que l’on fréquente. Les verres épais qu’il porte sur le nez ont un effet loupe comme la paroi convexe d’un bocal où s’agiteraient ses yeux pisciformes. Son établissement, que nous avons tout naturellement surnommé le Bocal, accueille une clientèle tranquille en journée, mais la nuit y attire toutes sortes de fêtards qui viennent écouter de la musique, ainsi que les travestis qui travaillent sur les contre-allées du boulevard périphérique.

Le Bocal se situe à deux cent mètres de l’immeuble où nous habitons, Léon et moi. Nous fréquentons sa faune en toutes saisons. Avec une prédilection pour l’été. Á cause de la terrasse. En soirée, le Poisson emploie un banc de sirènes qui font office de serveuses. Aussi n’est-il pas étonnant de découvrir bien des épaves dans les tréfonds. Les yeux ouverts et les mains libres, je ne crains pas de me frotter à ces charmeuses. Toute mélodie à une fin. Ces rabatteuses ne tardent pas à redevenir ce qu’elles n’ont jamais cessé d’être : des morues. Ensuite, pour qui veut s’adonner à la pêche et sait faire preuve d’un peu de patience, ce n’est plus qu’une question d’appât.  

Tandis que Léon s’attable en terrasse pour retenir le temps et regarder passer les filles, je vais commander deux Pastis au Poisson. Un vieil homme noir vêtu d’un costume en lin blanc boit un demi au comptoir. Il discute avec le cafetier tout en tenant son verre à la main d’une façon élégante, le corps bien droit malgré son âge. D’après ce que j’entends, il parle de son neveu qui va bientôt venir en France pour lui rendre visite et peut-être même s’y installer. Le vieil homme me fait un large sourire en guise de bienvenue. J’y réponds par un léger mouvement de bouche. Le Poisson s’approche de moi en frétillant.

- Salut, l’écrivain ! Alors ? Ça va comme tu veux ?

- Comme d’habitude. Alcool, sexe et désespoir.

- Ho ! ho ! L’alcool, c’est bon pour mon commerce. Et tant qu’y a du sexe, y a de la vie. Et pour le désespoir, je te prépare tout de suite les Pastis.

- Tu es un vrai philosophe. Ça ne fait pas de doute.

- C’est ce que me disait toujours ma femme avant de se barrer.

- Elle ne comprenait peut-être pas la philosophie.

- M’ouais… Au fait ! Votre pote vous cherchait, tout à l’heure. Tu sais, le beau brun avec la voix très grave…

- Qu’est-ce que tu lui as dit ?

- Que je vous avais pas encore vus aujourd’hui, mais que vous serez certainement ici pour l’apéro.

- Tu as des dons de voyance, dis-je en faisant un clin d’œil au vieil homme qui me regarde avec malice. Il laisse échapper un petit rire complice avant de s’adresser à moi.

- Quand on est patron de café, il faut apprendre à voir l’âme et à écouter le cœur de ses clients.

Je suis surpris par ses propos et en cherche la signification exacte pendant quelques secondes, car ils me paraissent ambigus. Le vieil homme m’observe en souriant, le verre à la main, comme s’il espérait une répartie. Le Poisson le désigne du pouce et me dit d’un air blasé.

- Fait pas attention. Moi non plus je comprends jamais ce qu’il me dit. Mais c’est normal. Il était professeur de philosophie à Paris avant de prendre sa retraite. Alors forcément, ça le travaille encore.

Nous rions poliment pour faire plaisir au Poisson. Cette fois-ci, c’est le vieil homme qui me fait un clin d’œil en portant le verre à ses lèvres. Je lui souris une dernière fois avant de retourner en terrasse avec les deux Pastis et une bouteille d’eau fraîche.

Léon est concentré sur les jambes des femmes qui circulent sur le trottoir. Sa bouche s’arrondit lorsqu’une jolie fille aux longs cheveux blonds passe devant nous. Elle nous jette un rapide coup d’œil et entre dans l’immeuble d’à côté. J’imagine que Léon doit se faire des commentaires. Il tient une cigarette à la main, et de l’autre il se caresse distraitement le ventre. En général, ce geste indique que mon ami est apaisé. Je m’assieds en face et lui annonce le retour de Jean.

- Ah, soupire Léon, en revenant à la réalité. Il va certainement repasser au Bocal, puisqu’on est pas à l’appart.

- Élémentaire, mon cher Léon.

- J’espère qu’il est pas allé à Paris pour rien.

- Voir Paris, c’est déjà quelque chose.

- Je voulais parler du rôle.

- J’avais compris.

- Voilà, messieurs. Je vous apporte les olives.

- Merci.

- C’est quoi le plat du soir ? s’informe Léon.

- Du poisson que j’ai pêché moi-même. Eh bé, qu’est-ce qui vous fait marrer ?

- Rien, répond Léon en contenant son rire. C’est nerveux.

- Laisse tomber. Il s’est levé avec la connerie, ce matin.

- Ouais, c’est ça, reprend Léon. J’ai la connerie en moi. Et ça me file faim, conclut-il en avalant deux olives.

- Dis donc, Léon. Je sais bien qu’on ne doit pas en parler, mais j’avoue que ça me démange un peu…

- Tu as des hémorroïdes ?

- Qu’est-ce que tu es drôle, parfois, Léon. Quand je te le dis que tu devrais faire comique comme métier. Non, je voulais parler de la voisine. Tu l’as vue aujourd’hui ?

La question surprend et inquiète mon ami qui imagine souvent le pire. Ses yeux pétillent toujours quand on parle de la jeune et jolie maman célibataire du rez-de-chaussée. Lui aussi fantasme sur cette blonde aux yeux verts qui s’habille si sexy. Mais il est beaucoup moins discret que moi. Nous avions décidé de ne pas en parler entre-nous, histoire de ne pas nous mettre la pression. En attendant, il nous arrive de déroger à la règle pour notre plus grand plaisir à tous les deux.

- Non. Je l’ai pas vue. Et toi ?

- Moi non plus. Ah, Léon… Quelle chance tu as d’habiter juste au-dessus de son studio. Tu entends tout de sa vie, de ses joies, ses larmes…

- J’entends surtout la petite Lucie qui me réveille la nuit.

- Ce n’est qu’un bébé, voyons. Et je t’ai déjà proposé d’échanger nos studios, tu te souviens ?

- Non. Je suis très bien là où je suis. On en a déjà causé, Carlos. Je supporterais pas de vivre avec juste un vélux au-dessus de ma tête pour mater le monde. Ça me rendrait claustrophobe.

- Mais c’est encore mieux que ça. C’est une fenêtre sur le ciel. C’est…

- Je me fous des étoiles. Je préfère garder mon petit balcon avec vue sur les jambes des filles au volant.

- Alors les chômeurs, ça magouille ?

La voix grave de Jean Joreste, qui est également un ami d’adolescence, me séduira toujours. C’est d’ailleurs un bel homme, viril, aux boucles brunes et aux lèvres sensuelles. Ses yeux, sombres, sont pourtant remplis de lumière. Constamment vêtu de noir, il aime à porter chapeau et foulard. Jean est le troisième luron de la bande. Le seul d’entre-nous à travailler régulièrement. Il enregistre des voix pour la pub entre deux pièces de théâtre. Le voilà de retour de la capitale où il est allé subir un casting pour un téléfilm.

Le Poisson, qui connaît bien son Léon, apporte une deuxième ration d’olives. Jean s’installe à notre table et en profite pour commander une Amberley.

- Dis donc, Jean, comment tu sais que je suis au chômage ?

- Mais voyons, Léon. Tu ne tiens jamais plus de trois semaines au même endroit. Et ça fait bien un mois que tu es entré dans cette boîte de transports, non ?

- Tu veux insinuer que je le fais exprès, c’est ça ?

- Mais non.

- Tu sais, je culpabilise d’être au chômage, mais je me sens bien quand même. Et je vais te dire pourquoi. Parce que j’en ai marre de décharger des semi-remorques, cartons après cartons, camions après camions. C’est un boulot à la con. Parce que j’en ai marre de poser du matin au soir des enveloppes sur un tapis roulant, sur un tapis qui s’arrête même pas pour te laisser aller pisser un coup. C’est un boulot à la con. Et emboîter toute la journée des embouts de plastique mou dans une sonde en plastique dur, c’est vraiment con… surtout pour la truie qui connaîtra jamais la queue d’un cochon. Et distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres, c’est pas un boulot à la con ? Aller faire chier les gens chez eux avec de la publicité ? Comme si on était pas déjà assez agressés avec ça ! J’ai fais ça un moment, histoire de marcher un peu, de faire de l’exercice, mais ça m’a pas fait maigrir pour autant. Je fatiguais vite.

- Laisse tomber, Léon, dis-je en faisant un clin d’œil à Jean. Tu ne vois pas qu’il te fait marcher, justement ? Á peine arrivé il te cherche déjà…

- S’il me cherche, il va me trouver.

- Où ça ? insiste Jean. Dans la cuisine ?

- Ah ça vous fait rire… Vous me faites une fine équipe à vous deux.

Connaissant la susceptibilité de Léon, j’essaie de changer de sujet.

- Alors, Jean. Tu l’as décroché ce rôle ?

- Je crois que le casting s’est bien passé. Mais en additionnant les comédiens qui viennent du théâtre, les acteurs de cinéma qui ont leurs entrées à la télévision et ceux qui sortent fraîchement des écoles, ça fait beaucoup de monde pour un seul rôle. Et comme n’importe qui de vivant peut se débrouiller plus ou moins bien devant une caméra…

- Ça veut pas dire que ça sera un bon acteur, coupe Léon.

- Tu as raison. Mais ça, tout le monde s’en fout à partir du moment où l’on considère que ces acteurs sont représentatifs d’une majorité de téléspectateurs et qu’ils font de l’audience. Puisque le principal intérêt des produits télévisés consiste à placer de la pub.

- Le problème, c’est que des mauvais acteurs envahissent le cinéma avec de mauvais films tournés par de mauvais réalisateurs, insiste Léon. Maintenant la mode est aux petites vedettes du petit écran. On retrouve toujours la même équipe de comiques qui ont fait leurs premiers pas à la télé dans des émissions de divertissements à la con, et qui sont choisis en fonction de leur capacité à attirer les téléspectateurs dans les salles. Et comme si ça suffisait pas, on doit se taper leur promo jusqu’à l’écoeurement parce qu’ils squattent les stations de radio, la presse écrite et les chaînes de télé pour vendre leur merde. Il m’est déjà arrivé de voir au même moment dans la journée les mêmes gueules raconter les mêmes conneries. Et bien sûr, les médias en général se font pas prier pour les racoler. J’appelle ça du bourrage de crâne. Tu vas pas me dire, Jean, que ces gens aiment le cinéma ? C’est du commerce, voilà tout !

- C’est vrai que depuis quelques temps on assiste à une prolifération de comédies crétines basées sur des vannes débiles. Le scénario est souvent remplacé par des saillies verbales de fin de banquet et les acteurs ont autant de talent que des amuseurs de club de vacances.

- Le problème, c’est qu’ils ne me font pas rire, dis-je en terminant mon verre. Il m’arrive même d’avoir la réaction inverse. Et je dois me contenir pour ne pas pleurer devant ces inanités humaines.

- Moi non plus, ils me font pas rigoler ! s’exclame Léon en avalant deux olives. Ou alors, quand je rigole, c’est pour me foutre d’eux.

- Nous assistons à l’abrutissement de la société par le biais d’une sous-culture. Cela convient parfaitement aux industries culturelles dont la haute ambition se résume à faire rapidement du profit en fabriquant et en vendant de la mauvaise qualité. Et ça arrange la classe politique pour laquelle le peuple doit rester con et servile.

- Ça c’est parlé ! Carlos, conclu Léon en se fourrant les dernières olives dans la bouche.

Jean et moi observons depuis un moment que l’indignation de notre ami ne l’a pas gêné pour se taper presque toutes les olives farcies aux anchois. Je lui fais un clin d’œil tout en m’adressant à Léon.

- Bon, je crois qu’il va être l’heure de passer à table. Qu’est-ce que tu en penses, Léon ?

- Tu parles comme un sage, Carlos Martxí.

 

 

Trois heures du matin. L’homme vêtu de noir quitterait le bar de nuit en y laissant son ivresse et marcherait d’un pas lent vers son hôtel sans étoiles. Une fois de plus, il rentrerait seul et malheureux, songeant au temps qui passe et à sa situation de célibataire malgré lui. Une fois de plus, il ferait un effort considérable pour ne pas pleurer. Il se dirait qu’un homme ne s’apitoie pas sur son sort comme ça, en pleine rue, même s’il fait sombre et s’il a ses raisons.

Elle serait tapie sous un platane à quelques mètres de lui. Large sourire. La jeune panthère noire lui proposerait l’Afrique pour la modique somme de cinquante euros. Le petit homme blanc se sentirait comme une proie masochiste face aux longues dents jaunâtres. Mais la serveuse l’aurait si bien excité qu’il accepterait de suivre la professionnelle. Il s’arrêterait devant un distributeur automatique pour retirer exactement la somme adéquate car il n’aurait pas les moyens de se balader avec autant d’argent sur lui.

L’antre du fauve. L’animal retirerait sa fourrure. Le chasseur solitaire ne pourrait contenir une érection à la vue des blancs dessous luisants sur la peau noire. Nus, ils s’approcheraient du minuscule point d’eau. La désormais femme lui laverait le pénis, pratique d’un autre âge, celui d’avant le latex. Le sexe de l’homme se durcirait définitivement entre les paumes expertes de la professionnelle. Sur la couche recouverte d’un tissu flamboyant, elle lui dirait de s’allonger sur le dos. Il se laisserait sucer par la bouche indifférente. Ce goût de plastique doit être bien désagréable. Mais qu’importerait ! Son âme céderait à l’appel des succions. L’explorateur perdrait tout contrôle moral. Il profanerait le temple indigène de ses doigts civilisés. Mais la féline ne se laisserait pas faire et roulerait sur le dos. Puis, faussement lascive, lui proposerait de la pénétrer. Il la prendrait frénétiquement en imaginant un long rituel mystique. Une danse tribale autour du feu sacré. Gémissements hypocrites. Complicité feinte. Mais au bout d’un moment, exaspérée par tant d’ardeur, elle lui demanderait de venir en langage putois.

Son membre n’aurait été qu’un touriste parmi tant d’autres dans cette brousse si fréquentée par de blancs explorateurs. Les putes des rues sont des ouvrières de la pine soumises au rendement. Elles bâclent le travail, ne vous laissent pas les toucher comme l’on voudrait caresser une femme à qui l’on fait l’amour. Et elles vous pressent si vous n’avez pas l’éjaculation précoce. Et si dans un instant de faiblesse vous avez le malheur d’épancher vos petites misères, elles vous répondent pour parler, mon coco, va donc voir ta femme… Les putes des rues rendent tristes. La masturbation en solitaire également. Après l’acte, un vide s’installe. Comme un manque de tendresse, de compréhension, de dialogue. Bref, une absence d’amour.

L’homme vêtu de noir regagnerait mélancoliquement son hôtel sans étoiles en redressant son petit corps d’adolescent à la démarche hésitante. Le point d’interrogation lunaire l’accompagnerait dans le ciel. Mais il n’aurait pas envie de se poser davantage de questions.

Keta M’Boutoa serait le sexagénaire réceptionniste qui vivrait au rez-de-chaussée de l’hôtel. Dans un deux-pièces avec cuisine et salle d’eau. Il aurait pour habitude de somnoler au fond d’un vieux rocking-chair en bois installé derrière la réception, les lunettes de vue relevées sur ses cheveux grisonnants et un Strange ouvert reposant sur son ventre. Il conserverait une pile de vieux numéros sous le comptoir afin de passer le temps. Le réceptionniste ne serait pas un grand bavard. Il dialoguerait parfois avec les clients les plus sympathiques de l’hôtel, notamment avec le solitaire du troisième. Un jour, Keta M’Boutoa lui aurait dit que vivre seul tue l’esprit. Depuis, ils s’échangeraient régulièrement quelques phrases, mais elles ne les mèneraient jamais au fond d’eux-mêmes. Lorsqu’un mot fleurterait trop près de leur intimité, ils mettraient fin à la conversation par une banalité qui semblerait résulter d’un accord tacite. Une façon comme une autre de se protéger.

L’homme vêtu de noir franchirait la porte d’entrée de l’hôtel sans étoiles. Il traverserait le hall d’un pas silencieux, jetant un œil inquiet sur le réceptionniste endormi. Il se hisserait jusqu’au premier en s’accrochant fermement à la rampe des escaliers à la pente raide, essayant de ne pas trop faire grincer les marches en bois.

Les chambres du premier étage seraient destinées aux voyageurs de passage. Au deuxième vivraient deux autres africains, qui ne rentreraient que tard dans la soirée et se lèveraient tôt le matin pour aller besogner, ainsi que Fesobi, le neveu du réceptionniste. Venu en France pour étudier, lui aurait confié le tonton dans un moment de relâchement. Ce serait un beau jeune homme à l’élégance indiscrète et au rire bruyant. La quatrième chambre serait inoccupée. Fesobi chercherait sa clef dans les poches de sa veste tandis que deux charmantes jeunes filles enlacées autour de sa taille, aux petits rires si féminins et si coquins, fouilleraient dans les poches de son pantalon. L’homme vêtu de noir surprendrait le trio, langoureusement avachi contre la porte. Il serait le plus gêné des quatre.

- Salut, Fesobi.

- Hey ! Mec !

- Bonsoir, mesdemoiselles.

- Je te présente Joséphine et Larissa. Deux copines étudiantes.

- Elles étudient bien tard...

- Hé ! hé ! Ça te dit de fumer un pet avec nous ?

- Bof…

- Ou de boire un verre de punch abracadabrant ?

- Non, merci. Pas ce soir.

- Tu as l’air triste.

- Je suis mort. Et je n’ai qu’une envie, c’est d’aller me coucher.

- Ok. C’est toi qui décides de ton bonheur.

- Allez, bonne nuit.

- On va faire ce qu’il faut pour ça, mec.

Leurs rires se mélangeraient tandis que le solitaire effectuerait son ascension jusqu’au troisième étage, qu’il partagerait avec deux étudiants vénézuéliens. La dernière chambre servirait de remise. L’homme vêtu de noir enfoncerait tant bien que mal sa clef dans la serrure, entrerait furtivement et refermerait la porte au monde. Sa chambre serait située juste au-dessus de celle occupée par Fesobi et ses deux copines. Les ricanements s’infiltreraient par moments jusqu’à lui. Une fois dans son lit, il se souviendrait de la scène qu’il aurait surprise dans le couloir. Il imaginerait les corps dénudés des étudiantes. On commence par emmêler les rires et l’on fini par enchevêtrer les corps, se dirait-il. Mais il sombrerait dans un sommeil trop profond pour entendre leurs gémissements de plaisir.

Le petit matin le réveillerait à grands coups de lumière bleue. Il aurait oublié de tirer le rideau du vélux. Le ciel tout entier viendrait se froisser dans son lit. L’éveillé solitaire se forcerait pour esquisser un mouvement dans l’espace. La bouche pâteuse et la tête dans le cul, il s’enverrait deux Efferalgans avec un grand verre d’eau. Il se rendrait ensuite aux toilettes et s’assiérait sur la lunette pour uriner confortablement, puis retournerait se coucher. Mais il ne parviendrait pas à se rendormir. Alors il se masturberait en pensant à la jolie serveuse de l’autre nuit. Histoire de déverser son trop plein de désir dans un mouchoir en papier. Et peut-être que le sommeil viendrait ainsi plus facilement.

 

 

Ça suffit pour ce soir. Il est temps d’aller au lit. J’ai mal aux yeux, aux doigts, et j’ai tout le bras droit endolori du poignet à l’épaule. J’aurais besoin d’un bon massage relaxant… Hélas, pas une seule femme aux alentours pour me prodiguer ses délices. Hmm… Son corps sur mon corps, peau contre peau, ses petites mains onduleraient de haut en bas et de bas en haut… Elle me masserait recto verso… Et puis on ferait l’amour, lentement… Ouh là ! Arrête de fantasmer pour un rien, conseille ma conscience, parce que tu vas finir par te tripoter bêtement. Oui. Et après, forcément, je vais m’endormir dans les bras affectueux de la tristesse.  

Je devrais plutôt me coucher en compagnie de mes protagonistes. Parce que c’est bien beau de donner la vie, comme ça, d’un coup de stylo magique, mais après ? Une fois que les personnages se retrouvent impliqués dans la grande ronde, alors qu’ils n’ont pas demandé à venir, et qu’ils se débattent comme ils peuvent pour s’en sortir, le principal reste à faire, non ? Offrir le meilleur de soi-même afin de les accompagner jusqu’au bout. La responsabilité, en somme. Mais c’est là que les choses se compliquent. Parce qu’il faut bien tenir compte de leur identité. Il n’est pas question de leur imposer une ligne de conduite qui aille à l’encontre de leur raison d’être. Je ne peux pas les faire agir n’importe comment et les laisser dire et penser n’importe quoi sous prétexte qu’ils sont désormais responsables et qu’ils doivent se débrouiller sans moi. L’humanité est une et indivisible.

M’ouais. En attendant, la solitude de mon héros commence à me peser. Je ne sais vraiment pas comment l’en débarrasser. Va-t-il se lier d’amitié avec le neveu du réceptionniste ? Fesobi est un homme charmant, beau parleur, mais peut-être un peu trop sûr de lui. Ce qui peut effaroucher le solitaire du troisième, habitué à la tranquillité réflexive. Je crains que cette rencontre n’aille pas au-delà du copinage de voisinage. Car j’ai des problèmes à faire communiquer mon écorché vif avec le reste du monde. La barbarie, sous toutes ses formes, y reprend du poil de la bête. Ce qui le pousse à se retrancher dans ses rêves et la confrontation avec la réalité n’en devient que plus douloureuse.

Allez ! Dodo, maintenant. Il est bientôt trois heures du matin. Je retarde toujours le moment d’aller au lit parce que je m’y retrouve encore plus seul que debout durant la journée. La solitude attise la réflexion. Je me tourne et me retourne dans mes draps, le corps au repos, mais l’esprit troublé. Je pense, donc je ne dors pas. Qui suis-je ? Peu de chose, bien sûr, mais tout de même un être humain. Avec ses besoins et ses envies légitimes. Que fais-je ? Rien. Si ce n’est imaginer tout ce dont je serais capable avec un peu de volonté. Au bout du compte je ne sais plus par quoi commencer. J’éparpille mes désirs. Mes actes se dispersent. Et j’abandonne avant même que d’avoir essayé quoi que ce soit. Les années passent et la réalité me rend toujours aussi fébrile et fatigue autant mes muscles. Alors, courbaturé de honte, je me réfugie dans une fiction aléatoire. Mais depuis que j’ai commencé l’écriture de ce roman, mon sommeil n’est plus aussi qualitatif qu’auparavant. Même si mes personnages ne viennent pas encore hanter mes rêves, ils s’évertuent à soulever chaque soir mes paupières de leurs petits bras pour que je les fasse vivre. Ah, les créatures sont toujours ingrates avec leur créateur.

 

 

L’homme vêtu de noir aurait rencontré le neveu du réceptionniste lors d’une balade dans les rues de Toulouse. Il l’aurait vu sortir d’un bureau de tabac. Un petit homme à la peau noire vêtu d’un costume de couleur fuchsia. La chemise ? Bleue ciel d’été en plein jour et sans nuages. La cravate ? Rose, et les chaussures bleues.

Le neveu aurait marché en swinguant dans les rues de la ville jusqu’à la place Saint-Sernin. Le solitaire du troisième l’aurait suivi par simple curiosité, mais aussi par désoeuvrement. Fesobi se serait engouffré dans la basilique. Là où de vieilles agenouillées ont pour habitude de venir se préoccuper de leur proche avenir. Tant qu’il y aura des bigotes, Dieu volera. Le solitaire aurait aperçu le neveu dans un coin, en train de remplir les poches de sa veste fushia avec des bougies. Celles qui sont dans des petits pots en plastique de couleurs gaies et qui brûlent aux pieds de la vierge et de son enfant.

L’homme vêtu de noir en aurait assez vu. Il serait alors retourné à l’extérieur avec l’intention de poursuivre sa balade en solitaire. Il aurait fait une halte sur les marches afin de s’allumer une cigarette. Plus de gaz. Après quelques tentatives, il se serait débarrassé du briquet jetable dans une poubelle. Le neveu serait sorti de l’édifice religieux à ce moment-là. Remarquant les poches boursouflées de la veste, le solitaire aurait eu l’idée de lui demander du feu.

- Les inhalations de ma cigarette seraient beaucoup plus mystiques si vous l’aviez allumée avec l’une de ces jolies bougies qui déforment vos poches surprises.

-Vous m’espionnez ?

- Pas du tout. C’est le hasard.

- Je ne comprends pas.

- Je marchais dans la rue et je vous ai vu sortir du bureau de tabac, et… enfin…

- Pourquoi vous me suivez ?

- Je ne sais pas.

- Vous êtes de la police ?

- Pas du tout. J’en ai l’air ?

- Il y a des flics qui ont les cheveux longs.

- Beaucoup d’hommes se laissent pousser les cheveux. Je connais également un curé qui a les cheveux longs. Et aussi un coiffeur…

- Qu’est-ce que vous me voulez, au juste ?

- Rien.

- Vous êtes un malade ?

- Pas du tout.

- Il doit bien y avoir une raison ?

- J’aime bien votre façon de marcher.

- Quoi ? Écoute, mec. Je n’en suis pas. Alors tu perds ton temps, là.

- Je ne suis pas ce que tu penses.

- Et qui tu es, alors ?

- Savons-nous qui nous sommes vraiment ?

- Moi je sais qui je suis. Et toi, tu es philosophe ou quoi ?

- Eh non. Mais il est vrai que parfois j’erre sans vraiment comprendre comment faire pour expliquer l’origine de la matière…

- Quoi ?

- J’habite l’hôtel sans étoiles. Au troisième étage.

   - Ah ! Il me semblait bien que j’avais déjà vu ta tête quelque part. Je commençais à m’inquiéter. J’ai souvent des trous de mémoire. Alors…

   - Tu pensais que j’étais un admirateur qui te pourchassait ?

   - Hahahaha ! D’habitude, ce sont plutôt des admiratrices qui me courent après.

   - Et elles te rattrapent ?

   - Ça dépend de ma forme physique, hahahaha !

   - Je reconnais ce rire. Je l’entends souvent qui résonne dans l’hôtel. Alors c’est toi Fesobi ?

   - Oui. Mon oncle m’a parlé de toi. Il m’a dit que tu es un mec bien, mais un peu trop solitaire. Il t’aime bien.           

- Moi aussi, je l’aime bien. Et je lui ai déjà dit qu’il se fait trop de souci pour l’humanité en général et pour son prochain en particulier. Car les gens sont décevants. Tu veux une Camel ?

- Non merci. Franchement, je préfèrerais fumer autre chose.

- Franchement, moi aussi.

- Ça te dit de fumer un joint ?

- Ah ! Voilà pourquoi des fois ça sent bizarrement devant la porte de ta chambre. Eh bien, pourquoi pas. Ça me détendra l’esprit.

- Alors, cette fois-ci, tu peux me suivre.

Ils seraient retournés d’un pas gai à leur hôtel sans étoiles situé à une vingtaine de minutes à pied du centre ville. Les deux hommes auraient échangé quelques propos ordinaires, de ceux qui servent généralement à circonvenir une véritable conversation entre deux personnes qui ne se connaissent pas. Á un moment, Fesobi aurait fait des commentaires quelques peu sexistes concernant les filles croisées sur leur chemin. Le solitaire se serait indigné gentiment en plaidant maladroitement la cause féministe. Le neveu, surpris par ces mots dans la bouche d’un homme, aurait ricané bêtement. Je te parle d’identité et tu me parles de corps, comment veux-tu qu’on se comprenne ? aurait conclu l’homme vêtu de noir. Fesobi aurait alors lâché un rire aussi décourageant que réconciliateur.

L’hôtel sans étoiles. Le réceptionniste, occupé à lire un vieux Strange, les aurait accueilli du fond de son rocking-chair avec un chaleureux sourire accroché aux lobes de ses oreilles.

- Ah, les jeunes. Je vois que vous avez enfin fait connaissance.

- Tout à fait par hasard, aurait répondu son neveu en donnant un coup de coude à son voisin.

- Depuis le temps que vous habitez l’hôtel, tous les deux, vous avez failli vous rencontrer un bon nombre de fois. J’en suis témoin. Alors, il fallait bien que ça arrive un jour. Tant mieux. Vous pouvez discuter, maintenant. Ça fait du bien de parler à quelqu’un. Je suis sûr que vous allez vous entendre. C’est pas bon d’être toujours seul.

- Ce n’est pas pour moi qu’il dit ça, l’ami, aurait dit Fesobi en donnant une tape sur le dos courbé du solitaire qui serait resté silencieux.

- L’esprit a besoin d’être aéré de temps en temps, aurait repris Keta.

- Ne t’inquiète pas pour ma santé mentale. Mon esprit est bien musclé.

- Les esprits forts souffrent aussi de solitude, mon jeune ami. Et l’homme n’est pas fait pour vivre seul. Surtout depuis qu’il sait parler. Mon grand-père me disait plus tu te rapproches des autres, plus tu cherches à les connaître, à les comprendre, moins tu en as peur. Et si tu apprends à les écouter, alors tu sauras parler leur langue.

- Je comprends ce que voulait dire ton grand-père, Keta. Enfin, je crois. En tout cas merci pour ta sympathie. Je suis sensible à ton humanisme.

- Va en paix, mon ami. Et si tu as besoin de parler à quelqu’un… Dans notre famille, on a toujours su écouter les autres.

Pacte rompu. Le solitaire se serait senti obligé de fuir. Il aurait cherché les yeux rieurs de Fesobi afin de lui demander de l’aide. Le neveu, un homme sensible et intelligent, n’aurait pas perdu de temps pour le sauvetage.

- Alors, mec. Ça te dit toujours d’écouter de la bonne musique africaine ?

- C’est pour ça qu’on est là, non ?

- Bien sûr ! Après toi, mec. Et cette fois-ci, c’est moi qui te suis.

- Pas trop fort, la musique, Fesobi.

- Oui mon oncle, aurait répondu le neveu en lui faisant un clin d’œil.

Deuxième étage. Fesobi aurait poussé la porte grinçante de sa chambre aux murs tapissés de tissus bariolés. Un arôme de musc végétal serait venu titiller les narines de son invité. Le neveu aurait retiré ses chaussures en daim avant de marcher sur un beau tapis aux couleurs gaies. Il se serait débarrassé de sa veste ainsi que des bougies. Il en aurait allumé deux ou trois, disposées sur une commode rustique, puis aurait fait brûler de l’encens dans une cassolette suspendue près de la fenêtre recouverte d’une étoffe de soie bleue.

L’homme vêtu de noir se serait également déchaussé. Enfoncé dans un fauteuil en vachette râpée, il aurait complimenté son hôte sur cette ambiance idéale pour le repos du corps et de l’âme. Fesobi aurait lâché ce rire désormais célèbre pour les oreilles admiratives et mignonnes groupies de son invité.

Le neveu aurait introduit un c.d. dans le lecteur laser de sa mini-chaîne posée sur le tapis, et se serait allongé sur le matelas à même le sol. Rythmes afro et riffs de sax répétitifs de Fela Anikùlapo Kuti. Á un moment, il aurait redressé son pouce au-dessus de son poing fermé, esquissant quelques mouvements de menton en rythme, roulant des yeux et les deux pieds battant les mesures. Et il aurait fait un commentaire sobre mais sincère :

- Ça c’est bon, mec ! Écoute cette voix grave…

 

No more corruption.

If a man wants to enslave you forever

He never tell you the truth about your forefathers...

 

Fesobi aurait enlevé sa cravate et déboutonné sa chemise. Il se serait saisi d’une petite boîte en osier joliment tissé. Il aurait roulé un joint. La fumée du pétard se serait mêlée aux volutes aromatisées de l’encens sous le regard conquis du solitaire. Le neveu aurait servi son punch abracadabrant dans deux coupes à champagne.

- Tiens, bois. C’est une spécialité préparée avec soin par le copain qui me donne de l’herbe.

- Si ce que tu me fais boire est aussi bon que ce que tu me fais fumer, je vais avoir du mal à me lever, tout à l’heure.

- Si tu n’as pas la force de monter à l’étage, tu peux dormir ici, mec. Ça ne me dérange pas. Maintenant, je sais que tu ne t’intéresses pas à mon cul, ahahahah !

Les deux hommes se seraient lancés dans une discussion perturbée par leurs rires, et entrecoupée de commentaires concernant certains passages musicaux interprétés par Ali Farka Touré, Richard Bona, Manu Dibango et bien d’autres artistes encore. L’homme vêtu de noir, en pleine ascension euphorique, aurait presque eu envie de lui parler de sa vie. Mais sa pudeur aurait fait front. Et puis la conversation aurait dévié sur les femmes. Au détour d’une phrase, Fesobi se serait montré curieux :

- Tu n’as pas de petite copine ?

- Eh non.

- C’est dommage.

- Eh oui.

- Un homme doit avoir au moins une petite copine, pour tenir le coup. Sinon, il devient fou. C’est biologique.

- Eh oui.

- Si tu veux, je peux t’en présenter une.

- Non, merci.

- Tu sais, je connais beaucoup de jolies noires qui aimeraient sortir avec un petit blanc.

- Merci, Fesobi. Mais je peux me débrouiller tout seul.

- Ok, mec. C’est toi qui vois pour ton bonheur.

Les heures seraient passées en douce. Tard dans la nuit, l’homme vêtu de noir et aux pensées confuses aurait abandonné Fesobi pour regagner sa chambrette. Il aurait posé son enveloppe terrestre sur la matérialité du matelas occidental. Un sourire bouddhique sur son visage serein. Sous son plancher, dans la chambre du neveu, le silence se serait déjà installé. Avant de s’endormir, le solitaire aurait murmuré ah, si la vie n’était qu’un rêve, j’en serais le visiteur rêvé…

 

 

Eh bien voilà. Les présentations sont faites. Je suis content du personnage Fesobi. C’est quelqu’un de positif, lui. Et ça fait plaisir de le savoir aussi bien dans sa peau. Toujours à se fendre la gueule à la moindre occasion, à dire des conneries en prenant un air sérieux avant d’éclater de son rire joyeux dans la seconde qui suit… Il a toujours des histoires abracadabrantes à raconter. Et il sait y faire… Bon, évidemment, c’est quand même un grand bavard et il faut en prendre et en jeter. Mais l’important réside dans cette vitalité qu’il communique. Ce mec est tout simplement rempli d’énergie qu’il distribue allègrement et sans compter partout où il passe. Un humaniste, en somme. Comme son oncle. Ils sont toujours prêts à rendre service à quelqu’un. Par les temps qui courent, c’est rare.

Á un moment, mon héros solitaire a bien failli lui parler de sa vie. Mais je me suis retenu. Quel con je fais… Le neveu était prêt à l’écouter. Savoir écouter, c’est déjà aider. Je ne sais pas trop comment, mais… Une chose est sûre, Fesobi fait partie des donneurs de vie. Ce qui va oxygéner un peu mon homme en noir. L’étudiant ne tiendrait jamais en place. D’ailleurs, il aurait un carnet d’adresses pour les bons plans. Fringues dégriffées, restaurants africains pas chers, alcool, herbe et jolies petites nanas… Il ne se retrouverait jamais longtemps seul, lui. Il serait entouré d’amour. Alors il ne se poserait pas trop de questions. D’ailleurs, il aurait une façon particulièrement zen de ne pas se soucier de son avenir. Et quoi qu’il advienne, fruits ou pépins, Fesobi ne refuserait jamais d’affronter les évènements. Il saurait toujours en tirer quelque chose de bénéfique.

Ça m’épate car je suis plutôt du genre à fuir les problèmes en général sous prétexte que j’ai déjà assez de mal à régler les miens. Ainsi, au lieu de vivre, je me contente de me réfugier dans mes fantasmes. Dans ces moments-là, je suis heureux parce que je contrôle absolument tout ce qui se produit. Avec la possibilité de recommencer plusieurs fois les choses en y apportant des nuances, et même d’en changer radicalement le sens. Ah, quelle misère d’être le perpétuel narrateur de sa propre vie… Parfois, j’ai l’impression d’être un touriste avec son appareil photo autour du cou, courant d’un coin à l’autre de sa vie pour saisir un maximum d’images afin de se les repasser une fois arrivé chez lui, confortablement installé dans son fauteuil.

 

 

     Léon, Jean et moi sommes attablés à la terrasse du Bocal. Le soleil de midi nous chauffe les os tandis que nos verres nous rafraîchissent la gorge. Comme d’habitude, notre conversation porte sur des choses graves et légères, que nous mélangeons à propos pour conserver la bonne humeur, laissant parfois le silence prendre le relais.

     Un client vêtu d’une salopette rouge sort du café et je suis immédiatement attiré par sa démarche insolite, comme si son pantalon lui râpait les fesses. Léon et Jean le remarquent également et on s’interroge un instant du regard. Mais les filles qui déambulent sur le trottoir offrent à nos yeux un spectacle plus agréable. Nous échangeons de brefs commentaires sur l’esthétisme.

     Les corps se suivent mais ne se ressemblent pas. Pourtant, je vois toujours le même visage. Celui de ma jolie voisine. Il y a des jours où la solitude me pèse plus que d’autres. Alors je m’accroche aux images mobiles de mes souvenirs. Je me laisse porter par des fantasmes révélateurs. J’imagine des histoires dans lesquelles je suis le héros, avec ma voisine dans le rôle principal.

- La nature est cruelle, lâche Léon. Elle a posé son plus beau sourire sur le cul des filles. Du coup, j’en chope des torticolis.

Comme nous éclatons de rire, Léon ne se fait pas prier pour développer. Mais il se rince d’abord la gorge.

- Oui, j’aime les culs parce qu’ils sourient tout le temps naturellement. Sans hypocrisie. Comme ils sont aimables sur une plage au soleil, le rebord d’un lit ou bien sous la douche. Et même chez le proctologue, ils continuent de sourire. Qu’est-ce qu’on doit se fendre la gueule dans un camp de naturiste !

- N’oublie pas que chez les naturistes il y a aussi des culs d’homme, intervient malicieusement Jean.

- Merde ! J’avais pas pensé à ça… Evidemment, vous vous doutez bien que le cul des femmes représente pour moi le sourire le plus captivant.

- N’oublie pas que chez les femmes il y a des culs de vieilles, insiste Jean.

- Le cul d’une fillette est bien plus beau que celui d’une vieille, cela va de soi. Le sourire du premier grandit chaque jour et contient d’immenses promesses. Celui du second est fatigué, triste, et se couvre de rides pour un dernier rictus à la mort.

On l’applaudit en lançant quelques bravos. Léon nous fait un salut théâtral, la main droite posée contre son cœur. Les passants passent et les filles sont gaies.

- Tu devrais te mettre à écrire, dis-je. L’écriture, c’est… enfin…

- Allons, Carlos Martxí ! C’est toi l’écrivain. Et puis moi, je suis trop fainéant.

- Achète-toi un dictaphone, propose Jean.

- Je lui raconterais que des conneries.

- Dommage, se désole Jean. Certaines personnes ont une sensibilité à exploiter et méritent de s’épanouir davantage. Toi, par exemple.

- Tout le monde ne peut pas être artiste, coupe Léon.

- Je sais, approuve Jean. Mais tu pourrais occuper tes loisirs de façon plus culturelle, non ? Juste pour essayer autre chose. Chercher les émotions qui sont au plus profond de toi. Et si tu ne ressens pas le besoin de créer, tu peux au moins t’intéresser à ce qui se passe autour de toi. Voir des expos, des concerts, aller au théâtre, au cinéma, enfin sortir un peu quoi. Il faut parfois se forcer. Faire un travail sur soi…

- Le travail m’ennuie, soupire Léon.

- Parce que tu n’as jamais travaillé à quelque chose qui t’intéresse vraiment, dis-je.

- Rien ne m’intéresse.

- Ne dis pas de conneries, gronde Jean. Je suis persuadé qu’il y a mille choses dont tu ne connais même pas l’existence et qui pourraient t’embarquer dans une aventure passionnante.

- M’ouais… Une seule suffirait.

- Quoi ? le presse Jean.

- J’aime bien l’humour en général. Et si j’y connais pas grand-chose en art, j’ai de quoi dire sur les divertissements qu’on nous soumet. C’est d’une nullité… Les gens s’abrutissent devant n’importe quoi sous prétexte de se détendre. Et pourvu que ça les amuse un moment. Le problème, c’est qu’un rien les amuse et que tout le reste les emmerde.

Nos rires s’entrechoquent. Nos verres également. Mais Léon n’en révèle pas plus sur le contenu de ses pensées. Ce qui laisse Jean sur sa faim. Et puisque notre ami lui a tendu une perche…

- Tu sais être drôle, Léon. Alors pourquoi ne pas essayer le café-théâtre, par exemple ? Je connais justement une association qui monte des spectacles avec des amateurs et…

- Écoute, Jean. Ce que je reproche justement à ces soi-disant comiques qui squattent la télé, c’est de nous refourguer le genre de plaisanteries qu’on a l’habitude d’échanger entre-nous, tu vois, comme ça, autour d’un verre. Bon, ça nous fait rire un moment, d’accord, mais après on passe à autre chose. Ça fait pas pour autant un spectacle. Et on va pas s’autoproclamer comique de l’année.

- Fous-lui la paix, Jean. Il est assez grand pour savoir ce qu’il veut.

- Il y a des fois où je me le demande.

- Bon, lance Léon après avoir vidé son verre. Si on parlait d’autre chose ?

Les minutes s’écoulent paisiblement. Notre conversation se tarit peu à peu, et de longs moments de silence s’installent tandis que nos regards s’éparpillent aux alentours. J’aperçois au dernier moment la blonde aux cheveux longs de l’autre jour qui entre dans l’immeuble d’à côté. Il me semble qu’elle me dévisage. Mon corps se fige. Elle disparaît dans le bâtiment. Non, peut-être n’était-ce qu’une illusion, après tout. Je crois qu’elle a les yeux clairs. Mais je n’en suis pas sûr. Elle a vraiment un joli visage. J’aimerais bien faire sa connaissance.

Jean nous apprend qu’il a rencontré une chouette fille lors du casting à Paris et qu’ils se sont revus. Mais maintenant qu’il est rentré à Toulouse, ça va devenir compliqué. Léon compatit en lui donnant une tape amicale sur l’épaule et le relance sur un autre sujet de discussion, histoire de ne pas s’appesantir sur le malaise passager de notre ami. Á un moment, Jean nous fait part des problèmes que vont devoir affronter les intermittents du spectacle à cause des nouvelles modifications de leur statut. Il nous explique que les petites structures indépendantes, aux créations originales, vont perdre du champ face aux importantes compagnies bien subventionnées, institutionnalisées et populaires. Et beaucoup d’intermittents vont se retrouver sans travail. Ce qui explique pourquoi il est de plus en plus obligé d’accepter n’importe quoi pour assurer ses cachets.

- Tu n’as pas besoin de t’excuser, glisse Léon, l’air de rien.

- Je ne cherche pas à me justifier. Il n’y a aucune honte à ça.

- Laisse tomber, Jean. Tu ne vois pas qu’il te cherche.

- Il ferait mieux de se chercher lui.

- Ça veux dire quoi, ça ? demande Léon en se redressant sur sa chaise.

- Ça veux dire, mon cher Léon, que tu as trente-cinq ans et que tu galères toujours de petit boulot en petit boulot, plus pénibles et abrutissants les uns que les autres. Tu en as conscience parce que tu es quelqu’un d’intelligent, et ça te rend malheureux. Alors tu déprimes. Et pour calmer tes souffrances, tu n’as rien trouvé de mieux que de t’empiffrer du matin au soir. Ce qui te fait grossir. Alors ça te déprime encore plus.

Léon est touché. Je lui donne une tape sur la cuisse tout en approuvant intérieurement l’ami Jean qui sait parler juste. Mais Léon ne veut pas en rester là. Il se tortille sur son siège et plante ses yeux dans ceux de Jean.

- Je sais. Je suis un raté. Je n’ai pas eu la chance d’avoir des parents instituteurs pour m’aider dans mes études et qui s’intéressaient à la culture, moi. Les miens, ils bossaient comme des cons toute la journée et ils rentraient complètement crevés chez eux. Alors forcément, ils n’avaient pas l’argent, le temps et la force de m’emmener voir ce que tu appelles les spectacles vivants, ou de faire des sorties au cinéma, ou de voyager à l’étranger pendant les vacances, ou de se cultiver, enfin toute ces choses qui épanouissent un être humain.

- Allons, Léon ! Tu ne vas pas recommencer à t’apitoyer sur ton sort. Tu nous l’as déjà faite, celle-là. Tu n’es pas le seul à être passé par là. Et d’autres s’en sont sortis parce qu’il avaient de l’ambition…

- J’aime pas ce mot.

- D’accord, de la volonté, si tu préfères. Alors pourquoi pas toi ?

- Pour avoir de la volonté, il faut avoir confiance en soi. Et pour ça, il faut que les autres croient en toi et te le disent. Ça m’est encore jamais arrivé. Quand j’étais gosse, j’entendais plutôt des trucs du genre ce gamin n’arrivera jamais à rien, il n’aime rien, il ne sait rien faire, il a peur de tout et je t’en passe. Et l’adolescence n’a pas arrangé mes affaires.

- Heureusement que tu nous as rencontré ! dis-je en riant, histoire de détendre l’atmosphère.

Léon me regarde en ne sachant trop quoi penser de cette sortie, puis décide d’en rigoler. Jean n’attendait que ça pour nous rejoindre. Afin de chasser le malaise ambiant, je leur propose une autre tournée. Ils s’empressent d’accepter, s’harmonisent sur la commande, et finissent par trinquer ensemble. La conversation repart aussi sec. Au détour d’une phrase, Léon me demande où en est mon roman. Je fais la grimace et bois un coup avant de parler.

- Eh bien, j’avoue être un peu dépassé. C’est comme si… enfin… Je m’entoure peu à peu de personnages qui ne demandent qu’à être. Mais aussitôt que je leur donne la vie, je ne sais plus quoi en faire. Leurs chemins se croisent, les existences se bousculent, mais rien ne bouge. Les mots qu’ils échangent ne sont pas ceux qu’ils devraient prononcer. Leurs pensées m’échappent. Bref, ils m’exaspèrent. Je voudrais que tout se lie, que tout s’enchaîne, un peu comme dans la nature, vous voyez ? Mais rien à faire. Ils sont tous là, immobiles… enfin, ils attendent. Et lorsque j’interviens pour insuffler de la vie dans tout ça, il y a automatiquement interférence. Comme si la psychologie des personnages faussait tout.

- Dieu a peut-être eu le même problème, plaisante Léon.

- Je ne suis pas Dieu. Mais je sais que dans la vie beaucoup de gens se parlent peu, se comprennent mal, s’écoutent à peine et sont plutôt seuls en général. Et pour s’en sortir, certains attendent une quelconque intervention divine ou celle d’un petit chef qui se prend pour un grand homme, tandis que d’autres n’en font qu’à leur tête et…

- La liberté ! s’exclame Léon.

- Le libre arbitre, ajoute Jean.

- Le libre arbitre, c’est intéressant pour un Dieu. Ça lui donne… enfin, il n’existe que par ça, justement. Mais pas pour un écrivain, qui doit maîtriser les évènements de son histoire afin de prouver qu’il existe, lui. Un écrivain se comporte en véritable dictateur avec ses personnages. Écrire un roman est donc un acte anti-révolutionnaire.

Les voilà qui éclatent de rire en se donnant des coups de coude. Je sais pourquoi. Ils vont encore faire allusion au fait que je n’aime pas participer aux manifestations. Il est vrai que j’évite généralement de me retrouver au milieu d’une foule exhibitionniste qui chante des slogans à la con. Je reconnais la nécessité de manifester ensemble, mais j’ai du mal à confier mes idées et mon corps à un mouvement de masse dirigé par des porte-parole que je n’ai pas choisi et que je ne connais pas personnellement. Alors, évidemment, je ne suis pas encore prêt pour la Révolution…

- Ça y est, commence Léon. Carlos Martxí va nous parler du grand soir.

- Ou bien du petit matin, poursuit Jean. Celui qui tremble au-dehors.

- Oui, pendant qu’on est bien au chaud dans le lit...

- Auprès d’une belle blonde, termine Jean.

Je regarde Léon et ne peut m’empêcher d’échanger un sourire avec lui, car notre jolie voisine n’est plus qu’un secret de polichinelle. Je bois une gorgée avant de m’expliquer :

- Écoutez, les gars. Vous savez bien que je suis quelqu’un de pudique. C’est bête, mais je ne supporte pas cette conviviale densité humaine que procure une foule. Il me semble que cette multiplication d’identités enthousiastes perturbe la volonté individuelle de chacun. Et… enfin, cet éparpillement d’individualités trouble mes moyens d’expression, car voyez-vous, je n’arrive à communiquer qu’au singulier.

- Cet enfoiré s’en sort toujours par une pirouette, s’indigne Léon. Mais pour connaître le fond de ses pensées, tu peux toujours t’accrocher.

- Il est trop pudique pour vivre pleinement dans le réel. C’est peut-être pour ça qu’il s’est mis à écrire. Pour se sentir vivant. N’est-ce pas, Carlos ?

- Tu as peut-être raison, Jean. Et c’est un moyen comme un autre de communiquer au singulier.

- Mais pour le plus grand nombre, intervient malicieusement Léon.

- Bon ! lance Jean en regardant sa montre. Je vous laisse. Je dois enregistrer une pub pour la radio.

- C’est quoi cette fois-ci ? demande Léon, les yeux rieurs. Un cassoulet de Castelnaudary ou une saucisse de Toulouse ?

Jean n’a pas le temps de se défendre car le Poisson s’adresse à nous du fond de son bocal.

- Eh, les artistes ! Dimanche, je pars à la pêche au gros avec un copain qui a un bateau ! Je vous raconterai ça !

Occupé à je ne sais quoi sous son comptoir, il a juste fait l’effort de dresser sa grosse tête qui semble posée dessus. Forcément, ça nous fait rire. Comme d’habitude, le cafetier exprime son incompréhension à notre hilarité en prenant un air de carpe. Ce qui ne nous calme guère.

- Eh bé ! Il vous en faut pas beaucoup pour vous fendre la gueule ! conclut-il en s’immergeant.

Léon doit également se rendre à un rendez-vous pour un nouveau travail. Tandis qu’ils se lèvent, Jean ne peut s’empêcher de le taquiner une dernière fois. Il s’approche de lui et pause une main sur son épaule.

- Léon, tu n’aurais pas un bonbon à la menthe ou quelque chose dans le genre ?

- Non. Je me trimballe pas tous les jours avec des sucreries dans les poches, comme tu pourrais le croire.

- Dommage. Alors la meilleure solution est de rester à distance raisonnable pendant l’entretien d’embauche.

- Je vois pas où tu veux en venir ? s’inquiète Léon.

- Ton haleine doit sentir la bière, dis-je en ricanant.

Les deux amis s’éloignent en grande conversation. Le petit Léon, boitillant à côté du grand Jean. Il gesticule tout en parlant, comme à son habitude, tandis que Jean l’écoute, la tête droite et les mains dans les poches. Je ne peux m’empêcher de sourire.

C’est le moment que choisit le Poisson pour se planter devant moi, les poings sur les hanches et la bedaine à l’air. Il reste quelques secondes silencieux, suivant mon regard.

- Alors ? T’es tout seul ?

- Ouais. Face à moi-même.

- Où qu’ils sont, les autres ?

- Ils sont partis affronter la vie. Comme quoi, il reste encore quelques hommes courageux en ce monde. De ceux qui n’ont pas peur de se lever le matin, tout en sachant très bien qu’ils devront quand même se coucher le soir pour recommencer le lendemain… Allez ! Sers moi donc un autre verre. Ça me donnera peut-être du courage pour me lever à mon tour de cette chaise et marcher droit devant en regardant mon avenir en face. Parce que je ne veux pas être de ceux qui restent sur le bord de la route. Parce que si on finit par ne plus se lever du tout, on meurt.

- Eh bé !

 

 

   L’homme vêtu de noir jouerait de la guitare dans deux formations, un quartet de jazz et un groupe de blues, avec lesquelles il courrait après les dates afin de conserver le difficile statut d’intermittent du spectacle. Ce soir-là, il viendrait juste de terminer une représentation avec son groupe de blues. Un concert dégoté par le bassiste. Ça se serait déroulé devant une dizaine de personnes, dans un hangar commercial transformé en bar de banlieue. Le cafetier n’aurait pas fait de publicité, comptant sur la notoriété du groupe pour attirer la clientèle. Mais cette fois-là ça n’aurait pas été suffisant. Le patron serait un gitan plus ou moins musicien reconverti dans le commerce de la bière. Il aurait planté sa caravane juste derrière le bâtiment. Il y vivrait en compagnie d’un gros chien loup peu aimable répondant au doux nom de Django.

     Au moment de faire la balance, il aurait annoncé aux musiciens qu’ils devraient se brancher sur un groupe électrogène. On vient juste de me couper l’électricité aujourd’hui, expliquerait-il pour sa défense, mais j’ai une bonne machine, vous bilez pas. Ça tiendra le coup. Les musiciens auraient joué le premier set le plus professionnellement possible, écoeurés par les coupures de courant car le moteur aurait eu des ratés, mais à la fin du dernier morceau, n’y tenant plus, l’homme vêtu de noir, qui aurait bu tout le long de la soirée pour se donner le courage d’aller jusqu’au bout, serait allé annoncer au cafetier qu’ils ne joueraient plus.

     Ce serait l’heure du départ. Tous les membres du groupe s’activeraient à charger le matériel dans l’ambulance recyclée à cet effet par le batteur, une Citroën DS encore en bon état de marche, puis ils retourneraient au bar pour se faire régler leur piètre prestation. Le patron se révèlerait radin et peu aimable, allant même jusqu’à ouvrir le tiroir-caisse pour leur montrer son contenu : cinq misérables billets de vingt euros. Le cafetier aurait la réputation de faire travailler au noir les artistes tout en les sous-payant. Mais là, s’en serait trop pour les musiciens désabusés qui rouspèteraient leur mécontentement. Toutefois, ils ne broncheraient pas davantage. Le chien loup, tapis sous l’enregistreuse, grognerait déjà son impatience à les voir s’éloigner. Son maître leur donnerait trois billets à se partager, puis se forcerait à leur servir une tournée exceptionnelle afin de s’excuser de la maigre recette. Les musiciens seraient obligés d’écouter ses exploits sexuels de la nuit précédente avec une consommatrice surexcitée et ivre. L’homme se révèlerait obscène et macho, ce qui divertirait l’habitué alcoolique collé au bout du comptoir. Peut-être même que le gros chien loup, attaché à sa solitude de chien méchant, serait en train de ricaner sous l’enregistreuse. Les musiciens se dépêcheraient d’écluser leur verre sans vraiment l’écouter. L’habitué solliciterait le cafetier à l’autre bout du comptoir pour lui en raconter une bien bonne. Les troubadours de la nuit en profiteraient pour filer en douce.

     Tandis que ses compagnons attendraient déjà dans les deux voitures, l’homme vêtu de noir déciderait de compisser les pneus du 4x4 appartenant à l’abruti, histoire de le remercier pour son accueil si avenant, mais également pour le féliciter de s’être comporté de façon si romantique à l’égard de la consommatrice X. En boutonnant sa braguette, il déclarerait ça doit être une sacrée pétasse pour avoir succombée à un beauf pareil, où alors elle était complètement bourrée.

      L’homme vêtu de noir serait écoeuré, triste, ivre et se sentirait seul. Il s’adosserait un instant au 4x4 garé devant l’entrée du bar. Les véhicules des musiciens, moteurs allumés, l’attendraient déjà sur le bord de la départementale. Le batteur et le bassiste écouteraient un blues de Bill Deraime dans l’ambulance. Le chanteur-harmoniciste et le second guitariste, installés dans l’autre voiture, fumeraient un joint pour se détendre.

     Nuit d’encre bleu. Soudain deux phares jaunes apparaîtraient au loin et se rapprocheraient rapidement pour ralentir devant le bar. L’homme vêtu de noir distinguerait une femme derrière le volant et aurait l’idée saugrenue de lever son pouce vers le ciel du sud. La Ford stopperait à ses côtés. La vitre du passager fantôme s’abaisserait.

      - Vous allez où ? demanderait la bouche féminine, ronde comme une arène tapissée de sable sanglant.

      - Á l’autre bout de la nuit. C’est votre direction ? mugirait le taureau attendant l’estocade.

     Le oui de la souriante conductrice piquerait le cuir de sa peau et s’enfoncerait jusqu’à la garde. Mais le sang ne coulerait pas. Ne saignerait-il que des larmes ? Elle lui ferait signe de monter. Il répondrait d’un geste de la main lui signifiant de patienter, puis courrait dire aux autres de rentrer sans lui. Les musiciens seraient hilares en lui souhaitant une excellente nuit. Il s’excuserait dix fois de les lâcher ainsi et remercierait vivement le bassiste de bien vouloir s’occuper de son précieux matériel, une Stratocaster U.S. de 1970 et un ampli à lampes Fender. Les véhicules disparaîtraient dans la nuit en emportant au loin de nombreux éclats de rires.

      Á peine serait assis aux côtés de la conductrice qu’un ruban de jasmin s’enroulerait autour de son cou pour la plus grande joie de ses narines.

      - J’adore le parfum de votre voiture.

      - C’est un bon point de départ, Monsieur l’auto-stoppeur du soir espoir.

      - Et vous comptez aller loin ? dame du petit matin chagrin.

      - J’allais juste boire un verre en ville, histoire de me changer les idées. Si toutefois il reste des bars ouverts à cette heure si tardive.

      - Il en reste. Et si vous acceptez ma compagnie, je peux vous conduire dans un endroit particulièrement folklo qui vaut le déplacement.      

     - Mais n’avez-vous pas déjà assez bu ? pathétique inconnu.

      - Je n’ai fait juste que me tacher le foie, Madame la loi.

      Elle aurait un rire comme une rime en cristal qui se brise. Leurs yeux se toucheraient pour de bon. Mais l’homme vêtu de noir aurait trop peur que ces deux magnifiques abcès de lumière ne crèvent dans la nuit. Alors il abaisserait son regard afin d’éviter un écoulement douloureux. Elle porterait une jupette noire qui semblerait taillée dans le cuir du siège. L’ourlet s’arrêterait juste au niveau de la ligne de flottaison de ses bas de même couleur.

      - Vous avez là de bien beaux filets pour la pêche, lancerait-il d’un ton salé.

      Mais il serait immédiatement peu fier de sa boutade. Parfois, l’urgence… La jeune femme sentirait le malaise et s’empresserait de le rassurer en lui offrant son rire le plus coquin, puis ferait jouer la pédale de l’embrayage. Rectangle de chair blanche. L’homme vêtu de noir aurait un début d’érection en songeant à la perspective d’un chaud programme.

     - Comment se fait-il qu’une jolie fille comme vous traîne toute seule à des heures aussi tardives ?

     - Eh bien… Je viens de passer la soirée avec ma mère. Et… nous nous sommes un peu disputées. Je regrette de lui avoir dit certains mots… Parfois, sans que l’on s’en rende compte et la colère aidant, les mots dépassent notre pensée. Voilà. Pour le moment, je n’ai pas envie de rentrer chez moi. Personne ne m’y attend et je sais bien que je ne vais pas m’endormir tout de suite. Alors…

     - Oui. Je comprends.

   La radio diffuserait du blues en sourdine. Parfois, dans ces moments-là, quand on ne sait quoi dire, la musique donne l’occasion de parler de quelque chose. Mais on peut tout aussi bien l’écouter en silence. B.B. King, après son chorus d’intro inimitable, remplirait l’habitacle de sa voix chaude :

 

The thrill is gone

Oh, yes, the thrill is gone

It’s gone away from me

And all I can do, now

Is wish you well...  

 

     La Ford avalerait sa ration du soir, ses phares jaunes fouillant l’obscurité à la recherche de proies minuscules. Un bout de périf ne tarderait pas à les racoler jusqu’en ville. Ils le prendraient sans plaisir. Juste pour l’hygiène circulatoire. Quelques minutes plus tard, ils le quitteraient sans passion. Sans que leur vie n’eût été bousculée. Simplement continuer à vivre comme avant. Avec juste un peu moins d’essence dans le corps.

   La voiture se faufilerait sur les contre-allées du boulevard qui ceinture la ville. Les bars, cinémas et restaurants seraient fermés depuis longtemps tandis que les vitrines des magasins chics resteraient éclairées à outrance. Ces feux artificiels scintillants dans la nuit deviendraient des pièges pour les papillons nocturnes en vadrouille.

     - J’aime bien la nuit des villes, avouerait la belle conductrice.

     - Il n’y a jamais de nuit dans les villes.

     - Pourquoi ?

     - Elles sont trop éclairées et l’on ne voit presque plus les étoiles.

     - Je vois. Vous êtes un grand romantique.

     - Le dernier.

     La belle aurait trouvé une place sans qu’il ne s’en rende compte car il serait trop occupé à couver du regard les seins recouverts de soie blanche. Deux colombes au ventre bombé qui s’évertueraient désespérément à déchirer le chemisier de leur bec rose.

      Entrée du bar. Un panneau de bois en indiquerait le nom inscrit à la peinture blanche. Á la Vieille Hutte. L’intérieur serait peuplé de mâles s’affairant avec leurs queues autour de tables de billards. La plupart d’entre eux seraient vêtus de jeans et de chemises à carreaux, coiffés de casquettes, et s’abreuveraient à des chopes de bière entre deux rires gras. La pièce serait enfumée et une musique folk agiterait le tout.

     Un géant accueillerait les clients derrière l’énorme tronc d’érable qui servirait de comptoir. Gueule de routard beatnik. Sourire pare-chocs chromés années cinquante. Son regard interrogateur scruterait l’horizon dans les yeux des nouveaux venus.

      - Un rhum, demanderait la capitaine en portant à sa bouche une longue cigarette blonde.

      - Une John Courage, lancerait le moussaillon.

     Une grosse main velue, auparavant posée sur sa droite, allumerait avec célérité la cigarette en lui frôlant le nez à l’aller et au retour. Mais le mousse ne sentirait pas venir le danger. Il serait déjà en train d’explorer l’atoll sur lequel il viendrait d’échouer, plongeant la nudité de ses naïves prunelles dans les deux lagons. Il chercherait des mots simples et touchants pour les offrir à la belle sirène. Il aimerait tant la séduire sans artifices. Il voudrait qu’elle devine toute cette richesse cachée au plus profond de lui. Il aspirerait à lui faire l’amour sans devoir la baratiner avant. Une soudaine inspiration alimenterait son esprit :

      - Savez-vous que de profil, votre petit nez charmant, et qui ne tient qu’à un fil, joue la voile au vent ? Le voilà qui fend la brume de ces volutes pirates, voilà même qu’il les hume. Vieux loup de mer, tu m’épates… Comment ? Je vous couvre de poésie et vous ricanez ?

      - Je ris parce que vos vers ne sont pas à pleurer.

      La fumée irriterait les yeux clairs de la capitaine. Ils clignoteraient sous les faisceaux de lumière bleue tels de lointains sémaphores indiquant la terre aux marins perdus. Le solitaire souffrirait du mal de mer et tenterait d’aborder d’un pied ferme :

      - Et si nous passions enfin aux présentations, belle moqueuse.

      - Je suis Mélodie.

      - Oh, Mélodie Nelson ?

      - Mélodie d’Armour.

      - Ouah… Ça sonne aussi bien.

     - Merci.

     - Dites-moi chère marquise, si belle, si bien nommée et si exquise. Vous devez être le soleil d’une sacrée cour ?

      - Voulez-vous en être ?

      - Non, merci.

      - Je ne brille donc pas assez pour vous ?

      - Que si. J’ai même les poils qui sentent déjà le roussi.

      - Alors, d’où vient le problème ?

      - Eh bien, je suis éjaculateur précoce. Ça vous fait rire ?

      - Non.

      - Mais je vois bien que si.

      - Excusez-moi. Je ne m’attendais pas à ce genre de révélation. Vous plaisantez, je suppose. Mais si tel était le cas, sachez que cela se soigne très bien de nos jours. Avec un peu de patience et beaucoup d’amour.

      - La patience, ça s’apprend. Mais l’amour, c’est vague…

      Évidemment qu’il serait troublé. Mais sa nature paranoïaque se méfierait des sirènes et cette mélodie-là lui paraîtrait trop langoureuse. Il attendrait depuis si longtemps qu’une pareille chose lui arrive que tout cela lui serait impossible à imaginer de façon raisonnable. L’homme vêtu de noir ferait partie de ces gens qui ne croient pas au bonheur parce qu’ils estiment ne pas y avoir droit pour d’obscures raisons.

     La nuit prendrait le large tandis qu’ils parleraient de tout ainsi que des petits riens de la vie. Les bières se transformeraient en de redoutables déferlantes et viendraient briser leur écume contre les lèvres gercées du marin d’eau douce.

      - Et vous, cher frondeur, vous ne m’avez pas encore dit votre nom.

      - Narcisse.

      - Narcisse… tout seul ?

      - Narcisse est toujours seul.

      - Parce qu’il s’aime trop ?

      - Parce qu’on ne l’aime pas autant qu’il s’aime.

      - Avez-vous déjà aimé ?

      - Quelqu’un d’autre que moi ? Non, pas encore.

      - Alors ne me parlez pas d’amour.

      - Pourtant, j’ai bien connu une certaine Lola Rastaquouère… Ah, vous êtes si jolie quand vous riez comme ça… Mais parlez-moi plutôt de vous.      - Et que voulez-vous savoir ?

       - Des tas de choses. Comment passez-vous vos journées, par exemple ?

     - Eh bien, lorsque je ne travaille pas, je passe beaucoup de temps chez moi à lire et à écouter de la musique.

     - En quoi consiste ce travail ?

     - Je suis comédienne dans une troupe de théâtre.

     - Très intéressant tout ça. Vous avez le statut d’intermittente ?

     - Oui. Mais c’est de plus en plus difficile.

     - Je sais. Ça fait des années que je cours après. Et je commence à m’essouffler, d’ailleurs.

     - Vous êtes aussi comédien ?

     - Non. Musicien. Je tourne avec deux formations sur la région. Un groupe de blues et un quartet de jazz. Mais ça galère pas mal lorsqu’il s’agit de trouver des dates déclarées, intéressantes et qui satisfassent notre ego tout en apportant des sous dans le panier.

     - Il faut parfois savoir faire des concessions.

     - C’est le plus difficile. Lorsque je suis dans ce genre de situation, il m’arrive de penser au jeune héros des Mains sales. Vous savez ? La pièce de Jean-Paul Sartre.

     - Je l’ai jouée quand j’étais au lycée !

     - Alors comme ça, vous faisiez déjà du théâtre au lycée ?    

     - Eh oui. La vocation me vient de ma mère. C’est une bonne comédienne dans la vie, si vous voyez ce que je veux dire. Je suppose que ça m’a influencée. Á cette époque, j’étais assez solitaire. Je lisais beaucoup de choses comme Audiberti, Cocteau, Ionesco, Jarry… sans oublier mes classiques, bien sûr.

     - Je vois. Et de nos jours, que lisez-vous ?

     - Oh, des textes pour le théâtre, bien entendu, mais également des polars.

     - Ah ? Quels sont vos auteurs favoris ?

     - Oh, il y en a plusieurs… Vous connaissez Didier Daeninckx ?

     - Oui, bien sûr. J’ai particulièrement apprécié Meurtres pour mémoire.

     - Et Fred Vargas ?

     - De nom. Je n’ai encore rien lu d’elle. Et si je vous dis Jean-Claude Izzo ?

     - J’aime beaucoup. Je les ai tous lu. Et si je vous dis Tonino Benacquista ?

       - Ah ! Lui je connais. J’ai lu Les morsures de l’aube. Si je vous dis Thierry Jonquet ?

       - J’ai déjà lu. Et… Vous connaissez Pascal Dessaint ?

       - Oui. Le toulousain d’adoption. J’ai lu Á trop courber l’échine. J’aime bien… Et si je vous dis Jean-Bernard Pouy ?

       - Bien sûr. Le Poulpe, la Baleine et compagnie…

       - Voilà ! Je vois que vous connaissez les classiques français du polar actuel.

      - Oui. Mais j’aime également les auteurs de romans sud-américains. Comme Luis SepÚlveda.

       - J’ai beaucoup aimé le Journal d’un tueur sentimental.

      - Je ne le connais pas, celui-là. Vous avez lu la cubaine Zoé Valdés ?

       - J’en ai entendu parler.

       - Et Paco Ignacio Taibo II ?

     - Ah ! le sympathique moustachu. J’en ai lu pas mal, de lui. J’aime beaucoup.

       - Oui, moi aussi, dirait-elle en le caressant du regard.

       - Eh bien… Vous êtes…

       - Vous alliez me dire quelque chose ?

       - Dites-moi comment vous faites pour avoir autant de lumière dans les yeux.

      - Vous n’allez pas me croire, mais cette lumière ne semble surgir que lorsque je vous regarde.

      - Et vous avez l’intention de me regarder longtemps ?

      - Jusqu’à ce que la lumière ne soit plus.

      - Ouh là, permettez alors que je suspende ailleurs votre regard pendant quelques instants, car j’ai grand besoin de me rafraîchir le visage avec de l’eau douce. Ne levez pas l’ancre sans moi, mon capitaine.

      - Mais je n’en ai nullement l’intention, moussaillon. Et ne vous trompez pas d’écoutilles, dirait-elle d’une grosse voix.

      Mélodie d’Armour serait ainsi. Toujours le sens de la farce, le goût du théâtre et de la composition. Ce comportement serait dû à l’influence maternelle. La vie aurait obligé sa mère à jouer le rôle d’un père absent. Alors, pour oublier un géniteur qu’elle n’aurait jamais connu et afin de recomposer une famille, Mélodie d’Armour se serait lancée dans le théâtre. Elle serait multiple sur les planches et unique dans la foule. Dérouler plusieurs vies en une est une solution alternative à l’éternité.

      Le propriétaire de la grosse main velue se serait assis sur le tabouret précédemment occupé par Narcisse Sadore pour engager la discussion avec Mélodie. Un molosse beige à poils ras qui secouerait ses épaulettes à chacun de ses rires gras. La bête frétillerait certainement de la queue tant elle ferait la belle. En revenant des toilettes, Narcisse conviendrait que la situation est délicate. Il détaillerait la carrure du pitbull en jugeant que son petit corps d’adolescent aurait peu de chance de sortir vainqueur d’une lutte inégale. De plus, l’armée apprend aux hommes, entre autres défauts, à supporter les effets de l’alcool. Comment se charger de haine lorsqu’on est un agneau ?

      Mélodie enverrait des fusées de détresse dans les deux petits bouts de ciel de son auto-stoppeur immobilisé par le doute. Narcisse esquisserait un premier pas vers sa dignité. Mieux vaut être saigné que passer pour un lâche, penserait-il. Et quitte à recevoir des coups, que ça soit pour l’honneur d’une femme plutôt que pour une place de parking. Il s’approcherait du faux couple, prendrait place sur le tabouret vacant du militaire et commanderait une autre bière. Au moment de porter le verre à sa bouche, il recevrait une grande tape dans le dos.

     - Alors mon gars, on laisse tomber sa p’tite copine ?

     Le bidasse le regarderait droit dans les yeux tout en lâchant un rot puissant. La plastique de sa belle gueule serait toutefois ternie par l’indigence de son regard. Comme son adversaire ne répondrait pas, il ricanerait avant de poursuivre :

      - C’est pas très poli, comme manières, avec une jolie fille. Mais t’en fait pas. J’vais m’en occuper, moi.

      Un autre rot viendrait ponctuer sa phrase. Narcisse resterait perplexe devant ce comportement aussi inattendu que stupide. Il peinerait à trouver des mots cruels pour terrasser cette bêtise incarnée. Il ne serait pas habitué à réagir promptement en de telles situations. L’idée de frapper le premier ne lui viendrait même pas à l’esprit car il serait avant tout un homme de parole.

     L’autre semblerait attendre la moindre réplique. Un prétexte quelconque pour cogner. Les deux hommes se regarderaient longuement. Les yeux dans les yeux. Comme dans un duel de cow-boys au beau milieu d’une partie de poker pipée. Soudain le héros solitaire se lèverait pour dégainer le premier :

     - J’ai les couilles aussi grosses que tes deux poings, connard. Et si tu me gonfles, je t’assomme d’un seul coup de bite. Vu ?

      Le cow-boy solitaire serait debout face au soldat, encore tout étonné de sa saillie, les jambes flageolantes de peur mais le cœur rempli de courage. Il se moquerait totalement de ce qui pourrait arriver, ou plutôt il n’en aurait plus vraiment conscience. Il ne songerait qu’à une seule chose, c’est être courageux au moins une fois dans sa vie. Même si la situation lui apparaîtrait absurde.

     Á un moment, Narcisse Sadore plongerait mille excuses dans le regard de Mélodie d’Armour qui compatirait à sa peine. Pauvre desperado, songerait-elle, je me doute bien que tu ne pouvais pas faire autrement que de lui tenir ce langage à ce sauvage, car il ne comprend malheureusement pas d’autre vocabulaire et ne sait visiblement pas régler les problèmes avec des mots sensés. En effet, ce type d’individu ne sait pas réfléchir. Allez donc lui expliquer quelque chose du genre les hommes doivent apprendre à s’aimer, et vous voilà illico traité de pédé. Ou bien essayez de lui faire admettre que rien ne sert de se battre et il vous accuse aussitôt de n’être qu’un dégonflé. Alors, à quoi bon ?

      Le méchant se lèverait brusquement, soulèverait le cow-boy solitaire par les épaules, le poserait sur le comptoir et le projetterait d’un violent coup de tête contre les bouteilles alignées devant le miroir. Narcisse se relèverait péniblement parmi les débris de verre. L’agresseur se fendrait la gueule en bombant le torse. Mélodie d’Armour maîtriserait peu sa colère et l’insulterait joliment. Les badauds prendraient leur place. Le héros au nez rouge grimperait tant bien que mal sur le comptoir. Là, à quatre pattes, le clown triste assisterait à une scène mémorable.

      Mélodie déchausserait un pied et enfoncerait sauvagement le talon aiguille de son joli petit escarpin dans une des narines du costaud. Elle se mettrait à touiller, touiller, touiller encore, touiller avec science. Ah ! Quelle cuisinière. La beauté barbare du cannibalisme en action. Un mince filet de sang coulerait sur les babines de l’animal qui essaierait vainement de se débarrasser de l’objet contingent. Mélodie continuerait à remuer avec rage sa chaussure tout en injuriant le malheureux bidasse et en l’assaisonnant à grands coups de ses petits genoux dans les testicules. Narcisse, une main sur son nez saignant, interpellerait d’une voix enivrée mais fière son malheureux adversaire :

       - Alors ? Qu’est-ce tu en penses, de ma p’tite copine ? Quelle amazone, hein ? Je n’échangerais pas mes petites couilles contre les tiennes, sale animal ! Parce que les tiennes, même si elles sont plus grosses, eh bé elles sont en train de passer un mauvais moment ! Hop ! La gauche. Hop ! La droite. Tiens ! Les deux en même temps. Putain que ça doit faire mal, hein ?

       Narcisse distinguerait, lors des assauts de la combattante, la blancheur d’un minuscule triangle d’étoffe. Et voilà qu’il banderait face à cette icône en soie. Il souhaiterait être l’élu et la voir ruisseler seulement pour lui. Il voudrait se mettre à genoux devant elle pour la vénérer.

      Les amateurs et les mateurs se grouperaient autour du spectacle en se marrant. L’un d’entre eux en profiterait pour triquer le troufion à l’aide de sa queue de billard. Les rares femmes présentes encourageaient Mélodie de quelques mots simples mais efficaces. L’une d’elles irait même jusqu’à botter le cul du bidasse. Ensuite ce serait une suite de cris non harmonisés, de heurts indescriptibles, de quolibets exotiques et de musique folk. Ah, le Far Ouest sauvage…

      Le patron au pare-choc chromé surgirait enfin derrière son comptoir en se reboutonnant le pantalon. Il se mêlerait à l’action avec renforts de commentaires, assenant d’énormes coups de poings sur le crâne du soldat, le tout sous les applaudissements d’un public conquis. Des clous à petite tête comme toi, lui cracherait-il au visage, j’en ai enfoncé des tas, dans mon plancher ! Emporté par les encouragements de ses clients, il sauterait soudain par-dessus le tronc d’érable pour entraîner le vaincu vers la sortie. Quelques passionnés lui emboîteraient le pas.

     De son côté, Narcisse déverserait un fût de bière intestinale dans les verres intacts restés sur le comptoir avant d’être happé par un trou noir. Mélodie aurait juste le temps de le recevoir dans ses bras. Elle le descendrait du comptoir avec l’aide d’un gentil costaud. Elle le serrerait fort contre son corps en lui murmurant des mots réconfortants.

      Quelques minutes plus tard, le héros sidéral vêtu de noir s’éveillerait un instant, allongé sur la banquette arrière de la Ford stationnée quelque part dans la nuit. Mélodie d’Armour serait en train de le siphonner telle une loubarde en mal d’essence. Mais sa victime, inanité sucée, sombrerait à nouveau dans le sommeil.

 

 

   Bon ! J’ai de la matière à présent que je viens de former un charmant petit couple. Parce que ce qui nous intéresse, en fin de compte, ce sont bien les histoires d’amour, non ? Ce sentiment particulier qui peut unir ou bien déchirer deux personnes, bien sûr, mais également l’amour d’un être humain pour son semblable, pour un animal, pour un pays, une idée, un idéal esthétique ou politique ou même pour n’importe quoi d’autre pourvu que nous puissions nous prendre d’empathie pour le sujet. Et tout ce qui se passe autour n’est que prétexte. Du papier cadeau.

Mais dans la vie, ça ne se déroule pas aussi simplement que ça. Tout ce qu’il y a autour compte. Tout se lie et s’empêtre. Tout dépend d’un rien. Il suffit de se lever un beau jour pour constater qu’il pourrait tout aussi bien s’agir d’un mauvais, et que ça n’a pas d’importance car on finit par se coucher une nuit, ou vice-versa, après tout ce n’est qu’un cycle. Il suffit de marcher dans la rue pour comprendre que l’on pourrait être n’importe où, mais ailleurs, et que ce n’est pas important puisque l’essentiel est de marcher. Il suffit qu’un homme ordinaire et seul rencontre une femme exceptionnelle et libre, mais ça pourrait tout aussi bien être une rupture.

M’ouais, croiser des femmes exceptionnelles et libres, Léon peut en témoigner, ce genre de choses, ça n’arrive qu’aux autres. Jean se débrouille plus ou moins car il côtoie pas mal de filles dans son métier. Et même si ces rencontres ne durent pas, même s’il n’a pas encore trouvé celle qui sera la bonne, il peut conserver un certain équilibre. Mais pour nous autres, pauvres âmes funambules, c’est plus délicat. Il y a trop de manque dans nos désirs, trop de précipitation dans nos envies et ça effraie les femmes. Je ne sais pas vraiment comment Léon vit ça, car la pudeur bride nos propos, mais moi je n’en peux plus. La seule présence d’une femme aux alentours m’émeut. J’en perds mes mots, et comme je ne trouve rien d’original à dire, seulement mes yeux s’expriment furtivement. J’en deviens si maladroit que mon corps se fige dans un coin, laissant mes pensées s’éparpiller dans tous les sens.

C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais pu avoir une conversation normale avec notre jolie voisine, lorsqu’on se croise parfois dans le couloir ou devant la porte d’entrée. Juste le temps de murmurer un bonjour par-ci, un comment allez-vous par-là, avec parfois une variante du style il fait chaud aujourd’hui, mais l’essentiel de ce que je voudrais dire ne sort pas. Pourtant je m’entraîne plusieurs soirs par semaine dans mon lit. Avant de m’endormir. J’imagine des quantités de phrases simples et touchantes. Les mots qu’il faut. Les mots qu’elle attend. Et ça marche. Elle me répond en souriant, alors je continue à lui parler. Les phrases coulent, limpides et fraîches, d’une bouche à l’autre. Elle rit en plongeant ses yeux dans les miens et je fini par la séduire… Oui, mais le lendemain, ce n’est plus du tout le même film. Le héros redevient un homme ordinaire. La voisine reste inaccessible. Dès que je la croise, le courage accumulé la veille se liquéfie aussitôt sous les feux de ses yeux. Et je sombre de nouveau dans une sorte d’aphonie. Alors je me contente de la regarder avec convoitise en espérant qu’elle se décidera peut-être à venir vers moi. En souhaitant qu’elle insinue le mot ou la phrase qui m’ouvrirait la voix.

J’imagine que Léon se trouve dans la même situation inextricable. C’est quelqu’un de réservé, qui n’a pas confiance en lui, et trop complexé par son physique pour faire une quelconque tentative d’approche avec la voisine en particulier et avec les femmes en général… Ah, ce cher Léon ne doit pas rigoler tous les jours. Et je me doute que sa bonne humeur quotidienne n’est qu’un masque pour nous cacher son mal-être. De nous trois, il est celui qui a le plus galéré depuis que l’on a quitté le lycée avec le bac en poche. Léon ne voulait pas faire d’études et s’est livré directement au marché du travail. Acceptant des boulots à la con et mal payés. Et les malheurs ne l’ont pas épargné. D’abord avec la mort de son père. Dans un accident de la route alors que Léon venait de fêter ses dix-huit ans. Deux ans plus tard, un autobus lui a écrasé le pied droit devant un feu orange. Alors il a dû supporter l’affection oppressante de sa mère qui se sentait coupable de tout ce qui arrivait autour d’elle. Et si l’on ajoute à tout ça les problèmes existentiels que se pose tout adolescent, gros et privé d’un talon, sa solitude sentimentale et même physique… enfin… Voilà comment on se fragilise. Voilà comment on devient une victime. Et pour finir, on en veut au monde entier.

Trop de gens ont tendance à le considérer comme une bonne pâte et abusent de sa naïveté. Notamment ses employeurs successifs. Et comme Monsieur Léon Bloumette refuse les conflits, alors il se casse sans assurer ses arrières. Je suppose qu’il agit de même avec les femmes. Enfin, ce que j’en sais… Parce que depuis l’époque du lycée, durant laquelle il sortait avec un vilain petit canard toujours premier de la classe, je crois bien ne l’avoir jamais vu avec une fille. Sauf une fois, je me souviens tout à coup. C’était à une fête du nouvel an. Il y a cinq ou six ans. Alors que pratiquement tout le monde était ivre au moment de passer l’année, je l’ai aperçu qui profitait des douze coups de minuit pour rouler une furieuse pelle à une blondasse rondouillette. Ça m’avait marqué, parce qu’il lui palpait les fesses comme un vendeur de volaille, et je songeais que la dinde devait également être en manque pour supporter un tel traitement.

 

 

Réveil brutal. Des plantes vertes l’encercleraient et lui cracheraient au visage leur haleine chlorophyllienne. Dans ce jardin miniature, quatre ou cinq gosses, qui n’auraient pas encore dix ans, se courraient après en s’aspergeant avec des pistolets à eau. Têtes blondes. Morveux rigolards. Cris stridents. Corps nus grimpant sans ménagement sur le lit. Un des gamins s’immobiliserait au-dessus de lui, les jambes écartées, et le fixerait un instant avant de le mettre en joue. Puis il articulerait distinctement tu vas mourir, fumier !

L’instant suivant, un jet d’eau chaude l’atteindrait au visage. Il ouvrirait les yeux et verrait disparaître une boule de poils jaunes par la porte entrouverte d’une grande chambre blanche. Une jolie blonde prise d’un fou rire convulsif serait agenouillée sur le lit. Elle s’efforcerait d’essuyer l’urine à l’aide d’un mouchoir en papier.

- Se faire gominer les cheveux au lit, voilà qui est aristocratique. Excuse mon Gouny, c’est un vieux mâle. Il a probablement dû te confondre avec un réverbère ou même un arbre.

- Ouais. Un arbre, hein ? Allongé sur un lit ?

- Parfois ils s’allongent sur le lit des grands fleuves et se laissent transporter au gré de leurs courants.

- Ouais. Mouillés qu’ils sont par les caresses humides de ces puissants amants. Et ça ? N’est-ce point de l’urine, chère Ondine ? Je n’aime pas les chiens. Je n’aime pas les plantes vertes et je n’aime pas les gosses.

- Mais ? Je n’ai pas d’enfants... Et comment peux-tu te souvenir de mes plantes ? Puisque tu étais dans un état quasi comateux lorsque je t’ai traîné jusqu’ici.

- Je l’ai rêvé. Et puis toutes les femmes ont au moins un yucca dans leur appartement. Ce sont les statistiques.

- Désolée pour tes statistiques, mais je n’ai pas de yucca. Je préfère m’entourer de plantes carnivores qui me débarrassent à l’occasion de certains amants trop collants.

- M’ouais. Et ton chien s’occupe de l’assaisonnement avant qu’elles ne passent à table, hein ?

- Mon Gouny n’est pas misanthrope, lui. En attendant, veux-tu du café ?

- Non merci. Je suis tombé dedans quand j’étais petit. Tu n’aurais pas plutôt du lait ? Avec du chocolat en poudre ?

- Oui. Je pense avoir tout ça. Je te le sers au sein ou bien dans un biberon aseptisé ?

- Un bol fera aussi bien l’affaire, petit monstre. Et si tu persistes à te moquer de moi, crac ! crac ! Un bébé je te fourre dans le sac et me casse couac !

- Moi, j’aime les gosses. J’aime les chiens et les plantes vertes. Alors c’est d’accord.

- Bon, j’abandonne. Tu n’aurais pas des Efferalgans, par hasard ?

- Je crois que oui. Tu as de la chance.

- Bon, si tu le dis... Aurais-tu l’obligeance de m’indiquer les toilettes ? Á moins que je ne doive errer dans les couloirs à la recherche de ton chien, pour lui pisser sur le poil comme le veut la coutume ici...

- Tu ne te souviens plus ? Dans le couloir, la troisième porte sur la gauche. Tu peux y aller, c’est libre. Mon chien et moi avons déjà réglé notre affaire.

- Attends un peu que je t’attrape...

- Désolée, pas maintenant. Ma mère doit s’impatienter. Elle m’attend dans sa voiture. Nous allons à Toulouse lécher quelques vitrines.

- Á Toulouse ? Mais… on est où ?

- Á Beauzelle, mon doux Robinson. Est-ce que cette île figurait sur ta carte ?

- Oui, ma petite sauvage. J’ai déjà débarqué sur ces rivages.

- Y’a bon ! Et est-ce que tu connais le Café des Berges, à Toulouse ?

- Oui.

- Tu pourrais venir m’y chercher, vers dix-huit heures ? Je te laisse la Ford. Tu sauras la reconnaître ?

- Non.

- Je m’en doutais. Tu étais dans un état, hier soir...

- J’étais soûl. Je ne connais pas d’autre état quand on est soûl.

- Tu te souviens de quoi, au juste ?

- De tout.

- Vraiment ?

- La Vieille Hutte, la bagarre... Au fait, mes félicitations. Ta prestation m’a beaucoup impressionné. Quel courage.

- Que veux-tu, c’est mon côté maternel. Je ne pouvais décemment pas laisser cette brute te mutiler pour des broutilles. Mais dis-moi, tu te souviens de quoi encore ?

- Eh bien, Bleck le Rock m’a allongé dans ta voiture, avec une délicatesse surprenante, je dois l’avouer.

- Très gentil, cet homme-là. Et très galant. Tu devrais retourner le voir pour le remercier comme il se doit.

- Avec joie, darling.

- Bon. Quoi d’autre ?

- Je me suis endormi, non ?

- Et... c’est tout ?

- Il me semble, mais c’est confus... peut-être un rêve érotique...

Narcisse chercherait discrètement une trace sur les draps. Mélodie lui offrirait son plus joli sourire.

- Non… C’était pour de vrai ?

- Goujat. Salop !

- Mille excuses. J’ai été lamentable… Mais raconte la suite.

- Lorsque nous sommes arrivés au bas de l’immeuble, j’ai eu la chance de trouver une place juste devant l’entrée. Ce qui m’a considérablement facilité les choses. Ensuite, tandis que tu t’appuyais sur mes frêles épaules, nous avons atteint l’ascenseur avec quelques difficultés.

- J’ai honte.

- Une fois à l’étage, je n’ai eu qu’à te pousser vers la porte de mon appartement qui se trouve en face de l’ascenseur.

- Un bon choix.

- Dans le couloir, tu as tenté d’uriner sur mes plantes et j’ai eu du mal à te convaincre de faire ça aux toilettes. Comme les gens civilisés.

- Aïe, désolé.

- Tu me racontais que tu n’avais strictement rien contre elles, et que ça leur ferait le plus grand bien grâce à ton urine lourdement chargée de levure et de je ne sais plus trop quoi. Tu parlais si confusément que j’avais peine à te comprendre.

- Je suis confus.

- Ensuite tu t’es effondré sur le lit et… tu m’as demandé si j’avais des gosses.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Je ne suis pas arrivée à le savoir. Tu ronflais déjà comme un ivrogne.

- Pardon.

- Allons, mon grand. Il faut assumer ses actes ou bien rester au lit.

- Philosophe, hein ?

- C’est de famille. D’ailleurs, je crois bien que c’est maman qui s’excite comme ça sur le klaxon. Au fait, tu sais conduire ?

- Oui.

- Bon, voilà une bonne chose. Les clefs sont sur la table de la cuisine. N’oublie pas que la Ford est garée juste devant l’entrée de l’immeuble. Elle est grise. Et tu verras, elle a la portière côté passager enfoncée. Allez, je me sauve. Tu peux faire comme chez toi à condition que chez toi, tu fasses propre...

Mélodie disposerait trois baisers de suspension sur les lèvres ahuries de Narcisse avant de quitter la chambre dans le tourbillon d’une robe bleue. Il entendrait claquer la porte d’entrée, puis le silence. La petite aiguille du réveil posé sur la table de chevet s’approcherait du chiffre deux. Á côté, une photographie en noir et blanc, glissée dans un joli cadre en bois, représenterait Mélodie posant près d’une belle femme souriante. Certainement la maman au klaxon nerveux, penserait-il. Elles se ressemblent tellement. Elle semble à peine plus âgée que sa fille. Il détaillerait quelques secondes les deux visages, puis les alentours de la chambre blanche aux plantes vertes, et conviendrait qu’il serait temps de se lever.

Sortant des toilettes, il croiserait Gouny. Le chien aux yeux recouverts de poils ne lui adresserait pas le moindre regard, celui-là même qui nous conforte dans nos sphères humaines, ni aucun autre signe d’intérêt ou de compréhension. La grosse pelote jaune glisserait lentement dans le couloir. Narcisse la suivrait jusque dans la cuisine. Là, entre le réfrigérateur et l’évier, l’ami indifférent de l’homme se pelotonnerait dans une litière colorée et confortable. Voilà un chien heureux, songerait Narcisse. En inspectant les placards, il réunirait le nécessaire pour un petit déjeuner gourmand. Des biscottes, du miel, du Tonimalt et du Nutella. Ensuite il ferait chauffer du lait. Le chien resterait indifférent à cet étranger gesticulant dans sa cuisine.

- Eh, toi ! Je ne t’en veux pas pour tout à l’heure. Je sais ce qu’est la jalousie. Tu aurais pu tout aussi bien me mordre, hein ? Mais tu ne l’as pas fait. Merci. Bon, évidemment, le coup de l’urine, c’est quand même un peu humiliant. Mais c’est peut-être tout ce qu’il te reste, hein ? Tu n’en as plus pour longtemps, c’est ça ?

La truffe humide frissonnerait un instant sous la monstrueuse touffe de poils, mais le chien ne bougerait pas l’ombre de sa queue.

- Non, ne m’en veux pas. Je n’ai rien contre les chiens, tu sais. Ni contre les plantes vertes d’ailleurs. Et les gosses, on s’y habitue... Qu’est-ce que tu en penses ? Rien. Bon…

Lorsqu’il aurait fini de manger, Narcisse laverait son bol et nettoierait la table. Ensuite il chercherait la salle de bains.

- Un bain… Ça fait longtemps que je n’ai pas eu l’occasion d’en prendre. S’allonger dans l’eau chaude, tranquille, jouer avec la mousse en attendant que ça refroidisse, jusqu’à ce que la peau se fripe... Et puis tous ces parfums mélangés, tous ces produits de beauté mystérieux enfermés dans des bocaux en verre, toute cette sensualité de femme qui flotte dans l’air et qui donne envie de vivre nu...

Une heure plus tard, brillant comme un billet de cent euros, Narcisse Sadore bouclerait la ceinture autour de son jean noir. Il sortirait sur le balcon de la chambre blanche aux plantes vertes pour jeter un oeil sur le point de vue. Huitième étage. Ciel bleu, limpide, calme et repu.

- Il tombe des toits comme autant de crottes roses. Ces multitudes de chiures doivent provenir du bonheur intestinal olympien. Qu’est-ce qu’ils bouffent bien, là-haut. On ne chie jamais rose, nous.  

Un pigeon lâcherait une vulgaire crotte jaune en ricanant.

   Un parfum de jasmin embaumerait l’habitacle du véhicule. Le visage de Mélodie lui apparaîtrait furtivement sur l’écran de sa mémoire. Il en serait ému. Contact. Narcisse enfoncerait une cassette qui dépasserait du lecteur. Les Blues Brothers:

 

Come on, baby don’t you wanna go

Back to that livin’ light city

Sweet home Chicago...

 

Pas une place de libre sur le parking des berges. Il stationnerait la voiture à l’angle d’un mur en brique rose dominé par un magnifique platane. Une grosse branche étalerait son feuillage juste au-dessus du véhicule, ainsi le capot et le toit seraient à l’ombre. Ensuite il se dirigerait à grands pas vers le lieu de rendez-vous. La palpitation de son organe amoureux donnant la cadence.

Mélodie l’attendrait au cœur d’une fleur aux pétales bavards et multicolores. Mais il ne verrait qu’elle. Resplendissante de fraîcheur dans sa petite robe bleue. L’amour sourirait à Narcisse. Il y répondrait d’un regard enthousiaste. Le sexe ému.

- Oui, c’est à moi que sourit la belle fille blonde, là-bas. Je me sens beau, grand, fort et intelligent. Je peux tout. Mais ne fais rien.

Si. Il s’assiérait en face d’elle et commanderait une Adel Scott. Le soleil, confortablement installé dans un fauteuil de coton blanc, serait déjà en train de siroter un Blue Dry. Mélodie se contenterait d’une menthe à l’eau, mais le liquide ne disparaîtrait pas dans sa gorge. Non, il s’infiltrerait lentement dans ses yeux. Scintillements d’émeraudes.

- Alors beau brun, cette tête dans le cul ?

- Ça va mieux, merci. Et ces lubriques vitrines ?

- Toutes des allumeuses. On ne savait plus où poser les yeux.

- Vous avez quand même trouvé ce que vous désiriez ?

- Oui. Je dois avouer que l’on s’est gâtées.

- Gourmandes. Et je constate que tu en es à ta deuxième menthe à l’eau, dit-il en montrant un verre vide.

- Non. C’était celui de la mère. Elle a eu la délicatesse de s’en aller avant ton arrivée.

- Pourquoi ?

- Elle ne voulait pas troubler notre intimité. Ce sont ses mots.

- Elle me plaît, ta mère. Ah, ça te fait rire…

Ils resteraient un moment silencieux, écoutant avec indifférence les propos à la ronde dans lesquels se mêleraient le Français et l’Anglais. Elle s’allumerait une cigarette et le fixerait longuement avec un demi-sourire. Comme une expression de ses pensées. Il ferait d’abord celui qui ne se doute de rien, puis finirait par craquer et lui offrirait son regard timide. Elle s’approcherait de la table pour lui prendre la main. Il serait gêné par cette marque d’affection en public, mais vaincrait sa pudeur et s’avancerait à son tour pour apposer un baiser sur les lèvres sans colorant. Les minutes s’évaporeraient au soleil sans qu’ils s’en rendent compte. Narcisse serait heureux en silence. Mélodie relancerait parfois la conversation. Au détour d’une phrase, elle lui apprendrait qu’elle s’absenterait quelques jours. Des castings à Paris. Et comme il accuserait le coup en silence, elle lui proposerait immédiatement après de passer la soirée ensemble. Narcisse retrouverait le sourire.

- Bon, alors ce soir, je vais te préparer un petit plat. Au fait, ma mère s’en va à la fin du mois. Elle va retrouver son mari qui doit l’attendre avec impatience… Elle ne vient pas souvent me voir, tu comprends, alors… Je vais faire un repas à la maison. Tu veux être des nôtres ? Je lui ai parlé de toi. Tu sais, nous sommes très proches ma mère et moi. On se raconte presque tout. Elle voudrait faire ta connaissance avant de partir. Ça te dit un souper aux chandelles en compagnie de deux femmes de rêve ?

- C’est tentant. Mais je n’ai pas pour habitude de rencontrer les parents de mes maîtresses.

- Ça tombe bien, je ne suis pas encore la tienne.

- Très juste. Alors j’accepte. J’ai vu une photo en noir et blanc dans la chambre. C’est elle qui pose avec toi ?

- Oui.

- Elle est canon.

- Je lui ferais part de ton jugement, ça ne pourra que faciliter vos rapports. Mais…

- Mais ?

- Méfie-toi. C’est une séductrice.

- Oh ?

- Oui. Elle apprécie particulièrement les hommes plus jeunes. C’est sa façon d’oublier que le temps passe vite. Elle aime la vie, quoi.

- Eh bé…

- Ne fait pas cette tête d’ahuri. Je ne suis pas en train de te dire que ma mère butine de gigolos en gigolos. C’est une sentimentale, malgré ses airs de mante religieuse. Elle s’attache facilement. D’ailleurs, j’en ai déjà fait les frais.

- Ah bon ? C’est donc toi qui devrais te méfier.

- Bof. Un de plus ou un de moins…

- Ah oui ? C’est comme ça que tu vois les choses ?

- Je plaisante voyons.

- Plaisantera bien qui plaisantera le dernier.

Le regard de Mélodie pétillerait de concupiscence. Elle porterait son décolleté comme un panier de pique-nique contenant deux pommes appétissantes qui attendraient d’être croquées à l’ombre de ses longs cheveux blonds. Narcisse aurait subitement envie d’elle. Une envie furieuse qui se dévoilerait exhibitionniste dans ses yeux soudain impudiques. Il se lèverait pour aller payer le serveur, puis reviendrait en terrasse. La bouche sèche. Le cœur inondé. Il saisirait le bras de sa belle et l’entraînerait avec lui sans un mot. Après avoir parcouru une centaine de mètres, ils descendraient lestement les marches qui mènent aux berges de la Garonne pour se diriger d’un pas décidé vers la voiture. Mélodie accélèrerait ses pas. Narcisse la laisserait prendre un peu d’avance afin de profiter du balancement de ce joli petit cul magnifique. Cette silhouette féminine inviterait au regard comme un trou de serrure. La légère robe bleue flotterait au-dessus de ses genoux. Les longues jambes battraient la mesure. Le cœur en pulsation maximale, Narcisse éprouverait des difficultés à marcher car son slip compresserait douloureusement l’érection de son pénis.

Mélodie apercevrait la Ford la première. En quelques secondes, elle atteindrait la voiture. Et poserait ses fesses sur le capot doucement réchauffé par le soleil qui serait déjà en train d’allumer le reste du monde. Elle attendrait ainsi à l’ombre de la grosse branche, à l’abri des regards, les talons plaqués contre le mur de brique. Des mouettes tournoieraient dans le ciel tandis qu’au-dessous débuterait un corps à corps. Bouches bées et langues enroulées. Durant un instant, la poitrine de Mélodie semblerait prendre son envol. Narcisse trousserait la jolie robe bleue. Sous les jupes des filles patientent mille et une nuits, douces nuits, bercées d’ennui, mises à l’index sous le premier prétexte…

Une pluie de baisers s’abattrait sur le cou tendu et parfumé de Mélodie qui s’offrirait à l’averse les yeux fermés et le sourire aux lèvres. Les mâles doigts glisseraient le long des jambes nues jusqu’à l’entrecuisse. Une main finirait par adhérer à la tache humide de soie blanche, chaude et moelleuse. Vibrations sur l’aire de lancement. Narcisse écarterait délicatement les fesses de sa gémissante en un lent mouvement de rotation concentrique. Elle déboutonnerait la braguette magique et plongerait une main dans le slip masculin pour en sortir un sexe rose de joie. Mélodie l’habillerait de latex lubrifié puis entreprendrait de le rouler subtilement entre ses paumes. Pendant ce temps, des doigts galopins s’infiltreraient dans la fragile culotte à la recherche de l’entrée secrète. Mademoiselle d’Armour, loin de s’en offusquer, les encouragerait un instant tout en les grondant, mais se lasserait vite et réclamerait la disposition des lieux pour un visiteur plus conséquent. Elle joindrait le geste à la parole et s’enfoncerait un bout de vie dans le corps. De violentes secousses électriques animeraient son bassin punching-ball. Gémissements contenus. Les doigts de Mélodie fourmilleraient dans la brune chevelure de Narcisse. Murmures.

- Oui, comme ça, lui soufflerait-elle à l’oreille gauche. Je t’en prie, ne t’arrête pas… ne t’arrête plus… ne t’arrête jamais…

     Une langue râpeuse lui lècherait les couilles. Des griffes lui gratteraient le cul. L’espace d’un instant, Narcisse s’imaginerait stupidement que sa Mélodie se transforme en loup-garou durant l’acte d’amour. Puis il tournerait la tête et verrait ce chien paillard, ce canidé ricanant, ce mâtin laineux qui s’exciterait sur lui. Un garçon âgé d’une dizaine d’années tenterait de maîtriser l’animal tout en se fendant la poire. Le con ! penserait Narcisse. Une femme très élégante assisterait au spectacle non sans un certain intérêt. Elle s’esclafferait à distance raisonnable.

- Maman ! crierait le morveux. Maman ! Il a des poils au cul, le Monsieur. Ouh ! Ouh !

- Allons, Léon. Sois poli, veux-tu ? Et laisse donc le Monsieur et la dame tranquilles. Tu les déranges. Tu ne vois pas qu’ils sont occupés ? Mais enfin ! Emmène ton chien par ici. Nous partons.

- Maman ! Pourquoi qu’ils sont pas occupés comme tonton et toi ? Tu sais ? Sur un lit.

L’animal lâcherait prise à regrets en aboyant son insatisfaction. Dans un ultime éclat de rire libéré, la mère emporterait sa ménagerie au loin. Mélodie rirait tout son soûl. Les oscillations de son bassin précipiteraient la Coda. Narcisse n’aurait pas loupé une mesure. Que lui importerait l’espèce canine, le végétal ou le minéral, puisque Mélodie s’apprêterait à passer dans l’autre monde !

- Oui, murmurerait-elle, viens avec moi…

- Nous sommes deux mouettes accouplées dans le ciel…

- Deux amoureux allongés sur le sable…

- Loin des cris des baigneurs…

- Joue avec ma bouche, elle est ton seau…

- Oui, et ta langue, ma pelle…

- Mes dents, ton râteau…

- Je vais déposer mon écume frémissante sur tes pâtés dorés… ahhh !

- Ouhhh ! Hmmm…

Une sangsue mélodique aurait surgi des profondeurs orgastiques équatoriales et se serait fixée sur l’épaule gauche de l’explorateur aux jambes flageolantes.

Ils pourraient alors se rhabiller et se séparer. Heureux. Chacun emporterait sa petite dose de bonheur pour en asperger son entourage. Chacun irait montrer son visage. Radieux pour les uns, ceux du même monde qui vivent sous la chaleur de la même lumière, mais obscène pour les autres. Les solitaires. Les lucides. Ceux qui savent. Le bonheur est une chose trop délicate pour la jeter à la face des gens. Il doit rester humble, discret et solidaire.

 

  

   Ouh là, je n’en peux plus moi… J’écris des trucs qui m’excitent terriblement et ça n’arrange pas l’état de ma libido. Je devrais peut-être me masturber aimablement et reprendre mon stylo avec de meilleures dispositions d’esprit. Ça serait vraiment dommage que l’indigence affective et sexuelle dans laquelle je me trouve actuellement vienne troubler le déroulement de mes pensées et polluer les évènements de cette histoire… Á moins qu’il ne s’agisse d’écrire un roman autobiographique, taquine ma conscience. Non, surtout pas. Je cherche simplement à évacuer une réalité douloureuse dans une fiction affective. Je m’efforce d’oublier une lucidité trop encombrante pour une seule personne.

     J’aimerais envisager une fiction optimiste… Mais ça commence mal. Je ne sais pas encore comment ce couple va s’arranger pour tenir la distance, mais il me semble que leur rencontre aurait pu se dérouler dans de meilleures conditions. Mon solitaire était convenablement soûl, quand il a croisé la route de cette jeune femme également éméchée, et l’alcool déforme considérablement la vision des choses. Le lendemain réserve ainsi parfois de mauvaises surprises. Ils ont eu de la chance que je me sois réveillé de bonne humeur, avec l’envie de faire durer leur relation. Je désirais me faire pardonner ce que j’avais écris la veille. Je ne sais quel plaisir pervers m’a poussé à faire vomir Narcisse avant qu’il ne s’évanouisse, mais ce n’était pas très élégant et ne démontrait pas beaucoup de maîtrise de soi. Et comme si ça ne suffisait pas, il m’est venu l’idée insensée que Mélodie prodigue sa gâterie sans que mon héros ne puisse en profiter. Oui, ce soir-là, j’ai vraiment exagéré. L’amertume devait me ronger les ongles.

     Bon, j’espère que Narcisse Sadore vient de tomber sur une femme avec laquelle il va pouvoir faire un bout de chemin. Et je leur souhaite sincèrement quelques longs échanges de bonheur par-dessus le filet qui limite leur territoire. Mais à présent, je m’engage sur un terrain totalement inconnu car je n’ai aucune expérience amoureuse. Vont-ils s’installer dans de petites habitudes sécurisantes et faire des projets comme tout bon couple qui se respecte ? Je dois rester vigilant afin d’éviter le convenu. Comment vont-ils s’aimer ? Il existe peut-être un modèle universel à partir duquel chacun puise une infinité de variations…

    

 

Puisque j’ai décidé que Mélodie d’Armour partirait une semaine à Paris afin de passer des castings, je pourrais également renvoyer Narcisse Sadore sur la route. Avec son groupe de blues, par exemple. Le fait de séparer mes amoureux durant quelques jours, ça permettrait de savoir ce qu’ils ont dans le ventre… ou plutôt dans le coeur. Oui, pas mal ça… Mais une précision s’impose. Mélodie serait la seule des deux à posséder un téléphone portable. Ils auraient donc convenu que Narcisse l’appelle de l’endroit où il se trouve afin de rester en contact. Mais il n’oserait pas le faire de peur de paraître envahissant. Et peut être aussi un peu par fierté.

     Non, non, ça ne suffit pas. Je ne peux pas me contenter d’un classique chassé-croisé amoureux. Ce couple va étouffer dans sa bulle. S’il continue de tourner en rond, autour de son petit bonheur égoïste, cette histoire ne va pas tarder à me faire chier. Vite, de l’oxygène… Je pourrais peut-être faire intervenir les musiciens qui accompagnent Narcisse, ou les comédiens qui jouent avec mélodie, ou bien les autres locataires de l’hôtel… Oui, mais ça ne sert à rien de rajouter des protagonistes à cette histoire si je les abandonne aussitôt au détour d’une page. Je ne me suis peut-être pas assez attardé auprès de Mélodie d’Armour. Je ne connais rien d’elle si ce n’est qu’elle fait vaguement du théâtre. Qu’est-ce qu’elle pense, Mélodie ? Enfin, je veux dire en tant que femme… ça serait fascinant de découvrir les pensées intimes d’une femme… J’aimerais bien savoir ce que ma voisine pense de moi. Ce qu’elle perçoit de ma nature lorsqu’on se croise. Elle doit bien sentir que je la désire. Je ne suis pas bavard, mais il me semble que mes yeux sont suffisamment expressifs. Est-ce que je lui plais ? Est-ce qu’elle fantasme sur moi ? Comment savoir si une femme a vraiment envie de vous ou bien si elle cherche simplement quelques jeux érotiques réservés au regard ? Pour se faire plaisir et entretenir sa séduction… Et par générosité, bien sûr, mais dans ce cas pourquoi n’irait-elle pas plus loin ? Bon, je digresse là… Où j’en étais au juste ? Ah, oui. Il faudrait peut-être que j’étoffe certains personnages. La mère de Mélodie, par exemple. Dois-je l’impliquer physiquement dans l’histoire ou bien me contenter simplement d’en parler vaguement ? Ça serait intéressant de se pencher sur les relations entre une fille et sa mère à peine plus âgée, qui se comporterait plutôt comme une grande copine tout en assumant l’autorité paternelle… Parce communiquer avec sa mère, c’est quand même la première expérience sur laquelle se fonde tout être humain pour apprendre l’existence de l’autre, et sa position par rapport à cet autre qui n’est pas lui… mais son reflet… enfin, il y aurait des choses à dire…

Et Narcisse Sadore ? Á part se regarder le nombril dans les yeux des autres, se plaindre sur son sort et fantasmer, je ne sais pas vraiment ce qu’il cherche dans la vie. Il est plutôt du genre à se laisser entraîner par les évènements et je ne sais pas très bien où ça va le mener. La musique, oui… Narcisse est musicien, bon, d’accord, mais quoi d’autre ? Après les concerts… enfin, qu’est-ce qu’il fout dans cet hôtel sans étoiles ? Je ne vais tout de même pas l’enfermer dans sa chambre pour qu’il occupe ses journées à réfléchir, parce que ce n’est pas la meilleure façon de l’aider à vivre. Il doit rencontrer des gens et surtout, surtout parler à quelqu’un qui sait écouter. Oui, mais… Il n’a pas de famille ? Pas d’amis ? D’où lui vient ce sentiment de solitude ? Certainement un concours de circonstances, mais… C’est peut-être lui qui a fait le vide tout autour, comme ça, doucement, sans s’en apercevoir. Narcisse Sadore ne sort le soir que pour travailler. Il converse vaguement avec les musiciens du groupe en buvant quelques verres, mais ensuite les musiciens vont se coucher ou bien retrouver leur copine. Narcisse ne les fréquente pas davantage si ce n’est en répétition. Parfois, il rencontre une fille séduite par sa prestation scénique, mais tout ça ne dure que jusqu’au petit matin, car Narcisse ne songe pas à la retenir lorsqu’elle quitte sa chambre d’hôtel en espérant le revoir. Elle lui laisse son numéro de téléphone tout en se doutant qu’il ne l’appellera pas. Ensuite, il dort la moitié de la journée. Au lever il travaille sa guitare, révise les morceaux du répertoire ou bien en apprend d’autres, il écoute de la musique, lit des polars et rêve le reste du temps. Et les rares fois qu’il croise rapidement les autres locataires de l’hôtel, il ne se contente que de quelques civilités d’usage pour toute conversation. Comment ne pas être seul en menant cette vie-là ?

Ah, pourquoi je m’entête à rendre Keta M’Boutoa si peu bavard ? Ce vieux réceptionniste serait pourtant un confident disponible. De plus, il semble s’être pris d’amitié pour son locataire du troisième. Voilà une situation idéale pour briser cette solitude qui tenaille Narcisse en permanence. Avec qui il va discuter, maintenant, mon homme vêtu de noir ? Avec le neveu ? J’en doute. Chaque fois qu’il se retrouve avec Fesobi, c’est pour fumer des joints. Ça ne mène à rien. Ils ne se parlent pas, ils s’amusent. Ça va bien un moment, histoire de rire un peu, mais cette relation paraît trop superficielle. Ce n’est pas le remède approprié pour soigner ce mal-être qui se reflète partout où Narcisse se trouve avec ou sans miroir.

Alors, est-ce que cette rencontre avec Mélodie d’Armour va transformer sa vie ? Est-ce que cette femme va lui donner le goût de vivre ? Rien n’est moins sûr. Le fait d’aimer quelqu’un, ou vivre en couple, ne met pas à l’abri de la solitude. Il y a forcément une partie de nous qui reste à l’écart du monde, non ? Celle-là même qui nous regarde vivre… Enfin, il me semble… Il serait intéressent de connaître l’avis de Narcisse Sadore à ce sujet… Mais pour ça, il faudrait que j’en sache un peu plus sur ce qui se trame dans sa petite tête de solitaire. Est-ce que ses pensées sont réellement les siennes ou bien… enfin, qui sommes nous quand nous pensons ?

 

 

Narcisse Sadore serait de retour à Toulouse après avoir joué dans quatre villes de la région. Á chaque fois, le public aurait été fidèle aux rendez-vous et les concerts se seraient bien déroulés. Les musiciens seraient donc satisfaits de leur mini-tournée. Mais pas leur leader. Narcisse aurait pensé à Mélodie durant toute cette longue semaine, supportant difficilement son absence, mais sans toutefois oser l’appeler. Il aurait eu peur de paraître trop empressé. Il songerait stupidement que cette femme trop belle pour lui, intelligente et indépendante, ne lui ferait pas de cadeaux à la moindre erreur. Il s’imaginerait que Mélodie, de part son métier de comédienne, connaîtrait beaucoup d’hommes bien plus intéressants que lui.

     Cet après-midi là Narcisse reviendrait d’une longue balade en ville qui l’aurait conduit jusqu’au Café des Berges, où il se serait assis en terrasse pour boire un demi avec le faible espoir de tomber par hasard sur Mélodie. Puis il aurait effectué un pèlerinage sur les berges de la Garonne avant de retourner à son hôtel. Fesobi, vêtu d’un costume bleu métallique et chaussé de ses inséparables souliers en daim bleu, s’apprêterait à y entrer en compagnie de Joséphine et de Larissa. Elles auraient le décolleté provocateur et les habits collés au corps. Le neveu lui proposerait de venir fumer un joint dans sa chambre. Narcisse accepterait. Ça me changera les idées, penserait-il.

     Le réceptionniste serait en pleine discussion avec les deux étudiants vénézueliens. Narcisse leur donnerait un timide bonjour. Fesobi ferait un signe à son oncle qui répondrait par un sourire à l’adresse des jeunes gens. Le neveu ouvrirait la marche vers l’escalier en bois branlant. Narcisse prendrait soin de laisser les deux copines monter devant lui afin d’admirer ce superbe spectacle qu’offre le cul d’une femme callipyge en jean moulant, gravissant les marches de n’importe quel escalier. En bout de queue, il ne pourrait contenir la tension de son organe sexuel. Ces superbes culs ne savent pas écouter mais seulement sourire, se dirait-il afin de se détendre.

      La chambre de Fesobi serait toujours aussi aromatisée. Il se déchausserait sans un mot. Ses invités suivraient son exemple. Le neveu enlèverait sa veste, puis introduirait un c.d. de Leon Parker dans le combiné. Ensuite il allumerait quelques bougies. Les deux copines s’allongeraient sur le matelas en adressant des sourires complices à Narcisse. L’homme vêtu de noir choisirait le fauteuil en cuir râpé. Il promènerait ses yeux dans la pièce pour éviter les regards peu farouches des filles. Elles se donneraient des petits coups de coude en pouffant et se chuchoteraient quelques mystères aux oreilles. Ce qui n’arrangerait pas le malaise grandissant de Narcisse qui se tortillerait au fond du fauteuil, croisant les jambes et cherchant désespérément quelque chose d’intéressant à dire. Heureusement pour lui, le neveu aurait l’œil et viendrait à son secours :

    - Pas de messes basses ici, les filles, ordonnerait-il en rigolant.

    - C’est un grand timide, ton copain, dirait Joséphine.

     - Ça ira mieux dans un moment, répondrait Fesobi en s’emparant de la boîte magique.

     Les copines échangeraient un rire bruyant avec le neveu tandis que l’homme vêtu de noir rougirait dans son coin. Fesobi viendrait s’asseoir entre les deux étudiantes et roulerait un joint. Il tirerait quelques taffes, le ferait passer à Joséphine et demanderait à Larissa de leur servir un verre de punch abracadabrant. Les filles se montreraient gaies, gentilles et bavardes. Narcisse se détendrait ostensiblement. Peu à peu, une euphorie grandissante papillonnerait dans la pièce. L’herbe donne faim et excite la libido. Fesobi dévorerait une banane. Les copines envisageraient de se taper autre chose qu’un simple fruit tropical pourtant riche en amidon et bourré de vitamines. Elles le démontreraient à Narcisse à grands coups d’œillades sauvages, de sourires racoleurs et de poses troublantes. Mais rien n’y ferait. Il se recroquevillerait dans le chaud souvenir de sa Mélodie et ne cèderait pas à la tentation.

      Deux heures plus tard, l’homme vêtu de noir quitterait la joyeuse et sensuelle ambiance sans regretter les avances des filles ni les riffs parcimonieux d’un Miles Davis en forme. Il retrouverait avec soulagement l’austérité de sa chambrette. Narcisse sentirait le besoin de cette solitude bienfaitrice à laquelle aspire de temps en temps tout être humain désireux de recharger sa pile, et non pas de sa sœur jumelle, celle qui ronge, qui colle au cul même lorsqu’on se croit en bonne compagnie. Celle qu’on a beau soûler et qui tient toujours debout. Solide. Sournoise. Protéiforme. Elle sait que le bonheur est un oiseau migrateur. Elle attend l’hiver, car le bon et le beau ne durent pas.

 

 

     Carlos Martxí, tu m’emmerdes, là. Tu m’inventes une vie de solitaire, tu me donnes un caractère à la con, les mots que tu mets dans ma bouche ne m’appartiennent pas, tu m’embarques dans une histoire d’amour inimaginable, alors fous moi la paix. Je ne veux plus me voir.

     Mais qu’est-ce que ça veut dire, ça, je veux plus me voir ? Tu me fais des caprices de starlette ? On n’est pas au festival de Cannes, ici. Allons, Narcisse, un peu de lucidité. Tu ne peux pas vivre sans ton reflet. Il est ta raison d’être. Une lueur de reconnaissance. La réflexion de ta considération. Le premier scintillement humain que tu reçois avant de sortir de chez toi. Et tu boudes ? Tel un adolescent boutonneux angoissé à la vue de son acné ? Il va pourtant falloir t’habituer à supporter ton point de vue. Car ce gratifiant observateur de ta petite vie te suivra comme une ombre jusqu’à ta mort. Mais nous n’en sommes pas encore là, rassures-toi. J’ai l’intention de laisser vieillir ce miroitement jusqu’à ce qu’il dépolisse. Alors peut-être tu pourras enfin regarder le monde au-delà d’un miroir translucide. Et tu apprendras à réfléchir à ton tour. Mais en attendant, il me faut avancer dans l’ouvrage. Et pour en faire l’écho, j’ai besoin de ton image. Si tu n’avais pas de reflet, je n’aurais aucun mobile pour écrire ton histoire.

    

 

   Les castings, à part quelques vagues promesses, ne lui laisseraient rien espérer de concret. Mais Mélodie d’Armour ne serait pas mécontente d’avoir effectué le déplacement car elle aurait rencontré dans l’avion du retour un réalisateur de sa connaissance. Celui-ci lui aurait proposé un rôle dans un court-métrage. Mais la joie de Mélodie serait quelque peu gâchée par le silence téléphonique de Narcisse. Elle n’en comprendrait pas les raisons.

     Une fois chez elle, Mélodie consulterait son courrier en buvant un verre de lait. Aucune enveloppe n’attirerait son attention particulière. Ensuite elle viderait son sac de voyage, faisant le tri des affaires sales qu’elle emporterait dans la salle-de-bains pour les fourrer dans une corbeille en osier. Elle se regarderait un instant le visage dans le miroir, puis se déshabillerait paresseusement, déboutonnant lentement sa chemise avant de s’asseoir sur le rebord de la baignoire. Elle enlèverait son jean, son soutien-gorge, et se lèverait pour faire glisser sa culotte blanche le long de ses longues jambes. Elle ramasserait les affaires pour les placer dans la corbeille. Mélodie ferait couler l’eau de la baignoire. En attendant qu’elle se remplisse, elle se planterait de nouveau devant le miroir, parcourant son corps d’un regard distrait. Puis elle se détendrait dans un bain relaxant et parfumé au jasmin en essayant de ne penser à rien. De retour dans la chambre, elle passerait une nuisette transparente et s’allongerait sur son lit avec le tapuscrit du scénario dans les mains. Mais elle n’arriverait pas à se concentrer sur cette histoire d’un couple qui se sépare. Ses pensées seraient troublées par des interférences.

     - Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose qui ne lui a pas plu ? Je suis peut-être allée trop vite… Je ne pouvais tout de même pas l’abandonner complètement bourré dans ce bar. Et comme il ne se réveillait pas malgré mes secousses, et ce que je lui ai fait dans la voiture, hi ! hi ! J’étais bien obligée de le ramener chez moi. Il devrait m’en être reconnaissant quand même. Á moins qu’il n’ait pas apprécié que je me laisse faire aussi facilement sur les berges… Non, ça serait gonflé de sa part, puisque c’est lui qui m’y a entraînée. On en avait tous les deux très envie et ce genre de chose ne se remet jamais à plus tard. On risque de le regretter… Alors, pourquoi il ne m’appelle pas ? Je ne vois qu’une seule réponse. Il a dû perdre mon numéro de téléphone. En plus, distrait comme il semble être, je parie qu’il n’est pas foutu de retrouver mon adresse.

     Mélodie serait fatiguée du voyage. Elle poserait le tapuscrit sur la table de chevet, jetterait un œil sur la photo encadrée, puis éteindrait la lumière. Elle fermerait les yeux. Son corps épuisé se détendrait dans le lit, mais son esprit ne parviendrait pas à trouver le repos. Elle songerait à son travail et se souviendrait des raisons qui l’auraient amenée à l’exercer. Adolescente renfermée en mal de reconnaissance masculine, et plus particulièrement paternelle, Mélodie se serait prise d’affection pour son professeur de français. Un enseignant qui aurait pu avoir l’âge de son père. Il aurait su discerner chez cette fille, timide et mal dans sa peau, une sensibilité extrême ainsi qu’une grande intelligence. Il l’aurait encouragée à faire du théâtre afin de l’aider à s’épanouir, pour qu’elle apprenne à s’exprimer, à communiquer avec les autres. Mélodie se remémorerait cette fin de cours en tête à tête. Le professeur lui aurait dit si vous avez peur d’être enfin vous-même, commencez donc par être quelqu’un d’autre. Cachez votre pudeur derrière un masque et votre dignité n’en sera que plus flexible. Il me semble que le théâtre est un lieu privilégié pour exprimer son singulier au pluriel. Ainsi, à tour de rôles, vous finirez bien par extraire votre véritable nature.

     Et parce Laure d’Armour aurait tenu les deux rôles, celui de la mère et celui du père, parce que plus tard, dans son adolescence, elle aurait aussi appris à être sa grande copine, Mélodie aurait pris goût à la multiplicité des identités. Et comme en société il faut être soi-même, toujours fidèle et droit pour ne pas trahir sa conscience, ou tout au moins simuler, le théâtre lui apporterait cette possibilité d’exister à plusieurs. Elle pourrait alors énoncer des propos variés sans rougir, sans avoir peur de la contradiction, du paradoxe, de la différence. Et tous ces textes l’éclaireraient sur elle et les autres. Et parce que Mélodie s’appliquerait à être elle-même dans la vie, la comédienne pourrait libérer ses autres moi sur scène. Ça serait à chaque fois une nouvelle bribe d’existence dans laquelle elle s’élancerait avec enthousiasme. Et parfois avec souffrance.

     Mélodie se tournerait et se retournerait encore dans le lit, sans parvenir à vider sa tête afin de faire de la place au sommeil.

     - Et maintenant, il y a Narcisse… C’est moi que je vois dans ses yeux. Alors je me sens encore plus forte pour explorer les diversités d’humanité sans risque de perdition. Il suffira que je revienne me blottir dans ses bras pour retrouver mon chemin… Je n’ai pas encore abordé avec lui la question de nos lendemains en commun. Il a l’air si farouche. J’ai peur de l’effrayer avec l’avenir. Sait-il seulement ce qu’est un couple ? En tous cas, s’il est courageux, je veux bien lui apprendre le peu que j’en sais. S’il est décidé, je veux bien m’engager. J’ai besoin de stabilité pour continuer à jouer ma vie. Il faudra que l’on en discute, un de ces jours. Et tout porte à croire que c’est moi qui devrais m’y coller…

      

 

         Mélodie serait allongée sur le dos, les jambes croisées et les mains posées sur son ventre. Ses cheveux libérés s’éparpilleraient sur l’oreiller. Un sourire s’épanouirait dans l’obscurité de la chambre.

       - Mon petit homme perdu, que j’ai ramassé sur la route un soir de désespoir… Tu n’as plus rien à craindre de la solitude. Je t’emporterai à bord de ma Ford qui roule à 130 kilomètres à l’heure et personne ne pourra nous rattraper. Pas même la mort. On lui fera des queues de poisson à 130 kilomètres à l’heure, dans notre lit d’amour… Narcisse, tu joueras de la guitare pour moi et je te lirai des poèmes. Tu verras ce que c’est que l’amour… Il nous en manquera des bras, des mains, des bouches et tout le reste… Parfois, il ne nous restera que des mots pour l’exprimer. C’est le plus difficile. Il faudra que l’on apprenne à choisir les mots, Narcisse…

     Mélodie finirait par emprunter la voie du plaisir car non seulement elle aurait envie de faire l’amour avec Narcisse, mais elle songerait également que ce moyen serait efficace pour la relaxer et l’aider ainsi à s’endormir. Le visage de Narcisse Sadore apparaîtrait en premier à sa mémoire. Un visage mat, imberbe, mince, marqué par la vie. Des yeux sombres et tristes. Des lèvres délicates. De longs cheveux bruns. Puis son corps suivrait aussitôt. Un petit corps d’adolescent qui ne pèse pas lourd quand il fait l’amour, penserait Mélodie en élargissant son sourire dans l’obscurité. Ensuite elle imaginerait les caresses et les baisers. Elle tenterait vainement de se rappeler la sensation que procure des mains sur un corps. L’humidité des baisers. Et tout le reste.

     - C’est si bon de faire l’amour avec toi, murmurerait-elle en se caressant lentement sous la nuisette. J’aime la douceur de tes mains et la subtilité de tes coups de reins… Hmm, Narcisse, j’aime ta sueur affective…

   Mélodie se tortillerait doucement sous le drap de coton qui bruisserait tendrement. Elle écarterait puis croiserait les jambes en serrant ses cuisses, et recommencerait ce mouvement durant de longues minutes avec la précision d’une montre Suisse indiquant que le plaisir trotterait vers l’heure O.

     - J’aime t’entendre gémir dans mes bras, soupirerait-elle en précisant ses caresses.

     Elle soulèverait par moments son ventre, une main cajolant le premier sein venu, l’autre lustrant lentement son clitoris ému. Elle sillonnerait ainsi son intimité pendant quelques minutes encore, parfois silencieuses, parfois bercées par un imperceptible souffle. Et voilà que Mélodie serait bientôt haletante. Rougissante. Enfin, transpirant de plaisir, elle s’abandonnerait dans un petit cri rauque suivit d’un long soupir.

     - Ahhh, ça va mieux… Y a pas à dire, ça détend…

    

 

     Oui, bon… C’est bien marrant tout ça, je dirais même que ça m’excite un peu, mais il n’y a pas que le cul dans la vie, comme dirait l’expression populaire… Maintenant, il va me falloir prendre en main ces charmants petits amoureux. Les accompagner avec bienveillance. Qu’ils soient heureux, bon sang ! Oui… Mais c’est une lourde responsabilité que de s’immiscer dans la vie d’un couple. L’affection qu’on leur porte n’autorise pas pour autant à squatter leur bonheur. En ce qui me concerne j’ai, en leur présence, la vague impression de m’insinuer comme un élément étranger rajouté à leur duo d’amour. Ainsi le bonheur affiché des couples m’exile irrémédiablement dans un malaise chronique perdu quelque part entre la pudeur et l’envie. Et plus ils essaient de me le faire partager, plus je me sens à l’écart, ne récoltant que des miettes. Moi aussi, j’ai envie d’aimer et d’être aimé au moins une fois dans mon existence… Moi aussi, j’ai besoin de tendresse et de sexe au quotidien… Ah, rencontrer la femme de ma vie… Celle qui me fournira une raison valable de me lever tous les matins, celle qui me donnera envie de me coucher tous les soirs, celle qui me fermera définitivement les paupières quand je serai mort…

   M’ouais, je ferais mieux d’oublier cette utopique réalité et retourner à une fiction plus plausible… Bon, sachant que Mélodie d’Armour est comédienne et Narcisse Sadore musicien, ils vont devoir s’accoutumer à leurs absences réciproques. Ça ne doit pas être facile de s’aimer dans ces conditions… Lorsque qu’un couple ne se voit pas souvent, leurs sentiments s’éparpillent, non ? Décidément, je fais tout pour éviter le bonheur… Comment Mélodie et Narcisse vont supporter cette situation ? Parce que là, c’est le début de leur relation, alors ça va encore. Mais dans quelques temps ? En admettant que les sentiments ne sont que des flux électrochimiques se propageant à un certain débit dans divers conduits du cerveau, alors, un amour naissant peut s’éparpiller et perdre en intensité, non ? Est-ce qu’une femme qui vient juste de rencontrer un homme, et qui pense être éprise de lui, peut avoir simultanément du désir pour un autre ? Á part les nymphomanes ? Eh bien je n’en sais rien… Bon, évidemment, si cette femme vit en couple depuis quelques années déjà, et que la routine… enfin, si ça ne va pas fort pour eux, à la limite, ça peut se comprendre. Mais dans un couple tout neuf ?

  

 

    Enfin, pour cette fois, ils ont de la chance. Mes poumons sont gonflés d’optimisme. Ils respirent l’espoir. Et telle cette divinité grecque, frère de l’amour réciproque, qui assurait la cohésion de l’univers et la reproduction des espèces, je protègerais mes amoureux. Enfin, je vais tâcher de faire mon possible…

      Le tournage du court-métrage se déroulera à Toulouse. Et comme la fierté du mâle solitaire trouve généralement ses limites dans le ridicule de l’onanisme, Narcisse Sadore finira bien par appeler Mélodie d’Armour. Ils s’échangeront d’abord des mots doux, forcément, ensuite elle lui parlera certainement de son travail. Il n’osera pas se montrer jaloux, mais se débrouillera pour poser des questions sur un ton qu’il voudra neutre, notamment concernant le rôle masculin principal. Elle le rassurera en riant, forcément. Avant de le quitter, elle lui dira un truc dans le genre tu me manques, ou bien j’ai hâte d’être dans tes bras. Et ça suffira pour qu’il raccroche satisfait. Le cœur pesant mais l’espoir en altitude. Et bien sûr, ils se retrouveront toutes les nuits chez Mélodie. Ils feront l’amour et passeront de longs moments de bonheur immobile. Et puis au petit matin, lorsqu’elle partira travailler, il se rendormira heureux. La tête et les couilles vides.

 

     {…}

 

   J’ai mal dormi, cette nuit. Je me suis réveillé deux fois pour aller aux toilettes à cause de rêves étranges dans lesquels je finissais toujours par avoir envie de pisser. C’est pratique, pour rester propre. Je ne me souviens plus très bien de ces rêves, mais il me semble que certains avaient un rapport avec ma voisine. Je ne voyais pas son visage, mais elle était quelque part dans mon inconscient, à me parler, et je l’écoutais en approchant d’elle jusqu’à frôler son corps sans qu’elle me repousse. Et puis je l’ai prise dans mes bras. C’était génial… J’avais réellement la sensation de toucher son corps. Je pouvais même deviner ses pensées les plus intimes. Par exemple qu’elle désirait faire l’amour avec moi depuis longtemps, ou bien qu’elle voulait que je la regarde dans les yeux au moment de jouir, enfin plein de trucs comme ça. Mais mon érection était douloureuse car l’envie de pisser devenait pressante. Et je finissais par me réveiller.

     Hier soir, j’ai réglé le réveil électronique pour qu’il se déclenche à huit heures du matin. Á présent la faim me réclame son dû. Je pense à la boulangerie, juste au coin de ma rue, en m’étirant un moment. L’odeur des chocolatines encore chaudes se réveille dans un coin de ma mémoire. Le grondement s’intensifie. Je me lève plus vite que prévu pour enfiler un survêtement, chausser des baskets et me passer un coup d’eau sur le visage. En sortant de chez moi, je ferme doucement la porte du palier et descend les marches à pas de caoutchouc. Arrivé au rez-de-chaussée, je constate que la porte du studio de ma voisine est entrouverte. Étrange. Et si c’était un signe…

     La curiosité l’emporte sur ma bonne éducation. Ah, jolie voisine, jusqu’à présent, je n’ai su te dire qu’un seul mot. Le même à chaque fois que l’on se croisait. Un timide bonjour. Mais aujourd’hui peut-être… Je pousse la porte et entre avec précaution. Des rayons de lumière traversent le store de l’unique fenêtre. L’un d’entre eux pique la soie blanche d’une culotte abandonnée sur un pouf. Je saisis le tissu pour le porter à mes lèvres. Le hume longuement. Les yeux fixés sur la silhouette allongée et recouverte d’un drap. Les secondes passent en silence tandis que mon cerveau commande à mon sexe un afflux de sang interdit. Un froissement de tissu détourne soudain mon attention. De l’autre côté du lit, un petit corps drapé se tortille en soupirant. J’avais oublié la petite Lucie. Elle dort comme un soleil dans son berceau.

     Je m’approche lentement du lit de la mère et m’agenouille devant, maîtrisant tant bien que mal mes expirations. Immobile. La bouche sèche. Le cœur en accéléré. La tension ascendante. Ma conscience s’indigne de cette violation de domicile. Je fais la sourde oreille, ignorant ses états d’âme souvent empreints d’une morale culpabilisante. Pourtant il me faut une bonne minute avant d’oser soulever le drap. Le plus délicatement possible. Et le superbe objet de mon désir apparaît sans voiles, diffusant des effluves de corps chaud. Un parfum de jasmin s’évapore de l’oreiller. Le même qui me titille l’odorat lorsque je croise ma voisine en position verticale. Mes narines n’en perdent pas une goutte. Mon nez prend le large. Toutes voiles dehors.

     Au bout d’un moment, mon bras commence à fatiguer. J’hésite quelques instants, puis me décide finalement à tirer le drap jusqu’au pied du lit. Et je contemple enfin le corps endormi de ma voisine qui repose sur le côté. Elle est callipyge…

      Lucie tousse. Je me fige. La maman bouge, mais ne se réveille pas. Puisses-tu, douce Lucie, faire un rêve merveilleux. Et l’enfant se calme. Quel merveilleux pouvoir… En bon cartésien, je retente l’expérience : Puisses-tu, ma belle du cul, te retourner et t’étendre sur le dos…

      Une trentaine de secondes plus tard, comme par enchantement, ma voisine obéit. Et ma tumescence s’épanouit définitivement. J’atténue ma respiration pour ne pas déranger les rêves de l’innocente dormeuse. Mes tortues oculaires parcourent son corps. Comment trouver les mots pour le décrire simplement ?

     Cou gracile, autour duquel s’enroule l’espoir d’un torticolis

     Épaules aux arrondis harmonieux, sous lesquelles se cachent de farouches aisselles

     Seins parfaits à damner un saint

     Nombril, copeau de chair délicate

     Ventre plat qui respire calmement en aval de l’embouchure

     Hanches, dont les vibrations à venir sont autant de promesses à l’abri du vent

     Bande de poils si blonds et respectueux des limites

     Jambes, métronome de chair capable d’affoler n’importe quel tempo

     Cuisses aux muscles policés

     Genoux agnostiques au-delà des prières

     Mollets méprisant les hauts talons

     Chevilles, fines ouvrières

     Petits pieds si légers dignes d’Hermès…

     Merde, c’est déjà fini… Comme le temps passe… Mais il faut que je me souvienne de ce corps le plus longtemps possible. Car je sais, par expérience, que plus on se souvient et plus on oublie. L’image s’use. Alors il faut imprimer à fond… Bon, je recommence :

      Visage serein, au front précipice, offert au milieu d’un écrin de crin doré

     Nez, voile aux vents des rêves

     Sourcils comme des pieds de ballerine exécutant une pointe

     Cils élancés en éventail au bout de tes paupières abat-jour

     Bouche, cratère volcanique de tes joues, caverne aux trente-deux ivoires, temple de ta langue déesse

     Menton, qui donne envie de jouer à je te tiens tu me tiens par la barbichette

     Bras aux muscles subtils, raccourcis menant droit au cœur pour des embrassements à venir

     Mains qui savent saluer, serrer, apporter des deux, porter le cœur sur, prendre, donner, caresser, parler mille signes mais aussi gifler

     Peau légèrement halée, mais jamais vraiment partie

     Corps endormi, là, devant moi, en un silence charnel rythmé par un souffle presque imperceptible. Juste un murmure. Un écoulement de beauté…

      Il est difficile, surtout pour un homme en manque, de rester indifférent à ce genre de spectacle. C’est la raison pour laquelle cet afflux de sang converge vers le point le plus sensible de ma solitude. Alors je me relève et repose la petite culotte en soie sur le pouf. Puis je recule lentement vers la sortie. Pas une seule respiration de l’endormie n’échappe à mes oreilles. En refermant doucement la porte du studio, je sais déjà qu’à mon retour de la boulangerie, après avoir déjeuné et avant de me remettre à écrire, je retournerai quelques minutes dans mon lit pour me souvenir le plus intimement possible de ma voisine. Et ce jusqu’au plaisir. Et sans ressentir la moindre culpabilité. Sans aucune honte. La tristesse ne m’envahira certainement qu’après…

 

{…]

     

      Comme presque tous les soirs, Mélodie d’Armour serait en train de préparer à manger dans la cuisine sous le regard curieux de son chien. Gouny sentirait les bonnes odeurs émanant de la casserole et s’en lècherait déjà les babines. Il aurait l’habitude que sa maîtresse lui réserve toujours les restes de son repas. Aussi sa queue frétillerait comme un poisson hors de l’eau tandis que sa bienfaitrice lui raconterait sa journée de tournage. Mais soudain le téléphone portable de Mélodie dérangerait ces instants d’intimité entre le meilleur ami de l’homme et sa maîtresse. Le chien aboierait son mécontentement. Mélodie gronderait gentiment l’animal, qui se calmerait aussitôt sous l’effet de quelques caresses distraites, et répondrait au bout de la cinquième sonnerie :

      - Oui ?

      - Bonsoir, ma lumière. J’avais peur que tu sois absente.

      - Salut, mon ténébreux. C’est parce que j’ai mis du temps à choisir entre un vieux mâle jaloux et affamé et un timide soupirant qui n’aime pas téléphoner.

- Je suis en manque de toi.

- Bon, je te pardonne. Alors, quoi de neuf vers chez toi ?

- Tout est vieux et moche sans toi.

- Hm… C’est du sérieux alors…

- C’est si sérieux que j’en ai des cheveux blancs.

- Eh bien ! Je vais finir par culpabiliser.

- Je serais ton complice jusque dans le vice.

- Et je compte bien abuser de toi.

    - Je suis à tes genoux, attendant tes désirs. Profite de moi tant qu’il est temps. Car les hommes sont condamnés à disparaître. La femme prendra bientôt sa revanche sur la domination masculine. Grâce à la maîtrise du clonage, elle n’aura plus besoin d’un mâle pour procréer. Et la soumission de la puissance nucléaire lui fournira toute l’énergie souhaitée pour son vibromasseur et autres gadgets. L’homme deviendra alors un luxe réservé aux plus riches. Ah ça te fait rire ?

   - Je possède les sentiments les plus précieux dont peut s’enorgueillir une femme aimante. Alors je pense être digne de jouir de ton corps.

     - Tu l’es, ma douce. Et l’on s’aimera dans une de ces îles aux rivages lointains, qui s’entourent de brume pour échapper aux regards civilisés. Je serai ton Robinson cru et toi ma Zoé cuite.

     - Oh, comme c’est mignon ce que tu me dis là, mon petit poète. Tu me fais tourner la tête.

     - Á propos de tournage, comment se passe ce court-métrage ?  

     - Super. Je suis en plein dedans, là. C’est une histoire qui me touche particulièrement, tu sais. Cette petite fille dont les parents viennent de se séparer, et qui ne voit son père que le temps d’un week-end… Tous les quinze jours…

- Oui, je comprends…

- Et demain, j’ai une scène terrible…

- Ah bon ?

- Je te raconterais ça ce soir. Il me tarde d’être dans tes bras.

- Et moi donc. On se voit chez toi, comme d’habitude ?

- Oui. Il va falloir que je pense à te donner une clef.

- Oh, ça ne presse pas, tu sais.      

- Tu trouves que je vais trop vite ?

   - Non, pas du tout. J’aime ta façon d’être… Mais, disons que je n’ai pas trop l’habitude de ce genre de choses.

     - Je n’ai pas l’intention de faire de toi mon prisonnier. Tu es libre de partir quand tu le souhaites. C’est bien pour ça que je te propose une clef.

     - Tu t’en sors bien, coquine…

     Gouny le chien commencerait à s’impatienter. Il le ferait savoir à sa maîtresse en aboyant dans son dos. Mélodie se retournerait brusquement pour lui ordonner de se taire. Le chient obéirait un instant, gémissant et remuant la queue. Mais dès que Mélodie lui tournerait le dos, il réclamerait de nouveau son repas.

     - Bon. Excuse-moi, mais je dois m’occuper de mon autre mâle.

   - Je l’entends d’ici.

     - Je l’ai allumé avec de bonnes odeurs et maintenant il attend son dû. Ce chien est très à cheval sur les horaires des repas, tu sais. Il mange à l’heure des poules.

     - J’ai compris. Chacun son tour, en somme. J’attendrai le mien.

     - Je te gâterai, tu verras…

     - Je n’en doute pas, ma douce. Alors à demain.

     - Je t’embrasse.

     - Bisous partout.

  

     {…}

 

  

Á la terrasse du Bocal, je retrouve Léon pour l’apéro du soir. Je ne peux qu’esquisser un sourire en constatant que son verre est vide et qu’il ne reste pratiquement plus d’olives aux anchois dans le bol. Je lui serre la main et m’assieds en face de lui. Au même instant, la tête du Poisson surgit au-dessus du comptoir. Je lui fais un signe en levant mon pouce pour lui commander un Pastis. Léon se retourne vers lui et rajoute un doigt à notre conversation muette. Le Poisson comprend très bien le langage des signes. Léon s’allume une cigarette et, le sourire aux dents, me lance:

- Alors, Carlos Martxí. Comment ça va ?

- Bof… J’erre, d’état j’erre en état, j’erre, fuyant toujours la poussière.

- Hé ! Hé ! Et ton bouquin, il prend aussi la poussière ?

- En fait, je n’arrive pas à exprimer exactement ce que je pense. Un peu comme si mes personnages parlaient à ma place… Et ça, ça ne va pas du tout, tu comprends ? Parce que ça ne sert à rien d’inventer des personnages pour entendre mes propres mots dans leur bouche, sinon autant me regarder dans un miroir, non ?

- Euh…

- Quand je me penche sur une page blanche avec mon stylo à la main, mon reflet est la première chose que je cherche à fuir. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a derrière. L’humanité. Je voudrais savoir ce que pensent mes personnages. Mais je n’ai pas encore ce pouvoir. Et comme j’apprends à écrire, en attendant, eh bien ils tournent en rond. Tu sais, un peu comme ces avions qui attendent l’autorisation d’atterrir ?

- M’ouais, tu planes, quoi… Mais t’as pas un plan de travail ?

- Non. J’écris au feeling.

- Ah, Monsieur l’auteur improvise au gré de son humeur. Tu te prends pour un saxophoniste de jazz ou quoi ?

- Tu plaisantes, mais il y a un peu de ça. J’ai un thème et pour le reste j’improvise.

- Bref, tu fais du Bic Bop.

- Voilà, tu as tout compris. Je fais du free style.

- Yeah ! Et si tu me racontais un peu. T’en es où ?

- Eh bien… Tant que c’est pas terminé, ça m’ennuie de…

- Attends, je vais chercher des olives, coupe Léon en se levant.

Il s’engouffre dans le Bocal. Je le vois discuter avec le Poisson en faisant de grands gestes, comme à chaque fois qu’il raconte une histoire. Il ferait un drôle de conteur, ce Léon.

Á son retour, j’en suis à me demander s’il ne vaudrait pas mieux terminer mon roman et le faire lire ensuite, plutôt que d’en déballer des passages, comme ça, sortis du contexte. Un écrivain est exhibitionniste de part sa fonction, mais est-ce qu’il ne devrait pas avoir la pudeur d’être ailleurs lorsque un lecteur devient le voyeur de son livre ? J’en parle à Léon, qui me regarde en souriant.

- Ouh là, Carlos Martxí ! T’as des problèmes d’ego toi, dit-il en ricanant.

Je me décide alors à lui parler de Narcisse Sadore. Ça commence bien. Dès qu’il entend son nom, Léon se marre. Je lui résume le début de mon histoire. Il me chambre en insinuant que je suis le mec en noir et que j’ai piqué les fringues de Jean. Je le regarde en fronçant les sourcils, alors il s’excuse et me demande de continuer. Et puis j’en arrive au moment de la rencontre entre Narcisse et Mélodie. Il m’interrompt pour me poser des questions concernant cette Mélodie d’Armour. Il me taquine à son sujet, affirmant avec entêtement que je l’ai substituée à notre voisine afin de transférer mes sentiments. Il n’a pas tout à fait tort, mais son raisonnement simpliste m’exaspère car du point de vue psychologique, c’est beaucoup plus complexe. Et puis il ne faut surtout pas oublier que c’est de la fiction. Mais Léon n’en démord pas.

- Alors ça y est, t’as formé le couple, quoi.

- Je ne suis pas certain qu’ils soient représentatifs de ce que tu entends par couple.

- Je comprends pas.

- Narcisse n’est jamais tombé amoureux.

- Comment tu le sais ? Non, je déconne… Continue.

- Je disais donc, Narcisse n’est jamais tombé amoureux. Elle, si. Déjà, il y a décalage. Elle connaît ce sentiment et le comportement qu’il induit. Lui improvise comme il peut sans comprendre vraiment ce qu’il lui arrive. Il est en manque. Il a besoin de tendresse, de sexe et ne se pose pas trop de questions sur l’avenir. Il est plutôt du genre à se laisser entraîner par les évènements en s’imaginant, d’une façon étrangement mystique pour quelqu’un qui se dit athée, que la vie est parsemée de signes.

- Ah ?

- Oui. Par exemple ce matin, je devais me lever tôt pour travailler à mon roman. Mais lorsque le réveil s’est déclenché à huit heures, j’ai tardé à me lever. Bref, je me suis rendormi. Pour me réveiller aux alentours de onze heures. Ensuite j’ai fait ce que je fais tous les matins. Et ça me prend une trentaine de minutes environ pour aller aux toilettes, ouvrir le vélux histoire d’aérer le studio, manger une banane, boire un jus de fruits, prendre ma douche et m’habiller.

- Un vieux garçon aux vieilles habitudes, quoi.

- C’est ça, fous-toi de moi.

- Je déconne, Carlos. Allez, continue.

- Bon… Lorsque je suis descendu pour acheter le pain, sur les coups de onze heures trente, j’ai croisé la voisine sur son palier.

- Veinard…

- Elle revenait de sa boîte aux lettres avec quelques enveloppes dans la main. Elle portait un tee-shirt blanc très fin, légèrement moulant, qui lui arrivait jusqu’aux cuisses et apparemment rien d’autre en dessous.

- Enfoiré…

- Je me suis immobilisé de stupeur, le cœur affolé, le souffle court, cherchant quelque chose à dire dans ma bouche sèche et tremblante, et pour tout t’avouer avec un début d’érection dans le caleçon.

- Ha ! ha ! Tu m’étonnes.

- Rigole tant que tu veux, mais écoute jusqu’au bout.

- Vas y, vas y.

- Bon. Elle m’a souri immédiatement et m’a dit bonjour avec sa voix douce…

- Je sais, je sais, à moi aussi elle fait ça. Pardon… Continue.

- Je lui ai dit bonjour en souriant tandis que je bandais de plus belle.

- Hé! Hé!  

- Je ne trouvais rien d’autre à dire et pour ne pas avoir l’air con silencieux, j’ai fais quelques pas vers les marches.

- Quel con !

- Léon, merde… Tu veux que je raconte ou pas ?

- Raconte.

- Bon. Á un moment, je me suis retourné. Ne me demande pas pourquoi, parce que je n’en sais rien. Je me suis retourné, voilà tout.

- Oui, mais pourquoi ?

- Putain, Léon ! Je n’en sais rien… Peut-être parce que je suis trop timide pour la regarder en face et que je préfère la regarder quand elle a le dos tourné…

- Ouais. Je comprends, va. Alors, la suite ?

- Bref, je me suis retourné et je l’ai regardée ouvrir la porte de son studio. Une enveloppe est tombée. Et elle s’est baissée pour la ramasser.

- Enfoiré !

- Je n’ai rien vu.

- Quoi ?

- Non. Tout s’est passé si vite…

- Je te crois pas.

- Je te jure… Je n’ai pas eu le temps de voir quoi que ce soit. Tu comprends, je ne m’y attendais pas du tout.

- M’ouais…

- Toujours est-il que l’idée d’avoir pu voir quelque chose a suffit à me troubler pour le restant de la journée.

- Tu m’étonnes.

- Mais ce n’est pas ça l’important.

- Ah bon ?

- Non, espèce d’obsédé.

- C’est çui qui dit qui l’est !

- Ah bravo. Tu régresses, maintenant…

- Je déconne. Allez, continue.

- Ce que je voudrais te faire comprendre, c’est que si je m’étais levé à huit heures comme prévu, eh bien je n’aurais jamais croisé la voisine dans l’escalier. Tu saisis ? Narcisse est quelqu’un qui réagit un peu comme ça. Il croit aux signes. Et en définitive il ne regrette pas de s’être levé à onze heures, même s’il n’a pas travaillé à son roman, parce qu’il…

- Tu parles de toi, là ?

- Hein ?

- Tu parles de toi.

- Non.

- Mais si.

- Mais non, je te dis. Je parle de Narcisse Sadore.

- Il écrit aussi un roman ?

- Quoi ? Mais non.

- Je comprends plus rien moi. D’abord tu me dis que ton Narcisse regrette pas de s’être levé à onze heures, même s’il a pas travaillé à son roman, et maintenant tu dis qu’il écrit pas.

- J’ai dit ça ?

- Oui.

- Tu vois… Tu me fais dire des conneries.

- Allons bon ! Ça va être de ma faute.

- Ecoute, je ne sais plus moi. Tu m’embrouilles à m’interrompre comme ça toutes les deux minutes.

- J’entends bien.

- Il vaut mieux en rester là pour aujourd’hui. D’ailleurs, je ne sais plus où j’en suis.

- Je vois bien, eh !

- Tu vois quoi, exactement ?

- Je vois.

- Pourquoi tu me regardes comme ça ?

- Je te regarde comment ?

- Comme ça.

- Ah bon…

- Qu’est-ce qu’il y a ? Exprimes-toi, putain.

- Oh, je pensais juste à ce que tu viens de me raconter.

- Á propos de mon roman ?

- Non. Au sujet de la voisine.

- Allez, ça repart…

- Alors comme ça, t’as croisé la voisine ?

- Oui.

- Et elle s’est penchée devant toi ?

- Derrière moi. Je me suis retourné.

- Et elle portait un tee-shirt court et moulant avec rien dessous ?

- Putain, Léon…

- Et t’as rien vu ?

- Non !

 

 

     Narcisse Sadore aurait décroché un contrat important pour son groupe. Une participation à un festival de blues organisé régulièrement dans la région du Lot. D’ordinaire les musiciens auraient pour habitude de ne répéter que ponctuellement, un jour ou deux avant les concerts, car ils connaîtraient bien les morceaux. Et d’autre part ils seraient occupés à jouer dans diverses formations, ou à participer à des enregistrements en studio afin d’assurer leur statut d’intermittent. Mais cette fois-ci, Narcisse aurait réussi à les bloquer deux après-midi et deux soirées afin de préparer le répertoire.

     Il serait de retour à l’hôtel après l’une de ces répétitions. La tête encore pleine de notes bleues et le corps fatigué. En arrivant à la réception, il surprendrait Keta et Fesobi penchés sur le journal du jour déplié sur le comptoir. Il s’approcherait des deux hommes pour les saluer.

- Bonsoir, messieurs. Alors, quelles sont les nouvelles ?

- Salut mec, dirait Fesobi en tapant sa main contre celle de Narcisse. Je t’attendais pour la balade, lui glisserait-il à l’oreille en clignant de l’œil.

- Mauvaises nouvelles, répondrait Keta en pliant le journal. Mais cet ainsi que va le monde. Le bonheur partout et tout le temps, ça serait la seule et véritable preuve de l’existence d’un Dieu.

- Tu parles comme un sage, mon oncle.

- Quelles sont ces mauvaises nouvelles ? insisterait Narcisse.

- Une fillette a été renversée par un fourgon à quelques rues d’ici.

- Ils étaient en train de tourner un court-métrage, préciserait Fesobi. Moi, à la place du réalisateur, j’arrête le tournage. Parce que je n’oserais plus rien filmer de la vie pendant un bon moment.

Narcisse songerait immédiatement à Mélodie d’Armour. Au tournage du court-métrage. Il esquisserait un geste vers la sortie. Il faudrait qu’il l’appelle… Mais il se reprendrait aussitôt, contenant son émotivité. Il détesterait se répandre en public. Il répondrait à Fesobi.

- Ce n’est pas si simple. Il y a toujours, et malheureusement, des enjeux économiques. Les producteurs qui veulent récupérer leur fric, les techniciens et les acteurs qui attendent leur salaire, parce que la vie continue avec ses exigences. Et tout le circuit.

- Ils sont assurés, non ?

- Peut-être, Fesobi. Mais ça n’arrange pas tout. Je sais bien que je ne peux pas comparer la mort de cette fillette aux souffrances existentielles du réalisateur, mais pense au boulot que représente une réalisation artistique. Un travail qui a pour fonction d’éclairer la nature humaine, ou tout au moins poser des questions sur le sens de la vie. Est-ce qu’un créateur peut abandonner son œuvre dans l’inachèvement ? Ne serait-ce pas contraire à sa raison d’être ? Il est possible qu’une telle expérience le remette en question, évidemment. Il douterait peut-être même de son rôle. Mais doit-il s’arrêter pour autant de tourner ?

- Je comprends ce que tu cherches à dire, mon jeune ami. Mais n’oublie pas qu’une fillette vient de mourir. Et la mort d’un enfant est une chose terrible. Encore plus que celle d’une personne âgée, d’ailleurs.

- Tu es cruel, mon oncle.

- Peut-être. Mais si un vieux comme moi peut se plaindre d’avoir eu une vie difficile, c’est parce qu’il a eu la chance, pendant toutes ces années, d’essayer d’arranger les choses. Tandis qu’un enfant qui avait son avenir devant lui et qui ne le rencontrera jamais…

- Une vie est une vie, Keta. Je ne fais pas de différence et la mort non plus.

- D’accord avec toi, mec, dirait Fesobi en donnant une tape sur l’épaule de Narcisse.

- Vaut-il mieux parvenir jusqu’à un certain âge afin de pouvoir se plaindre d’avoir souffert toute sa vie, ou bien est-il préférable de disparaître sitôt venu sans avoir compris le minimum sur l’existence ?

- C’est toi qui parle comme un sage, affirmerait Keta en souriant.

- Veux-tu insinuer que les sages sont ceux qui posent des questions sans en donner les réponses ?

Les trois hommes échangeraient leurs sourires quelques secondes. Puis Fesobi poserait sa main sur l’épaule de Narcisse en lui proposant de l’accompagner. Ils abandonneraient Keta à son Strange et à son rocking-chair. Le vieux réceptionniste serait heureux de les savoir ensemble. Peut-être qu’ils vont devenir amis, penserait-il. C’est celui qui peut donner le premier qui commence, disait mon grand-père. L’autre donnera quand il pourra.

Narcisse et Fesobi pousseraient la balade jusqu’au centre ville afin de visiter un copain du neveu qui aurait pour habitude de lui fournir son herbe. D’après ce que lui aurait expliqué Fesobi, cet homme cultiverait un tout petit bout de terre derrière sa maison. Entre une rangée de salade et un rang de tomates, il n’aurait pu résister à la tentation de planter un peu de cannabis. Le neveu serait bavard et entretiendrait la conversation tout en marchant de sa façon chaloupée. Une jolie fille viendrait à les croiser en leur souriant. Fesobi donnerait un coup de coude à Narcisse avant de s’adresser à lui :

- Ouah ! Cisse ! Tu as vu ça, comme elle nous a souri ?

- Oui. D’après toi, elle souriait à tous les deux ou à l’un de nous en particulier ?

- Il faut toujours que tu te prennes la tête, toi, hein ? Elle nous a souri. Ça ne te suffit pas ?

- Tu as raison, Fesobi. Je me prends trop la tête.

- Hahahaha !

Les filles porteraient des robes et des jupes courtes, leurs fesses parfois moulées dans des pantalons légers, et leurs poitrines seraient comme autant de fleurs aux balcons. Cela suffirait pour rendre Fesobi gai et insouciant. Mais Narcisse songerait à la mort de la petite fille. Il faudrait que j’appelle Mélodie, se dirait-il.

- Tu vas voir, mec. Mon copain est très sympa. Son père habitait le même village que mon oncle. On se connaît depuis longtemps. Et il a une gentille sœur de toute beauté.

- Ah, il en a de la chance.

- Pas lui, mec ! Il s’en fout de sa sœur. Mais nous, on a de la chance.

- Je suppose que tu sais de quoi tu parles.

- J’ai déjà baisé avec elle, oui oui !

- Ça ne m’étonne pas.

- C’est une véritable lionne, oui oui !

- Sacré Fesobi !

- Si tu veux, je peux lui parler pour toi. Elle aime bien les petits blancs.

- Ne te fous pas de moi. Et si j’ai besoin d’une fille, ne te fais pas de souci, je sais me débrouiller.

- Je voulais juste te faire plaisir. Parce que l’autre jour, dans ma chambre, j’ai bien vu que mes copines te faisaient de l’effet. Et j’ai remarqué que tu leur plaisais aussi. Alors je ne comprends pas pourquoi tu es parti dormir tout seul.

- Lorsqu’ il s’agit de dormir, Fesobi, on est toujours seul.

- Hahahaha ! Ça c’est vrai. Mais ça ne me dérange pas que tu baises avec elles, mec.

- C’est gentil, Fesobi. Mais laisse tomber. Je suis déjà avec quelqu’un.

- Hey, mec ! Tu me fais des cachotteries, hein ? Tu as raison, ça ne me regarde pas. Mais tu peux me la présenter, tu sais. Je ne vais pas te la piquer, ha !

- M’ouais… Avec toi, on ne sait jamais. Si elle te voit avec ton costard fushia et tes chaussures en daim bleu, elle risque de craquer.

- Hahahahah !

 

{…]

 

Le soleil de l’après-midi brille dans un ciel sans nuages lorsque je jette l’ancre sur la terrasse du Bocal. Á l’instant même où je m’assieds, la jolie blonde aux yeux clairs de l’autre jour entre d’un pas nonchalant dans l’immeuble d’à côté. Décidément, depuis quelques jours, je tombe souvent sur elle. Quelles coïncidences… Et je suis sûr que cette fois-ci elle m’a regardé. L’envie de l’aborder me démange. Généralement, je ne suis pas courageux pour ce genre de choses. Le temps de réaliser ce qui m’arrive, elle a disparu. Je viens peut-être de manquer une occasion. C’est vrai qu’elle avait l’air disponible… Et moi, j’ai l’air d’un con.

En attendant que le Poisson vienne me servir, je rédige une lettre de demande d’emploi adressée à la direction des ressources humaines de la mairie de ma chère ville. Je souhaiterais me faire embaucher comme assistant à la nouvelle médiathèque qui devrait ouvrir bientôt. En fait, je choisis mal mon moment. Lorsque je suis allé la visiter à l’occasion des portes ouvertes, une dizaine de fonctionnaires manifestaient devant l’entrée, distribuant des tracs et s’excusant de ne pas pouvoir assurer leur service. Ce haut lieu de la culture, à vocation européenne, provoque déjà des polémiques avant même qu’il ait commencé à remplir sa fonction. Les employés se plaignent du manque de sécurité, de la non reconnaissance de la fonction d’accueil et d’une rémunération insuffisante concernant les dimanches travaillés. Je n’aimerais pas travailler les dimanches… Ce sont des jours si calmes pour se balader en ville.

Un parfum de femme me fait redresser les narines. Quelque chose de suave et de légèrement pimenté. Mes yeux suivent le ruban invisible. Trop tard. Elle vient de sortir du Bocal. J’ai loupé son visage et dois me contenter de la regarder de dos. Elle porte une longue robe noire transparente et ses cheveux bruns pendent jusqu’à sa taille cambrée. Elle ondule comme un bambou bercé par le vent dans un film japonais. Une jolie métaphore que le réalisateur substituerait au réalisme d’une scène d’amour entre l’homme et la femme de son histoire. Mais la voix du Poisson brise soudain la magie de cet instant privilégié :

- Alors l’intellectuel, ça roule ?

- Comme d’habitude. Sexe, alcool et désespoir.

- Sacré Carlos, va ! Alors, tu parles de moi dans ton bouquin ?

- Peut-être. Et si c’était le cas, je parlerais plutôt de ce que tu m’inspires. Parce que le plus important pour un… enfin, c’est…

- Eh bé, si tu le dis. Allez ! C’est ma tournée. Faudrait pas que je t’inspire mal, hein ?

- Merci.

Et le voilà qui s’éloigne en frétillant. C’est si simple, la vie de bocal d’un poisson. Il suffit d’ouvrir la bouche pour manger et de tourner en rond. Un couple s’installe en terrasse. Ils se tiennent par la main et par les yeux. Je trouve ça assez pathétique. Ils sont moches tous les deux, alors je les envie, parce qu’ils doivent s’aimer intensément, ou peut être même se haïr interminablement, peut importe puisque la laideur de leur visages est si fusionnelle que jamais ils ne craindront de se quitter.

- Salut, l’écrivain. On se prend pour Henry Miller ?

- Tê ! Jean. Comment vas-tu ?

- Ça va bien. Et toi ?

- Ça roule.

- Alors, on frime à la terrasse des cafés ?

- Ouais, tu parles…

Jean s’installe sur la chaise en face de moi. Le Poisson sort du Bocal pour servir le couple disgracieux assis en terrasse. En revenant, il s’arrête à notre table et envoie un hochement de tête à Jean. Ce mouvement de menton est fréquent chez lui et signifie, pour les habitués, bonjour, qu’est-ce que tu bois ? Jean connaît le langage du Poisson et commande un demi. Dès qu’il a le dos tourné, on échange un sourire complice. Mais je reviens aussitôt à l’introduction de mon ami :

- Franchement, je ne sais pas comment il faisait, lui et les autres, pour écrire dans les cafés. Moi, ça me déconcentrerait.

- Le don d’ubiquité, Carlos. Ces mecs avaient une imagination si dense, si animée qu’ils pouvaient s’y balader aussi physiquement que dans le réel. Une véritable double vie, en quelque sorte.

- M’ouais. De quoi fuir la gravitation terrestre…

- Voilà Léon qui s’amène.

- Salut, les gars !

- Hugh ! Toi fumer calumet de la paix, ironise Jean.

- Putain ! T’as vu le prix des clopes ? Ils arrêtent pas de les augmenter sous prétexte de nous dissuader de fumer parce que c’est dangereux pour la santé. Les cons ! Ils ont qu’à pas les vendre. En tout cas, moi, j’ai décidé de me mettre à la pipe pour faire des économies. Ça vous fait marrer, hein ? Bande d’obsédés.

- Mais pas du tout, proteste Jean. C’est toi qui as l’esprit mal tourné. Je rigolais parce que l’autre jour tu m’as dit que tu allais te mettre au tabac à rouler.

- Ben quoi ! Y a que les imbéciles qui changent pas de Q.I. Toi, Carlos, je sais pourquoi tu ricanes.

- Ah, et pourquoi ?

- Tu sais très bien pourquoi…

- Quel est donc ce secret si terrible que vous me cachez, interroge Jean, visiblement piqué de curiosité.

- Bon ! Je vais commander à boire, lance Léon en plongeant dans le Bocal.  

- Alors ? s’impatiente Jean.

- Depuis quelques jours, le samedi matin, un mec vient chercher la voisine et sa fille.

- Ah ! La fameuse voisine. Ça faisait longtemps. Alors, vous avez un réseau de renseignements ?

- Tu sais très bien que le balcon de Léon donne sur l’entrée de l’immeuble. Et tu sais aussi qu’il ne rechigne jamais à jeter un coup d’œil sur le monde, comme il dit. Enfin, bref. La voisine et le mec passent certainement la journée ensemble et ne rentrent qu’à la nuit tombée.

- Et savez-vous si le mec reste pour dormir ?

- Non, il ne reste pas. C’est bien ce qui préoccupe Léon. Il aimerait bien savoir si c’est du sérieux, si c’est juste un copain ou quelqu’un de la famille. Le mec en question porte toujours un petit cartable en cuir et fume la pipe. Tu saisis ? Il a un genre intellectuel de gauche, si tu vois ce que je veux dire.

- Je vois très bien. C’est peut-être le père de la gamine.

- Plausible. C’est d’ailleurs ce que j’ai dit à Léon. Il en a déduit que ex ou futur, la voisine aime les intellectuels.

- N’importe quoi.

- Oui, mais tu le connais. Alors du coup, il veut que je lui passe des livres à lire, il me propose d’aller au cinéma voir des films d’auteur… enfin, tout le toutim quoi.

- Eh bien… C’est une bonne occasion pour l’emmener au théâtre, lui qui se fait toujours prier pour y aller. Il n’aura plus l’excuse de dire qu’il a peur de s’y emmerder.

- Oui. D’ailleurs, je parie qu’il ne va pas tarder à te le proposer.

- Qu’il vienne. J’ai toujours pensé qu’il ne faut pas forcer les gens mais leur donner l’envie. J’espère que Léon va devenir un peu plus curieux des choses. Parce qu’il n’est pas du genre à se bouger le cul. Je ne sais pas si tu te souviens, mais c’était déjà la même chose au lycée. Et c’était plus par fainéantise que par inculture ou stupidité.

- C’est vrai.

- Il y a quand même quelque chose qui m’emmerde.

- Quoi ?

- Je ne voudrais pas qu’il passe pour un con aux yeux de la voisine.

- Pourquoi veux-tu qu’il passe pour un con ?

- Qui c’est qui passe pour un con, demande Léon, de retour avec une Saint Landelin et le demi de Jean.

Aucun de nous n’ose lui répondre, chacun se réfugiant dans son verre. Léon s’assied à la troisième pointe du triangle et nous regarde en souriant. Je ne sais pas pourquoi, mais j’interprète ce sourire comme un remerciement. Léon a compris qu’on parlait de son comportement avec la voisine, mais ça lui est égal. Comme s’il avait besoin que j’en discute avec Jean et que l’on échange nos opinions sur le sujet. Bref, je pense que Léon est heureux que l’on s’inquiète pour lui. Le voilà qui s’envoie une longue gorgée de bière avant de prendre la parole :

- Vous savez quoi ? Le Poisson vient de me dire qu’il amène une morue à la pêche, ce week-end. Je suppose qu’il veut parler de cette femme. Tu sais, Carlos ? Celle qu’il draguait comme un crabe, l’autre soir…

Jean et moi éclatons de rire sans retenue. Ce qui satisfait notre ami, qui ne reste pas à la traîne. Mais au bout de quelques éclats, le subtil Léon plante ses petits yeux brillants dans les miens. Ils sont interrogateurs. Je comprends qu’il va me dire quelque chose.

- Je suppose que tu lui as dit. Remarque, je m’en fous.

- Eh bien, Léon. Pourquoi me feriez vous des cachotteries ?

- Ça va, ça va… De toute façon, c’est pas un secret d’état. Et puis chacun fait comme il veut pour draguer les gonzesses. Chacun ses accessoires. Moi c’est la pipe. Et toi, Jean Joreste, tu as ta panoplie de Zorro urbain. Il te manque plus que la cape, le loup, l’épée et le fidèle Bernardo.

Toujours fair-play, Jean se marre avec nous un instant. Mais je connais le bonhomme. Il doit certainement chercher une répartie. Et voilà que je vois s’épanouir un sourire sur son visage. Il me fait un clin d’œil et lève son verre en direction de Léon.

- Si tu n’étais pas si bavard, Léon, je t’engagerais bien comme serviteur.

On s’esclaffe de nouveau en trinquant un coup. Á ce moment, une jolie femme âgée d’une cinquantaine d’années passe d’un pas rapide sur le trottoir. Elle porte un chemisier blanc généreusement décolleté sur une poitrine conséquente, ainsi qu’une jupe courte et légère qui ondule à chacune de ses enjambées, dévoilant le haut de ses belles jambes halées. Une paire de lunettes noires plaquée sur son visage bronzé nous cache ses yeux. Ses cheveux courts sont colorés en blond. Nos regards s’attachent à sa silhouette gracieuse et bien entretenue.

- Elle a de l’allure, lance Jean.

- Normal, dis-je. Avec de si belles jambes.

- Et un si beau cul, conclut Léon.

Comme on se tord de rire, il nous regarde avec son air étonné.

- Ben quoi ? C’est important les gaz, pour l’allure.

     Il y a certains moments où l’on a besoin de rire bêtement et sainement pour décompresser, pour évacuer, même si parfois les conneries volent bas. C’est la raison pour laquelle on ne s’en prive pas. Pas fâché de sa sortie, Léon se calme le premier. Et il nous propose de manger chez lui ce soir. Jean ne peut s’empêcher de le taquiner :

- Attention à ta ligne, Léon. Car si les vrais intellectuels sont ceux qui s’engagent et qui vont sur le terrain au risque de casser leur pipe, ce sont également les mêmes qui ne prennent pas le temps de manger tant ils sont préoccupés par les problèmes de la planète.

- Tu veux dire par-là que les petits gros intellectuels sont bidon ?

- Pas du tout. Mais s’ils ne grossissent pas à cause d’une maladie génétique ou un truc dans le genre, alors c’est parce qu’ils fréquentent trop les salons.

- Il faut avouer que tes muscles jouent à cache-cache, dis-je sournoisement. Tu devrais peut être faire un peu d’exercice.

- Tu vas pas t’y mettre aussi, Carlos, merde ! Est-ce que je me moque de toi parce que t’es maigre de partout et que tu grossis que du bide ?

Léon a visé juste. Je ne peux que me marrer avec eux pour faire bonne mesure. Eh bien oui, comme la plupart des hommes en vieillissement, j’ai le ventre qui a tendance à s’arrondir. Et le pire, c’est que l’on s’habitue à cette dune de chair. Bien sûr, ce monticule n’est pas très beau à regarder de profil, mais de face l’éminence émeut. On se surprend même à la caresser plusieurs fois par jour

Notre ami Léon dissipe ma rêverie d’une voix gaillarde. Il avait visiblement une idée en tête. Le voilà qui remet le couvert :

- Les gars, je vais vous préparer un petit plat sympa, vous m’en direz des nouvelles.

- Pour ça on te fait confiance, dis-je.

- On sait que tu es un chef, rajoute Jean.

- Merci, les amis.

- J’amène le vin, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

- Pas de problème, Carlos. Et moi je m’occupe du dessert.

- Excellent ! Et après, on pourrait se faire une sortie ciné, hein Carlos ? Où bien au théâtre, qu’est-ce que t’en penses Jean ?

 

{…]

 

     J’aimerais bien faire une escapade à l’océan avec ma voisine. On jouerait avec les vagues, mais pas trop loin du rivage parce que je ne sais pas nager. On s’allongerait sur le sable pour sécher au soleil, mais pas trop longtemps car je ne suis pas amateur de ces protections solaires qui font écran entre la peau et le sable. On ferait des balades dans les forêts landaises sans pour autant s’égarer à des kilomètres. On mangerait du poisson grillé en contemplant des couchers de soleil. On irait écouter l’océan en nocturne. Et puis les siestes, bien sûr… Oui, mais pour ça il faudrait que je me décide à lui dire autre chose que bonjour, comment allez-vous ? Et la petite ?

Il serait bon que je cesse de perdre mon temps et mon énergie à fantasmer sur une réalité incertaine et que je consacre mon imagination à des choses plus probables comme ma fiction. Que deviennent mes deux amoureux ? Eh bien, aussi terrible que cela puisse paraître, le décès de la petite Léa permet à Mélodie d’exprimer la face souffrante de l’humanité nécessaire pour jouer son rôle de comédienne. Mais cette disparition perturbe également ses pensées en dehors du tournage. Narcisse, n’ayant pas décroché de concerts pour cette fin de mois, a donc tout le temps de s’occuper d’elle comme le ferait un père attentionné. Ce qui la remplit de bien-être, particulièrement lorsque il enlève son tablier de papa poule pour se retrouver tout nu en amant.

Mélodie et toute l’équipe de tournage sont à présent dans les Landes pour y tourner la suite du court-métrage. L’idée m’est venue lorsque Marc a proposé à Mélodie de partir à l’océan. Je me suis dis que j’avais besoin de changer d’air. Et que ça ferait de belles images pour la caméra numérique de Max Satournung. Narcisse se retrouve donc seul pendant toute une semaine. Il a refusé de prendre la clef de l’appartement que lui tendait Mélodie, juste avant de partir. L’idée de demander à Narcisse de s’occuper de Gouny lui a bien effleuré l’esprit quelques secondes, mais elle n’a pas osé insister. Narcisse retourne donc dormir dans son hôtel sans étoile. Il y croise Fesobi à deux reprises et ces rencontres se transforment en soirées dans la chambre du neveu, en compagnie des inséparables Joséphine et Larissa, toujours aussi coquines. Mais Narcisse reste sur la défensive et finit par aller se coucher seul. Et comme pour se faire pardonner quelque chose qu’il n’a jamais eu envie de faire, il appelle deux fois Mélodie, qui ne se sépare jamais de son téléphone portable, pour de longues discussions à endolorir l’oreille.

 

 

 

 

Sa participation au court-métrage étant terminée, Mélodie d’Armour serait de retour à Beauzelle. Narcisse Sadore l’attendrait déjà devant la porte de l’appartement, un carton de victuailles dans les bras. Il préparerait un repas improvisé pendant qu’elle prendrait une douche. Après le dîner, ils passeraient dans la chambre pour le dessert.

Le lendemain matin, après une longue séance d’amour tendre, Mélodie rejoindrait sa mère pour effectuer quelques courses entre femmes. Narcisse en profiterait pour se rendormir. Lorsqu’il se réveillerait, aux alentours de midi, il apercevrait Gouny en train de flairer son jean. Il se redresserait lentement sur le lit et observerait le chien en ricanant doucement. L’animal aux yeux recouverts de poils jaunes aurait néanmoins les oreilles bien affûtées. Se voyant surpris en flagrant délit de chien, Gouny tournerait vers lui sa gueule de pelote. Signifiant peut-être ainsi l’espoir d’une considération dont fait généralement preuve le meilleur ami de l’homme. Narcisse n’en espèrerait pas tant de la part du canidé.

- Alors, mon vieux. On cherche à faire connaissance ? Tu remontes dans mon estime, là… C’est bien. Continue comme ça et on deviendra copains, tous les deux. J’ai rien contre les chiens. Je te l’ai déjà dit. Mais tu comprends bien que ça ne peut pas continuer comme ça, hein ? Des tours de cochon faits par un cabot, admet que ça rabaisse le niveau de l’intelligence animale, non ? Allez, montre-moi que tu es capable d’autre chose que de m’emmerder avec tes petits tours de toutou sénile. Je suppose que tu as dû réfléchir à la situation. Tu te fais vieux, mon vieux. Il faut un nouveau mâle pour ce territoire. Alors, regarde-moi. Qu’est-ce que tu en penses, hein ?

Gouny ne penserait manifestement pas grand-chose de cet étranger qui aurait pris l’habitude de venir dormir dans le lit de sa maîtresse tous les soirs pour la faire gémir comme un petit chiot. Il retournerait tranquillement dans la cuisine et se loverait voluptueusement dans sa litière colorée. Il y attendrait sa maîtresse, qui ne manquerait pas de lui donner quelques caresses ainsi qu’à manger dès son retour.

 

{…}

 

     Léon et moi sommes attablés à la terrasse du bocal. Nous attendons Carlos pour l’apéritif du soir, mais comme notre ami est en retard, nous avons déjà commandé deux Pastis que nous sirotons en mangeant des olives farcies aux anchois. Depuis quelques minutes, le Poisson tourne en rond au fond de son Bocal, lançant parfois des coups d’œil dans notre direction comme s’il attendait le bon moment pour nous parler. Nos regards se croisent soudain. Il me fait aussitôt un sourire afin de tâter la situation. Comme j’y réponds poliment, le Poisson s’approche de notre table et se décide enfin :

     - Alors, il est en retard, l’écrivain ? Vous savez que je suis dans son roman ? Il vous l’a pas dit ?

     - Ouais ! Et si tu veux y rester, dans son roman, sois discret sur le sujet. Carlos n’aime pas qu’on raconte à tout le monde qu’il écrit.

   - Oh ! Léon, t’inquiète pas pour ça. Je suis muet comme une carpe.

     Léon et moi éclatons de rire et le Poisson, qui ne comprend pas ce qu’il a dit de drôle mais qui est content de nous faire rire, s’en retourne à ses occupations. Intrigué par la révélation du cafetier, je demande à Léon qu’il me confirme ses propos.

     - Alors comme ça, Carlos parle du Poisson, dans son roman ?

     - J’en sais rien, en fait. J’ai dit ça comme ça.

     - Mais il ne t’a rien fait lire ?

     - Non. Disons qu’il me raconte. Vous savez bien que je suis pas un grand lecteur.

     - Et alors ?

     - Moi j’aime bien.

     - Depuis qu’il a commencé à écrire, il ne m’a jamais fait lire la moindre ligne.

     - Mais c’est normal, Jean. Toi tu fais du théâtre. Tu interprètes beaucoup de textes d’auteurs différents. Et des bons.

     - Je ne vois pas le rapport.

     - Mais si. Réfléchit. Il a peur de te décevoir. Alors j’imagine qu’il attend d’être sûr de lui pour te faire lire son roman.

   - Mais c’est n’importe quoi.

     - C’est Carlos Martxí. Tu sais combien il est pudique. Surtout avec les gens qu’il aime.

     - Et ça parle de quoi, au juste, son roman ?

     - Je crois que ça parle de lui. Quand je lui dis ça, il veut pas l’admettre. Il dit que c’est de la fiction, pure imagination, mais j’en suis pas si sûr. J’ai l’impression qu’il fait une sorte de transfert.

     - Et qu’est-ce qui te fait dire ça ?

     - Parce que son héros principal s’appelle Narcisse Sadore.

     - Joli nom. Mais ce n’est pas une raison suffisante. C’est peut-être tout simplement un clin d’œil.

     - M’ouais… Mais y a aussi la fille que rencontre ce Narcisse. Elle me rappelle étrangement notre voisine.

     - Ah, ça se précise.

     - Il a même pas pris la peine de changer certains détails concernant son physique. Par exemple c’est une jolie blonde aux yeux verts, comme la voisine. Et elle s’habille sexy comme la voisine. Tu vas me dire, tant qu’à faire, il aurait tort de se gêner.

     - Évidemment. Et ils vivent dans le même immeuble ?

     - Non. Il a quand même pas été jusque là.

     - Il a des amis, ce Narcisse ?

     - Non. Apparemment, c’est un solitaire qui vit dans un hôtel bon marché.

     - Et qu’est-ce qu’il fait ?

     - Comment ça ?

     - Qu’est-ce qu’il fait dans le roman ? Il a une profession ?

     - Il est musicien.

     - Ah ? Dis, Léon…

     - Quoi ?

     - Il y a des personnages qui nous ressemblent, à toi et à moi, dans son roman ?

     - Écoute, Jean Joreste. Si ça t’intéresse autant que ça, son roman, t’as qu’à demander à Carlos de t’en parler. Je suis sûr que ça lui ferait plaisir.

     - Tu crois ?

     - Mais bien sûr. Tu fais des manières avec lui, maintenant ?

     - Tu sais, c’est parce que je le connais bien. Enfin, je crois.

   - C’est pour ça que tu devrais pas te gêner avec lui. Tu le connais quand même mieux que moi.

     - Eh bien justement. Il y a des fois où je me demande si on se connaît autant que ça tous les deux. Et c’est valable pour toi aussi.

     - Qu’est-ce que tu veux dire ? On est toujours fourrés ensembles.

     - Oui, mais ça ne signifie rien. Et même si on discute beaucoup, tous les trois, ça ne veut pas forcément dire qu’on se parle.

     Léon ne semble pas convaincu par ce que je viens de dire, mais je n’insiste pas. Il a raison. Si ça m’intéresse tant que ça, son roman, je n’ai qu’à poser les questions à Carlos. Et sans faire de manières. Et si je ne l’ai pas encore fait, c’est pour éviter de donner un avis sur son travail. Là encore, bravo Léon. C’est un fin psychologue.

 

 

Les deux africains locataires de l’hôtel seraient en pleine discussion avec Keta M’Boutoa. L’un d’eux raconterait au vieux réceptionniste comment ils viendraient juste d’échapper à un contrôle de l’inspection du travail. En effet, bien qu’étant manœuvres sur les chantiers de France depuis sept ans, les deux hommes seraient encore sans papiers. L’autre prendrait la relève pour expliquer que le patron de l’entreprise semi-publique serait un ami du maire et aurait été prévenu de la visite. Le chef de chantier leur aurait donc suggéré de disparaître toute la journée jusqu’au lendemain. Un jour non payé qui s’ajouterait aux heures supplémentaires indues.

Keta M’Boutoa connaîtrait bien cette situation. Depuis le temps qu’il tiendrait cet hôtel sans étoiles en gérance, il aurait vu passer beaucoup de sans papiers immigrés de toutes les nationalités. Lui-même n’aurait obtenu les siens qu’au bout d’un certain nombre d’années. Grâce au propriétaire de l’hôtel qui aurait pour habitude de faire des safaris en Afrique. L’homme se serait pris d’amitié paternaliste pour Keta. Peut-être par remord. Ou tout simplement par goût de l’exotisme.

Le vieux réceptionniste inviterait les deux hommes à prendre le thé dans son deux-pièces modestement meublé. Il ne fermerait pas la porte de chez lui car elle donnerait directement sur le comptoir de la réception. Fesobi descendrait les marches branlantes à ce moment-là. Étonné de ne pas trouver Keta dans son rocking-chair, le neveu pointerait la tête par la porte ouverte. Voyant l’oncle en bonne compagnie, il s’éclipserait discrètement pour aller s’acheter du papier à rouler.  

Les deux africains seraient montés se reposer dans leur chambre. Keta M’Boutoa aurait posé son Strange sur le ventre et relevé ses lunettes sur le front pour reposer ses yeux. Le vieux réceptionniste songerait à sa retraite prochaine prévue pour la fin de l’année. Il esquisserait un sourire à l’idée de revoir sa famille ainsi que quelques amis, qu’il retrouverait durant un mois complet, là-bas en Afrique, avant de revenir profiter de ses vieux jours chez lui, ici en France. Et il se réjouirait par avance de la joie des siens lorsqu’il arriverait avec pleins de cadeaux.

Mais il se ferait du souci pour son neveu qui ne le tiendrait pas au courant de ses études. Keta M’Boutoa n’oserait pas lui poser trop de questions par pudeur, mais également pour ne pas donner l’impression de surveiller ce jeune homme et froisser ainsi l’autonomie dont il se flatterait.

- Tu ne te sens pas bien, mon oncle ? Tu as une drôle de tête. Et tu es tout pâle. C’est moi qui t’ai fait peur, en arrivant ?

- Je ne t’ai pas entendu entrer, Fesobi.

- Tu as l’air fatigué.

- Oh, c’est rien. J’ai mal dormi hier soir. J’avais un peu mal par-là, avouerait-il en se massant le sein gauche.

- Allez, mon oncle ! Dans quelques mois, ça sera la retraite. On ira faire un tour au pays pour voir la famille, hein ?

- Oui. Ils seront contents de te revoir, Fesobi. Ils sont fiers de toi, tu sais. Tu es le premier de la famille à faire des études en France.

- Oui. Je sais… Ils vont être heureux de te retrouver.

- Bien sûr. J’espère seulement que je ne me présenterais pas honteux devant eux.

- Mais pourquoi tu dis une chose comme ça, mon oncle ?

- Tu sais que j’ai promis à ton père de veiller sur toi. Il m’a dit, en rigolant, j’espère qu’il me reviendra au moins ministre. Il est fier que tu sois venu en France pour faire tes études. Toute la famille a donné de l’argent pour ça…

- Je sais. Et je ne risque pas de l’oublier. Tu peux me croire. Ne t’en fais pas, ça se passe bien. J’ai réussi mes derniers examens et je vais passer en troisième année. Après, ça risque d’être plus dur, mais je vais m’accrocher.

- Ah, comme tu me fais plaisir, Fesobi. Je m’inquiétais un peu pour tes études. Tu ne m’en parles jamais.

- C’est pour ne pas t’embêter avec ça, mon oncle. Et comme dit le proverbe : pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

Les deux hommes riraient ensemble, mais chacun pour des raisons différentes. Keta M’Boutoa serait soulagé d’apprendre que son neveu, malgré ses allures de fêtard, se consacre à ses études. Fesobi chercherait à masquer son malaise car il n’aurait pas dit toute la vérité à son oncle. Quelques jours après avoir réussi ses derniers examens, il se serait fait surprendre en train de fumer un joint dans l’enceinte universitaire par un vigile encaniné. Fesobi omettrait de raconter cette mésaventure afin de ne pas décevoir son oncle et pour éviter de lui faire de la peine. Mais également parce que l’affaire serait encore en cours de négociation entre lui et le recteur qui serait redevable à son étudiant de certains services. Fesobi serait convaincu que tout ça se tasserait bientôt grâce aux vacances d’été.

Le neveu monterait se rouler un joint dans la chambre. Il prendrait le temps de le fumer avant d’en ressortir, oubliant de refermer sa porte. Il descendrait lestement les marches branlantes et ferait un petit signe à son oncle en repassant rapidement devant la réception. Une fois dehors, il prendrait la direction de l’appartement où co-habiteraient Joséphine et Larissa. Depuis un certain temps, son cœur balancerait entre la pulpeuse métisse aux longs cheveux noirs et la grande rousse aux yeux verts. Les deux étudiantes sembleraient se contenter de cette relation à trois. Aussi Fesobi se sentirait-il pris à son propre piège de bigame. Il en serait à se demander si, malgré sa culture africaine, ces années d’études en France n’auraient pas sérieusement occidentalisé son point de vue sur le monde, et notamment sur les femmes. Fesobi se poserait pas mal de questions afin de connaître ses sentiments pour les deux jeunes filles.

Un étrange courant d’air glacial taquinerait une porte du premier mal refermée. Malgré ses membres paresseux et ses articulations grinçantes, Keta M’Boutoa grimperait à l’étage afin de régler le problème. Il soufflerait un moment en arrivant sur le palier. Adossé au mur, il masserait doucement son sein gauche. Keta n’aurait plus l’habitude de gravir ces escaliers étroits et raides en bois branlant. Il comprendrait que l’effort accomplit serait peu recommandé pour son cœur fragile. Surtout par cette chaleur.

Après une bonne minute de récupération, le vieux réceptionniste se déciderait à marcher jusqu’à la chambre de son neveu et fermerait correctement la coupable porte. Ensuite il entreprendrait de descendre les escaliers. Une main glissant le long de la rampe et l’autre appliquée sur son cœur affolé. Une bouffée de chaleur envelopperait son visage en sueur. L’idée d’appeler le Samu lui traverserait l’esprit. Á cet instant, son talon riperait sur le rebord d’une marche.

On apprendrait quelques jours plus tard que le médecin légiste aurait eu du mal à déterminer si la crise cardiaque avait eu lieu avant, pendant ou bien après la chute dans les escaliers.

 

 

   Ça fait maintenant une bonne heure, depuis l’accident mortel de Keta M’Boutoa, que je regarde alternativement cette page blanche et le mur en face de moi. J’ai pris dix fois mon stylo dans la main et l’ai reposé autant de fois sans avoir eu la moindre idée. Ce nouveau décès m’a vidé. Quel dommage… Le vieux réceptionniste aurait peut-être réussi à parler avec mon solitaire. Ma conscience culpabilise. Et maintenant, tu as bonne mine, avec ce nouveau cadavre dans les bras.

     Je me lève et effectue quelques pas autour de la table, histoire de désengourdir mes jambes et relancer la circulation sanguine. C’est un exercice que j’ai l’habitude d’effectuer lorsque j’écris plus de dix heures d’affilées. Peut-être que l’oxygénation m’apportera une idée dans ses bulles…

     En fait, je crois savoir pourquoi ça bloque. Depuis ce matin, j’ai la tête ailleurs. Comme à chaque fois que je croise la voisine. Je montais les escaliers tête baissée, comme à mon habitude, et soudain des petits pieds chaussés dans des sandalettes blanches me sont apparus sous le nez. Mon regard s’est attelé à l’ascension de ces longues jambes fines et bronzées, qui disparaissaient sous une courte et légère robe bleue. Je me suis attardé un dixième de seconde sur les courbes de ce corps qui appartenait à ma voisine. J’ai deviné que c’était elle avant même de lever les yeux sur son visage. Elle m’a dit bonjour, de sa voix douce, en m’envoyant un de ses sourires dont elle a le secret, et ça m’a tout retourné. J’ai failli en perdre l’équilibre. Heureusement que j’avais une main accrochée à la rampe pendant que son regard étincelant me soulevait d’émotion. On se regardait sans trop savoir quoi se dire. Pourtant, on pouvait sentir dans l’air une envie de communiquer qui nous entourait de ses ondes. Sa jolie bouche était entrouverte comme pour laisser passer des mots. La mienne restait désespérément coincée dans un sourire niais. Je plongeais timidement mes prunelles dans ses lagons, tout en imaginant son joli corps qui m’avait tant ému l’autre jour… Ce corps nu que tu as osé violer de tes yeux, moralise ma conscience, après que tu te sois introduit comme un voleur dans sa chambre. Oui, oui, je sais que ce ne sont pas des choses à faire. Mais je ne regrette pas. Et la seule chose de valeur que j’ai dérobé se résume à une magnifique image à jamais gravée dans ma mémoire.  

    

 

       Finalement, ma voisine a posé un pied sur la marche inférieure et je me suis plaqué contre le mur pour la laisser passer. Elle a semblé hésiter en arrivant à ma hauteur, tournant son joli visage souriant vers moi, la bouche toujours entrouverte, mais elle ne s’est pas arrêtée. Je suis resté là à la regarder descendre ces escaliers branlants. Une de ses mains effleurait parfois la rampe. Comme une caresse distraite.

     Une fois dans mon studio, je me suis inquiété à l’idée qu’elle puisse être au courant de ma visite nocturne. Après tout, malgré ma discrétion, elle aurait très bien pu être réveillée… Peut-être a-t-elle fait semblant de dormir ? Non, ça n’a pas de sens. Je suis certain qu’elle dormait. Et si elle avait entendu un bruit, quel qu’il soit, elle se serait redressée de surprise. Ou de peur. Elle aurait crié.

     Je me suis allongé un instant sur le lit pour que mon cœur retrouve sa vitesse de croisière. Décidément, je suis un émotif. Ah, si elle savait l’effet qu’elle me fait… Elle n’en croirait pas ses yeux et ses oreilles. Elle se dirait, dans son for intérieur, je ne pensais pas qu’un homme pouvait autant désirer une femme… Eh bien oui ! Ça se peut ! Regarde, comme je bande pour toi ! Écoute ces mots de toujours qui tournent dans ma tête lorsque je te vois… Oui, tu es mon unique désir…

     Plus tard dans la soirée, avant de retourner à mon roman, je me suis repassé la scène de l’escalier une bonne vingtaine de fois. Comme d’habitude, ma conscience ne m’a pas épargnée. Elle m’a traité de tous les noms. Elle m’a reproché d’avoir laissé filer une belle occasion d’engager la conversation en toute intimité. C’est vrai qu’en y réfléchissant… Je pense à ce petit pas que ma voisine a esquissé pour descendre les marches. Et si son intention n’avait pas été de poursuivre normalement sa descente ? Qui me dit que ce pas n’était pas une ébauche ? Un premier pas vers moi… Il me semble, en y réfléchissant bien, que l’expression de son visage indiquait quelque chose. Comme un désir de… En avançant la jambe, elle… Ses yeux, son menton, sa bouche… Tout ça s’avançait vers moi… Oui. J’en suis sûr… enfin, je crois…

 

{…]

 

Puisque le tournage du court-métrage serait terminé depuis quelques jours déjà, Mélodie attribuerait son rêve à une sorte de sevrage. Et sans se poser plus de questions, elle se blottirait doucement contre le corps chaud de Narcisse. Mais celui-ci serait hypersensible et se réveillerait aussitôt.

- Tu ne dors pas, ma lumière ?

- Presque. Excuse-moi de t’avoir réveillé.

- Ce n’est pas toi. C’est un truc dans mon rêve… Mais je ne me souviens plus. J’étais déjà en train de revenir à la réalité. Je devais certainement m’ennuyer, sans toi, aux pays des rêves merveilleux.

- Hm… Que c’est gentil ce que tu me dis là.

- Mélodie.

- Oui ?

- Je crois que je t’aime beaucoup, tu sais.

- Moi aussi, mon ténébreux, je t’aime beaucoup.

- Depuis notre rencontre, je pense à toi tous les jours. Et même parfois plusieurs fois par jour.

- Eh bien… Tu vas finir par te dégoûter de moi.

- Ça ne risque pas. Tu es une belle femme, Mélodie. Tu es une femme désirable. Et je te désire sans cesse. Chaque jour un peu plus. J’aime ta façon de bouger, ta voix si douce, tes yeux qui reconnaissent mon existence. J’aime savoir que tu me désires.

- Hmm, si tu savais…

- Oui, j’aimerais savoir. Dis-moi.

- Il m’arrive souvent d’avoir une envie intense de me blottir dans tes bras, et de rouler tendrement ma langue dans ta bouche en caressant tes fesses.

- Oui, j’adore. J’adore ta jolie langue qui me fait coucou sur le bord de tes lèvres.

- Je sais que tu me regardes souvent, mais néanmoins de façon discrète, notamment lorsque je m’affaire à des tâches ordinaires. Et je sais que dans ces moments-là, tu me désires. Et ça m’excite terriblement.

- Coquine… Il y a des fois où j’ai envie de te faire l’amour, comme ça, tout à coup, sans t’avertir. Comme une surprise.

- Comme un cadeau.

- Oui. Tu as tout compris. Comme un cadeau de chair, de son et de lumière. Approche ta bouche.

- Hmm…

- Attends, encore un peu.

- Hmm… Quelle merveilleuse mécanique. Et ça grossit si vite…

- C’est ta main qui est magique.

- Oui, je suis la bonne fée qui t’habite.

- C’est limite.

- Pardon.

- Je pardonne.

- Merci. Tu es trop bon.

- Dis, tu crois que c’est ça, l’amour ?

- Quoi ? Ça ?

- Aïe ! Mais tu m’as fait mal, là. Arrête un peu de jouer avec.

- Oh, pardon, mon doux ténébreux. Tu voulais parler du coeur, alors ?

- Oui, si tu veux. Quand on pense à une personne tout le temps, quand on a envie de la voir, de la toucher… Tu crois que ce sont les symptômes ?

- C’est peut-être juste une idée fixe résultant d’un état de manque chronique.

- Alors, dans ce cas là, tu es mon idée obsessionnelle.

- Hmm… Et toi, tu me donnes envie de vivre.

- Ouh là ! Quelle énorme responsabilité.

- Il faut savoir être responsable, mon grand.

- Oui, bien sûr, mais… j’espère que tu ne perds pas ton temps avec moi. Après tout, je suis quelqu’un d’ordinaire. Et tu es si… enfin, tu mériterais peut-être mieux.

- Tu te défiles ?

- Non, pas du tout. Je souhaite seulement que tu n’aies pas à regretter ton choix.

- Pourquoi tu doutes, comme ça, tout le temps ? J’ai l’impression que tu te méfies de tout. Et de toi en particulier. Tu devrais avoir un peu plus confiance en toi.

- C’est l’effet de solitude. Ça rend parano, tu sais. On perd l’habitude de parler aux gens. De se mesurer à la réalité. Et au bout d’un certain temps, on ne se sent plus à la hauteur.

- Tu es trop pessimiste.

- Je suis un vieil optimiste désespéré.

- Tu n’es pas vieux, Narcisse.

- Pas encore… Mais je le deviens insensiblement. Irréversiblement.

- Mais ce ne sont que des mots, tout ça. Et les mots, crois-moi, j’en ai eu beaucoup dans ma bouche. Des beaux, des grands, des profonds, écrits par des auteurs qui savaient en jouer. Mais la vie, c’est différent. Dans la vie, ce sont les actes qui comptent.

- C’est bien là mon problème. Je ne vis que de mots et suis incapable d’agir. Condamné à rester l’éternel spectateur amer des évènements de ma petite vie.

- Tout à l’heure, quand on a fait l’amour, je peux t’assurer que tu ne m’as pas donné l’impression d’être spectateur…

- Coquine.

- Tu ne veux pas me rejouer la scène ? Avec une variante dans le mouvement.

- Coquine…

 

 

Je pose mon stylo en ricanant bêtement. Ça vidange le cerveau de traire l’imaginaire de temps en temps. Oui, ça fait du bien par où ça passe quand ça coule encore tout chaud sur le papier. La planche qui me sert de table à manger et de bureau repose sur deux tréteaux. Á un mètre soixante du vélux, environ. Je l’avais ouvert pour avoir un peu d’air. Depuis un moment, un jeune chat noir couché sur les tuiles m’observe en silence et sans s’effaroucher. Je ne dois pas avoir une tête de prédateur... Quelque chose me dit qu’il souhaite entrer en communication avec moi en général et avec un être humain en particulier. Mais je feins de l’ignorer. J’aime bien les chats, mais je n’ai pas envie qu’il prenne ses habitudes chez moi sans y être invité. Les animaux n’ont aucun sens de la civilité. Le chat attend certainement un encouragement quelconque pour faire le premier pas de velours. Pris de pitié, je me décide enfin à lever la tête pour le fixer longuement, mais sans l’appeler. Il soutient mon regard en penchant sa tête sur un côté. Une bonne minute s’écoule ainsi, sans que l’un de nous ne cède. Et puis il finit par lâcher une espèce de petit cri qui se rapproche plus de la mouette enrouée que du chat de gouttière. Ce qui me fait marrer doucement. Le félin en déduit que le moment est venu de s’incruster. Le voilà qui saute sur la planche sans autre sommation. Comme je le câline de la voix, il se love en ronronnant contre ma poitrine. Il me titille le nez de sa queue relevée en offrant à mon regard son trou du cul, noble au demeurant, mais dont je n’ai strictement rien à cirer, vu que je ne suis ni chat ni zoophile. Néanmoins ami des bêtes, je lui distribue quelques caresses combinées de massages. Choses merveilleuses que seul un être humain sait accomplir. Si bien que le félin ne tarde pas à faire volte-face pour me lécher le visage. Je ne supporte pas sa langue râpeuse et ne me gêne pas pour le lui dire en le repoussant délicatement. Alors il se couche sur le flanc et me regarde en imitant la mouette. On dirait que ce petit malin a compris comment me faire craquer. Comme je le gratouille un peu, il roule sur le dos en pédalant des pattes tandis que je m’occupe de son ventre. Et le voilà qui ronronne de plus belle. Mon chaton, je sais bien que tu t’en fous, mais laisse-moi t’en parler quand même. Tout à l’heure, en rentrant à la maison, je me suis débarrassé de Salvatore Piccolo. Tu sais, mon chauffard… Je ne l’ai pas encore écrit, mais ça s’est déjà déroulé dans ma tête. Tu comprends, je ne peux pas supporter de savoir mes personnages en vie quelque part dans le néant du non écrit. Ils vont s’installer en orbite autour de mon imaginaire sidéral, tout au fond de ma mémoire, et je risque de les y oublier. Et ce serait un peu comme si je négligeais des bouts de moi-même en un silence indifférent… Qu’aurais-tu dit si je n’avais pas fait cas de tes miaulements ? Je sais. Tu vas me répondre que tu aurais déniché ailleurs un autre con pour t’accorder des caresses et te filer à bouffer. Ouais… Mais avec moi, c’est raté pour la bouffe. Je n’ai rien à te donner. Allez minou, va rôder plus loin… apprendre la dure vie de chat de gouttière… ceux qui ont la moustache qui sent la bière. Alliant le geste à la parole, je saisis le félin avec précaution et grimpe sur la chaise pour le déposer sur les tuiles. Il part sans se retourner. Quelle ingratitude.

Après cette pause, je reprends le stylo avec la ferme intention de m’occuper de Piccolo avant de passer à table. J’ai décidé de son décès, alors autant en finir tout de suite. Je n’en dormirais que mieux cette nuit. Ah… Une belle mort, pour un alcoolique, ne peut se concevoir que dans un état d’ivresse avancée. J’en suis à me demander où il boira son dernier verre quand ma conscience m’interpelle pour me faire un cas. Tu devrais peut-être attendre un peu, car tu risques de changer d’avis et de regretter ton geste. N’oublie pas que tu es seul responsable de la disparition de tes protagonistes. Oui, oui, je sais… Mais une précision s’impose. Je ne m’attendais pas du tout au décès de la petite Léa, et ne comprends toujours pas les raisons qui m’ont poussées à écrire ces horreurs. Je plaide non coupable. Quant à Keta M’Boutoa, c’était également un accident. Je n’avais pas du tout prévu de le quitter aussi brutalement. En réalité, il a tout simplement glissé sur ma feuille. Là encore, je plaide non coupable. Hélas, ma conscience, cette tourmentée, n’en est pas plus sereine. Ne serais-tu pas un tueur en série de personnages de romans ? Ouh là, j’en mets du temps à lui répondre… Eh bien je n’en sais rien ! Voilà ! Tout ce que je peux dire, c’est que pour le moment, je me retiens. Je ne sais pas pourquoi, mais une image me vient soudain en tête. Celle d’un petit enfant jouant avec des fourmis. Soudain, l’air dégoûté, le voilà qui s’arrête parce qu’il en a assez écrasé et que ça ne l’amuse plus. Est-ce que je vais enfin grandir et cesser d’écraser ces pauvres fourmis innocentes ?

Il faut prendre le temps de vivre, m’avait dit une jolie copine, un jour que je m’affairais à la vie… Elle s’était redressée en arborant à mon intention sa généreuse poitrine. Comme ça, l’air de rien… M’ouais, avais-je pensé alors, en la convoitant du regard. Avec toi, je veux bien le prendre, le temps de vivre. Si tu m’en donnes l’occasion. Mais elle ne se décidait pas. Elle tournait autour du sujet, par tous les temps, mais sans jamais conjuguer nos désirs. Je me souviens qu’elle plongeait son beau regard plein d’intelligence dans le mien, qu’elle m’envoyait des sourires complices, prenait des poses érotiques et me baladait par le bout des yeux chaque fois qu’elle se passait la langue sur les lèvres… Mais dès que je la frôlais précisément, elle fuyait comme une biche… Un jour, je lui avais écris un poème. Mais il y avait trop de désirs, dans ces mots, trop de manques. Je pense qu’elle a pris peur. Depuis, elle m’évitait. Je me suis consolé en me disant qu’elle ne comprenait rien à la poésie, et, que de toute façon, je ne lui plaisais pas. Alors à quoi bon…

 

{…}

 

Et voilà. Pauvre Salvatore… Ma conscience se redresse, toujours fidèle à son poste : tu devrais peut-être arrêter d’écrire avant de commettre une hécatombe. Pourtant je ne suis pas un tueur en série. Je ne veux de mal à aucun de mes personnages. Mais je ne sais vraiment pas quoi faire de leur vie. Et je risque d’attendre longtemps qu’ils se décident à être autonomes. Certains écrivains veulent faire croire que leurs personnages existent en toute démocratie. J’en doute.  

La sonnerie du téléphone me fait sursauter. Ça ne fait pas longtemps que je l’ai fait installer, et je ne suis pas encore habitué à ces coups de fils qui viennent troubler mon intimité. Ces sonorités qui s’imposent à vous de façon si agressive… L’impudeur de certains correspondants, qui vous appellent n’importe quand et surtout aux heures des repas… et qui sont en général de parfaits inconnus et ne présentent aucun intérêt pour vous, c’est irritant. Surtout les démarcheurs et autres commerciales qui veulent vous vendre leur camelote. Bon sang ! J’ai besoin de personne pour consommer, merde ! Et je prétends garder le droit de consommer ce que bon me semble et quand ça me chante à l’oreille.

- Oui ?

- Salut, Carlos.

- Tiens, Jean. Salut. Comment vas-tu ?

- Pas trop mal. Et toi ?

- Ça roule. Alors, tu as une réponse pour le casting ?

- Je n’ai pas décroché le rôle.

- Merde.

- Mais ce n’est pas bien grave. J’en ai raté d’autres.

- Tu as du boulot ces temps-ci ?

- Quelques voix pour la pub. Et j’attends une réponse concernant un court-métrage qui devrait se tourner à Toulouse, mais rien n’est encore décidé. D’ailleurs, si ça t’intéresse, ils cherchent toujours des figurants pour composer une foule.

- Non merci. Tu sais bien que moi, la foule…

- C’est vrai. J’avais oublié ton côté misanthrope.

- Juste un côté, alors.

- Ouais, le mauvais côté quoi.

- Jean, tu es si drôle que tu devrais faire du boulevard. Tu sais, avec des portes qui claquent, des maris cocus et des amants dans les placards.

- Ouais ! Au fait, en parlant de théâtre… L’autre jour, j’ai rencontré tout à fait par hasard un metteur en scène avec qui j’ai déjà travaillé une fois. Un mec qui s’est spécialisé dans le théâtre de science-fiction.

- Ah ouais ?

- Oui. C’est assez barjot comme style, mais c’est très fort, vraiment… Il y a toujours des décors délirants, des mises en scènes chaotiques, des histoires loufoques et il a pour habitude de travailler avec des acteurs exigeants. Enfin, bref. On a discuté de choses et d’autres autour d’un verre. Et puis il m’a parlé de la pièce qu’on avait créée il y a deux ans avec la compagnie. Tu te souviens ?

- Oui, bien sûr, Les habitudes du bonheur. J’avais beaucoup aimé.

- Lui aussi. Il paraît que ça faisait un moment que cette pièce lui travaillait l’imaginaire, pour reprendre son expression. Mais il n’avait jamais un moment de disponible pour s’y pencher. Ce mec bosse tout le temps. C’est incroyable… Enfin, bref. Un an plus tard, au cours d’une soirée, il a reconnu une des actrices de notre compagnie. Il lui a parlé de la pièce et de fil en aiguille…

- Il l’a baisée.

- Mais non. Que t’es con, alors. Il se trouve qu’elle avait conservé le texte de la pièce. Il voulait absolument le lire. Voilà comment, un an plus tard, il m’a proposé de reprendre la pièce à sa façon. Et avec toute la compagnie, en plus. Il m’a invité quelques jours dans sa ferme du Lauragais pour discuter de tout ça.

- Super.

- Et toi ? Quelles sont les nouvelles ? Ce roman, ça avance ?

- Lentement. Je n’arrête pas de faire des va-et-vient entre mes personnages et ça m’essouffle. Lorsqu’il arrive quelque chose à l’un, ça entraîne automatiquement un évènement dans la vie de l’autre. Ils sont si instables…

- Tu parles d’eux comme s’ils vivaient indépendamment de toi. C’est quand même toi qui écris, non ?

- Oui. Mais parfois je me fais surprendre. Je pars tranquillement dans un truc, sûr de moi, avec une idée bien précise en tête et puis… je me retrouve soudain obligé de faire coïncider ce que je viens d’écrire avec le reste, ce qui précipite l’évènement d’une chose au lieu d’une autre et… enfin, j’apprends à écrire quoi.

- Mais tu n’as pas un plan de travail ?

- Eh non… J’ai déjà essayé à plusieurs reprises d’écrire avec un plan, mais jamais je n’ai réussi à le respecter. Et comme de nouvelles idées viennent toujours bousculer l’ordre établi…

- Je connais ça… Tu me feras lire ce que tu écris, un de ces jours ?

- Oui, bien sûr. C’est la première fois que tu me le demandes.

- Tu sais, j’en parlais justement l’autre jour avec Léon. Comment dire… par pudeur, peut-être, on n’ose pas se poser des questions trop intimes. Pourtant on se connaît quand même depuis longtemps, tous les trois. Mais on est tous tellement empêtrés dans notre petite vie que l’on a parfois tendance à oublier celle des autres.

- Oui, c’est vrai. C’est marrant que tu me dises ça, parce que justement… enfin, il y a des fois où je me demande si tu t’intéresses vraiment à ce que je suis. Je veux dire en tant qu’homme et non pas seulement en tant que copain. On se voit pratiquement chaque semaine, tout au moins tous les quinze jours, on boit un coup ensemble, on discute ensemble, mais est-on vraiment ensemble ? Tu ne me parles jamais de ma vie au quotidien, de mon travail par exemple, alors je me dis que tu ne me prends pas au sérieux.

- N’importe quoi.

- Je sais bien, Jean. Mais toi, tu es acteur depuis longtemps, déjà. Je veux dire que tu es reconnu. On t’appelle pour travailler sur un rôle et… enfin, moi je ne suis qu’un chômeur qui cherche désespérément à écrire un roman, pour je ne sais quelles raisons d’ailleurs, et… enfin, pour le moment, c’est la seule chose qui m’intéresse vraiment… dans la vie.

- Je comprends, Carlos. Mais tu peux me croire quand je te dis que c’est par pudeur que je ne te pose pas de questions sur ton travail. Ça ne veut pas dire que je n’y pense pas. Je vais même t’avouer une chose. Il m’est déjà arrivé d’imaginer qu’un jour tu vas m’écrire une pièce.

- Tu déconnes.

- Non non.

- C’est gratifiant de ta part, Jean. Et j’y ai déjà pensé. Mais mon roman me prend assez la tête comme ça, alors me lancer dans le théâtre… enfin, d’autant plus que je n’y entends pas grand-chose. Et puis tu ne connais pas la valeur de mon travail. S’il faut, c’est nul.

- C’est ce que tu penses ?

- Non… enfin, je ne crois pas.

- Moi non plus.

 

{…}

 

       Ah, je damnerais mon âme pour être à la place de Narcisse et passer une nuit dans le lit de ma voisine… de Mélodie, je voulais dire. Décidément, c’est une idée fixe, taquine ma conscience. Depuis quelques temps, tu ne passes pas une journée sans penser à ta voisine. Et plusieurs fois par jour en plus. Ça relève de la pathologie. Il faut que tu te fasses soigner… Mais voilà que l’on frappe à ma porte. Je reconnais immédiatement la percussion de mon ami Léon. Je pose mon stylo et vais ouvrir.

- Elle déménage, me dit-il dans un souffle.

Je comprends immédiatement qu’il veut parler de notre jolie voisine. Et je ne sais répondre qu’une chose à ce moment-là :

- Merde.

- Voilà. Ça nous apprendra à faire les timides. Á pas vouloir passer pour des vulgaires dragueurs. Maintenant, on reste là comme deux cons. Je parie qu’elle va s’installer avec ce type à la pipe.

- Tu l’as vu ?

- Non.

- Je t’ai déjà dit qu’il pouvait s’agir de son ex. Il serait donc prioritaire. Mais tu es sûr qu’elle déménage ? Tu as vu un carton ou quelque chose de ce genre qui attesterait…

- Un carton ? Tu déconnes ou quoi ? Y en a partout, des cartons. Elle se casse. Voilà tout.

- Tu l’as vue ? Tu lui as parlé ?

- Ouais, avoue Léon, droit comme un mât de cocagne.

- Alors ?

- Je lui ai dit bonjour ! Alors, on déménage ?

- Pertinent.

- Elle m’a répondu oui. Tu sais, avec son grand sourire…

- Je sais. Mais c’est tout ?

- Attends. T’aurais peut-être voulu que je lui demande sa nouvelle adresse ou quoi ?

- Et pourquoi pas ? Tu aurais pu instaurer un brin de causette comme tout bon voisin que se respecte.

- Dis donc, gros malin. Pourquoi tu lui as jamais fait, toi, la causette ? En bon voisin qui se respecte ?

- Tu le sais bien. J’avais peur de lui tenir la jambe avec des banalités.

- Ouais ! T’avais peur de lui tenir la jambe, Monsieur Carlos Martxí, mais tu te gênais pas pour lui mater le cul !

- Chut…

- Lâche, va. Moi au moins, aujourd’hui, je l’ai regardée dans les yeux pour lui dire bonjour ! Alors, on déménage ? Paf ! Comme ça. D’un bloc. Avec dans la voix un petit ton complice et sûr de moi.

- Évidemment. C’est gonflé.

- Que veux-tu… Quand je la vois avec ses longs cheveux blonds pareils à un champ de blé en plein été, je me sens comme un poète sur un tracteur. J’ai la métaphore qui devient industrielle. Alors je préfère rien dire et admirer. Ah ça te fait rire, hein ?

- De toute façon, je t’avais bien dit qu’elle finirait par partir un jour. Cette fille est une fleur. Enfin… Il lui faut de l’espace. Elle ne pouvait pas rester dans ce minuscule studio à faner dans son bocal. Et quand la petite commencera à galoper comme un chiot, il lui faudra bien un bout de jardin. La nature éduque.

- M’ouais. La nature est sauvage… Bon, allez, je te dérange pas plus longtemps. J’ai des trucs à faire. Et je suppose que t’étais en train d’écrire, là…

Je me doute bien que Léon va espionner le déménagement de la voisine, planqué derrière ses stores, en râlant comme un agonisant. Histoire de faire le plein d’images, d’alimenter sa mémoire avant que la belle ne disparaisse à tout jamais.

Je me sens tout triste. Accablé par ce départ. Ma voisine a si souvent été exposée à mon désir sans qu’elle le sache que… On aurait pu vivre quelques moments d’intimité comme le font un homme et une femme qui se désirent. Avant de crever, seul et oublié de tous, chacun de son côté. Faire l’amour à une femme qui me plaît est pour moi la chose la plus merveilleuse et la plus efficace pour atteindre son âme. Il n’existe pas de moyen plus intime. Et l’âme, c’est ce qu’il y a de plus important, chez un être humain. Ah, c’est dommage… Cette incapacité physique à les aborder dès qu’elles posent leurs yeux sur moi… Et mon cœur qui s’affole… Ma respiration qui saccade… Mes jambes qui flageolent… Mon émotivité exacerbée me paralyse sur place dès que j’ai affaire à une femme qui me plait. Alors mon imagination prend le pas sur mes actes. Et la seule réaction dont je suis capable à ce moment-là, c’est une érection. Quelle misère…

Mais je garderais un beau souvenir intime de ma voisine. Qui restera un secret entre moi et ma conscience.

 

 

     Narcisse tiendrait deux bouquets d’œillets rouges dans une main et une bouteille de vin de même couleur dans l’autre. Il prendrait un autobus aux alentours de vingt heures pour se rendre en banlieue toulousaine. Il arriverait à Beauzelle trente minutes plus tard. L’arrêt du bus se trouverait à une centaine de mètres de la résidence. Narcisse serait en avance. Il marcherait d’un pas lent en songeant à ce qui l’attendrait là-bas, au huitième étage. Il sourirait d’angoisse. J’espère que je vais plaire à la maman, se dirait-il.

En entrant dans l’immeuble, son cœur s’accélèrerait comme à chaque fois qu’il aurait rendez-vous avec Mélodie. Elle viendrait lui ouvrir, enveloppée dans une robe en satin noir qui la moulerait des seins jusqu’aux cuisses. Il serait stupéfait par cette apparition érotique et resterait immobile quelques secondes. La contemplant de haut en bas et de bas en haut. Mélodie en rougirait de plaisir.

- Salut, ma lumière. Comme tu es belle dans cette étoffe intime.

- Merci, dirait-elle en se blottissant entre ses bras impuissants à la serrer convenablement.

Mélodie lui offrirait un long baiser de bienvenue, tendre roulement lingual, et presserait délicatement la braguette magique. Son parfum au jasmin s’enroulerait autour de leur cou.

- Et je ne porte strictement rien en dessous.

- Hm, tu me débarrasses ?

- Merci pour les fleurs. Je suppose que le second bouquet est pour ma mère ?

- Exact.

- Donne-moi la bouteille et apporte lui donc ce joli bouquet. Elle est dans la cuisine.

Le clone de Mélodie, un verre à la main, surgirait dans l’encadrement de la porte. Narcisse recevrait un choc émotionnel. La radio diffuserait un vieux Muddy Waters. La maman ouvrirait sa bouche vermeille en le fixant au plus profond des yeux.

- Come in, little Hoochie Kootchie Man full of juice.

- Maman, interviendrait Mélodie. Je te présente Narcisse. Voici Laure, ma mère.      

La maman avancerait une main aux ongles longs et rougeoyants et aux doigts bagués. Narcisse la serrerait délicatement, soutenant son regard aussi vert que celui de sa fille, quoique qu’un peu troublé par l’ivresse.

- Madame, définitivement charmé.

- Mais vous m’en voyez momentanément ravie, répondrait-elle en rigolant.    

- Ne s’agissait-il pas d’un accent venant du sud des Etats-Unis, qui mâchouilla votre anglais à l’instant ?

- Exact, jeune homme ! Il est très fort, ton ami, Mel… Voyez-vous, je vis depuis un certain temps dans le delta du Mississippi avec un vieux beau métis, de moins en moins beau et de plus en plus vieux, hélas, mais toujours aussi adorablement riche. Il a fait fortune en offrant la moitié de son sang le plus noir à ses ennemis les blancs. Mais je lui ai pardonné. Il faut savoir pardonner. D’ailleurs, il vient de m’acheter un joli appartement avec tout ce qui va avec, pour que je puisse venir voir plus souvent ma fille adorée sans la déranger dans sa vie privée. N’est-il pas généreux ?

Elle laisserait échapper un long rire perlé d’alcool. Elle ondulerait dans le couloir jusqu’au salon en invitant Narcisse à la suivre. Il ne se ferait pas prier, lui emboîtant la croupe sous les yeux rieurs de Mélodie.

- Je vous laisse un instant, lancerait-elle en emportant sa sensualité dans la cuisine.

- Je vous sers un verre, beau brun ?

- Avec plaisir. Un bourbon, s’il vous plaît.

La maman libèrerait ses longs cheveux blonds de la sage queue de cheval pour les disperser sur ses épaules nues d’un geste plein de grâce. Après lui avoir tendu son verre, elle ferait un signe de la main pour indiquer le canapé sur lequel elle viendrait de poser ses fesses tandis que son regard lui proposerait de s’y asseoir. Narcisse obéirait aux doigts et aux yeux.

Gouny le chien entrerait dans la pièce en roulant sur le parquet, toujours aussi indifférent à l’homme, et devant les bottes duquel il lâcherait un pet avant de disparaître dans le couloir. Narcisse effectuerait quelques mouvement de jambes en s’éventant le nez d’une main rapide. La maman se rapprocherait de lui pour le consoler d’une tape amicale sur la cuisse gauche, mais sans retenir son rire.

Mélodie entrerait à son tour dans la pièce et prendrait place auprès de son amant. De sorte qu’il se retrouverait coincé entre les deux belles créatures bavardes. La conversation s’épanouirait dans une joviale intimité. Une des mains de Narcisse s’accrocherait au verre, l’autre, entre deux cigarettes, chercherait désespérément un but dans son existence. Brassens chanterait à la radio :  

 

Tout est bon chez elle

Y a rien à jeter

Sur l’île déserte, il faut tout emporter…

 

- Alors, que penses-tu de ma maman ?

- Je pense qu’elle est bien pompette, sauf le respect que je vous dois, Madame.

- Tu peux me tutoyer, beau brun. Á présent que tu es intime avec le corps de ma fille. N’oublie pas qu’à chacune de vos étreintes tu te rapproches toujours un peu plus du mien…

- Maman, tu devrais faire une pause, non ?

- Excuse-moi, ma chérie. Mais tu sais bien que ça fait longtemps que je n’ai pas baisé. Et ça me manque terriblement.

- Maman !

- Á part ça, elle est superbe, ta maman.

- Merci. Voilà quelque chose d’agréable à entendre. Je te sers un autre verre ?

- Pourquoi pas.

La conversation se poursuivrait sur un ton badin. Au détour d’une phrase, Laure demanderait des nouvelles du court-métrage. Mélodie lui ferait part du tragique accident qui aurait endeuillé l’équipe du tournage. La maman ne pourrait contenir une larmette en songeant à la fillette et à sa pauvre mère assistant à l’effroyable scène. Elle se consolerait aussitôt avec un autre verre de bourbon. Narcisse orienterait les propos vers d’autres horizons. Peu à peu, l’ivresse rendrait Laure bavarde et gaie. Elle dévoilerait de croustillantes anecdotes concernant sa fille. Mélodie rouspèterait gentiment. Ces deux femmes seraient unies par une complicité installée en l’absence d’un homme. Durant quelques minutes, elles alimenteraient la conversation sans tenir compte de Narcisse. Et voilà qu’elles papotent comme si je n’étais pas là, marmonnerait-il. Elles le font exprès ou quoi ? Oh, les filles, je suis là…

Il serait là, au milieu de ces échanges de mots liftés qu’elles s’enverraient à grands coups de bouche pulpeuse. Les regards lumineux l’assommeraient davantage qu’un soleil d’août sur un cours de tennis. Et le mélange subtil de leur parfum l’enivrerait autant que les verres de bourbon. Narcisse aurait la turgescence indécise. Il serait en ascension analgésique vers le nirvana. Il entendrait déjà vibrer l’air d’un standard du fantasme dans son instrument qui n’était ni de bois ni à vent.      

Quelques verres plus tard, ils passeraient à table dans la salle à manger. Narcisse aurait droit à un souper aux chandelles. Comme dans les films. Il ferait un commentaire :

- On ne m’a jamais offert ça. C’est comique à voir dans les téléfilms cucu, mais c’est charmant à vivre.

Ils commenceraient par une salade verte. Ensuite, Mélodie aurait préparé un poulet rôti accompagné de pommes de terres sautées et de haricots verts. Ils auraient bu le vin de Cahors apporté par Narcisse. Au cours du repas, il apprendrait que la maman aurait enseigné la philosophie avant de s’envoler pour le Mississippi en compagnie de son beau métis.

- L’avenir de ma fille était en jeu, tu comprends. Son père avait une belle grande gueule, une bonne queue mais pas assez de couilles.

- Maman !

- Laisse-la parler. Elle est très bien, je trouve.

- Merci de prendre ma défense, beau brun. Qu’est-ce que je disais… Ah, oui. Il s’est enfui avant la naissance de Mel. Alors, une femme seule, loin de sa famille, avec un salaire de fonctionnaire, s’expliquerait-elle comme pour s’excuser.

- Et ton ineffable gourmandise pour le luxe, trancherait sa fille, lucide.

- Oh, tu en profites bien, ma chérie, non ?

- C’est vrai que vous êtes à plaindre, interviendrait Narcisse. Vous êtes belle et instruite, pleine de santé et propre sur vous, et vous avez eu la chance, contrairement à d’autres, que votre enfant ne rencontre pas de difficultés dans sa scolarisation.

- Vous êtes un adorable petit homme de gauche.

- Maman…

- Avec un cœur gros comme ça, poursuivrait Narcisse.

- Et dans le pantalon ?

- Maman !

- J’ai de quoi enculer généreusement les jolies bourgeoises, sauf le respect qui m’échappe, bien sûr.

Le rire des deux femmes, dopé par l’alcool, battrait tous les records olympiques. Narcisse distribuerait mentalement les médailles sans exiger de contrôle. Puis il se régalerait d’un fromage de chèvre chaud baignant dans son miel.

- Enfin… Á présent que Mel se débrouille bien toute seule, je suis libre de voler d’incontinent à l’autre…

- D’un continent à l’autre, tu veux dire, reprendrait Mélodie en pouffant.

Elles seraient emportées par un fou rire stupide. Comme le sont tous les fous rires. Et celui de Narcisse ne serait pas le moins bête. Ça fait du bien de regarder rire deux belles femmes, penserait-il, en étant certain de ne pas être la victime de cette hilarité. Laure serait la première à se calmer. Elle relancerait la conversation :

- Il fut un temps où il me sautait, tout de même. Maintenant, il se fait vieux, le cher homme. Il arrive à un âge où l’on parle peu, où l’on agit presque plus, où l’on se contente de payer. Vous me trouvez cynique, n’est-ce pas ?

Mélodie ne répondrait pas. Elle lancerait un regard noir à sa mère tout en les invitant à passer au salon pour prendre le café. Narcisse garderait sa réponse au chaud. Il se lèverait à la suite de la maman pour suivre des yeux le balancement nonchalant de ses hanches. Il serait sous le charme de Laure et chercherait, comme tout être humain séduit par un semblable, à lui plaire. Aussi obéirait-il lorsqu’elle lui demanderait de l’aider à allumer des bougies posées ça et là dans la pièce.

- C’est beau, quand même, commenterait-il. Ça fait du boulot, c’est sûr, mais au final, ça fait de l’effet. Ça procure une sorte d’intimité sensuelle… de bien être corporel…

- Et c’est beaucoup mieux que dans les téléfilms cucul, rajouterait Laure en lui faisant un clin d’oeil. Installe-toi confortablement. Nous arrivons.

Laure rejoindrait Mélodie dans la cuisine afin de l’aider à porter le café. Narcisse entendrait leurs rires complices rouler dans le couloir jusque dans le salon. Alors il aurait un moment de bonheur immobile. Il serait légèrement ivre. Il serait serein. La radio diffuserait une chanson de Léo Ferré :

 

Des cheveux qui tomb’nt comm’ le soir

Et d’la musique en bas des reins

Ce jazz qui jazze dans le noir

Et ce mal qui nous fait du bien

C’est extra…

 

Après le café, Laure servirait une rasade de bourbon à chacun et alimenterait la conversation, la ponctuant de quelques rires toniques. Ils seraient installés sur le canapé. Narcisse au milieu des deux femmes. Comme à son arrivée. Mais la mère et la fille auraient inversé leur place. Narcisse émergerait un instant de ses fantasmes pour se rendre compte que Laure serait en train de parler du gentil couple qu’il forme avec Mélodie. Elle s’adresserait soudain à lui d’un ton qui se voudrait méchant :

- Tu n’as pas intérêt à faire souffrir ma fille, beau brun. Sinon tu auras affaire à moi.

- Ce n’est pas mon intention.

- Pff… ils disent tous ça au départ.

- Maman, fiche-lui la paix.

- Si tu la fais pleurer, gare à la fessée.

- Maman !

- Ça ne me déplairait peut-être pas.

- Ah ben si tu t’y mets aussi, alors !

- Pff… tous les mêmes. Sitôt sortis des jupes de leur mère, les voilà de nouveau prêt à se faire gronder.

Ils mélangeraient encore leurs rires, aux éclats enivrés, et Narcisse serait de plus en plus en proie à de ridicules fantasmes. Au cours de la soirée, Mélodie se lèverait pour aller aux toilettes. La silhouette noire quitterait d’un pas hasardeux la pièce tamisée de bougies. Le regard admiratif de Narcisse suivrait le déhanchement incertain.

- Petit homme de gauche lubrique, commenterait Laure en rigolant.

- Hein ?

Surpris par le commentaire de Laure, qu’il aurait très bien entendu, Narcisse renverserait par mégarde le contenu de son verre sur la robe de la maman. Il s’excuserait du mieux qu’il pourrait, mais de façon maladroite, rougissant de son désir incontrôlable. Laure le rassurerait en riant, puis elle se lèverait brusquement. La radio diffuserait le duo Rickie Lee Jones et Dr. John qui interprèteraient Makin’ Whoopee.

- Je crois que je devrais me changer, chanterait-elle en suivant la mélodie.

Elle se retournerait lentement vers Narcisse. Ses yeux auraient une lueur coquine. Sa bouche vermeille formerait un O dans l’espace.

- Ah… Euh, ici ? s’étonnerait-il, en voyant la maman esquisser un geste sans quitter la pièce.

Laure retirerait sa robe en la relevant lentement, ses yeux ivres fixant ceux de Narcisse remplis de convoitise. Les hanches maternelles se balanceraient au rythme de la musique jazzy. Des bas noirs apparaîtraient pour rimer avec un body en dentelles. Narcisse aurait le sexe tendu. Mais qu’est-ce qu’elle me fait ? penserait-il en ouvrant la bouche.

Mélodie entrerait dans la pièce à ce moment en chantant what the name of that thing, mama ? It sure taste good to me… Á la vue du spectacle, elle aurait un moment d’hésitation entre l’indignation et l’envie. Sa bouche, boudeuse un instant, murmurerait un mais qu’est-ce que tu fais, maman ? L’ivresse lui ferait un peu tourner la tête. Elle observerait un instant la scène en soupesant le pour et le contre. Mais bientôt, une sensation de chaleur envahirait son corps. Son coeur, haricot sauteur, ferait des bonds en son sein. Finalement, elle laisserait échapper un sourire et viendrait se placer près de sa mère pour l’imiter. Dans ses yeux enivrés, on pourrait lire d’accord, je suis partante. Et on verra bien qui gagnera, cette fois-ci. Mélodie n’aurait pas menti et ne porterait strictement rien d’autre sur le corps que sa pureté naturelle. Mais qu’est-ce qu’elles me font ? murmurerait Narcisse en réajustant discrètement son érection.  

Soudain Mélodie s’agenouillerait aux pieds du veinard pour déboutonner la braguette magique. Elle extirperait du slip une fébrile tumescence qu’elle mordillerait du bout des lèvres, puis qu’elle lècherait, sucerait avec gourmandise. Au bout d’une ou deux minutes de contemplation, Laure rejoindrait sa fille penchée sur un faux problème. Elles plancheraient un moment dessus, dessous, autour. Putain que c’est bon, penserait Narcisse, immergé dans son fantasme.

Laure abandonnerait un instant le duo buccal afin de reprendre sa respiration. Elle en profiterait pour déboutonner la chemise de Narcisse. Mélodie lâcherait également le morceau et donnerait le coup de main final en lui ôtant le pantalon. Il se laisserait faire avec un grand plaisir d’abandon, en songeant honteusement qu’il aurait très envie d’être un objet sexuel pour sa partenaire, au moins une fois dans sa vie. Mélodie approcherait sa bouche, un baiser après l’autre, de l’oreille gauche de son amant.

- J’ai envie que tu me prennes, chuchoterait-elle. Maintenant.

- Dans ma poche, un préservatif, murmurerait-il entre deux soupirs.

Mélodie ne tarderait pas à trouver le bout de latex. Elle le sortirait délicatement de son emballage, puis tapoterait sur l’épaule de sa mère qui serait en train d’embrasser Narcisse à pleine bouche tout en le masturbant frénétiquement.

- Maman, tu permets ? demanderait-elle en exhibant la rondelle de plastique.

- Mais bien sûr, ma chérie, soufflerait Laure en cédant la place à sa fille. Excuse-moi…

- Merci.

-Tu as raison, il faut savoir rester responsable dans toutes les situations.

Mélodie enfilerait le préservatif avant d’enfourcher sa monture. Elle la mènerait au galop en soupirant des oui, oui… Ses seins hocheraient de leur propre chef.

- Si tu ralentissais l’allure, suggèrerait Narcisse. On pourrait faire durer la balade.

Mélodie ne se ferait pas prier. Laure les observerait avec envie. Son clitoris vibrerait telle une corde de guitarra sous le doigt expert d’un mariachi, ou bien, au choix, la langue de Jimi Hendrix. Elle se déciderait à monter sur le canapé en faisant sauter les deux boutons pression de son body qu’elle roulerait au-dessus de ses seins. Elle collerait son ventre légèrement bombé contre le front de Narcisse. Sous l’action d’une loi physique incontournable, la bouche du modeste chercheur s’y retrouverait instantanément aimantée. Il commencerait alors son travail tandis que Laure manifesterait son contentement.

Au bout d’un moment, Mélodie commencerait à gémir pudiquement jusqu’à ce qu’un petit cri de plaisir rauque et grave explicite son état. Á peine l’amazone aurait-elle roulé sur le côté que sa génitrice s’accaparerait de l’homme objet. Il se laisserait faire un bon moment. Mais un éclair de lucidité lui conseillerait de prendre les initiatives, sinon, il n’arriverait pas au bout.

- Attends, Laure. Laisse-moi faire.

- Oui. Fais ce que tu veux.

Il renverserait la maman sur le dos afin de contrôler ses coups de reins. Les longues jambes aux bas froissés enserreraient sa taille pour accompagner les mouvements. Des mots alcoolisés d’un pur jus sudiste couleraient de la bouche maternelle.

- Come on, my sweet little craftsman.

- Quoi?

- Yes… I feel your sticky dick so rough…

- C’est ça…

- Ouhhh… Gimmy some holy hitchcock…

- Je n’ai pas tout compris, là.

- Hmm… I want your bloody juice…

- Mon jus?

- Come harder !

- Hm…

- Yes !

- Hmm…

- I’m comin’ !

- Hmmm…

- Ouhhh !

Mélodie voudrait encore participer. Elle aurait l’idée subite d’introduire un index dans l’anus de Narcisse qui serait agréablement touché de l’attention. Puis elle approcherait sa bouche de l’autre oreille.

- Retiens-toi, je t’en prie, j’en veux encore… Reviens-moi.

Mais Narcisse ne saurait plus comment arrêter ce mouvement perpétuel imposé par Laure. Elle en a de ces mots, penserait-il. Je ne suis pas un surhomme, moi. Et puis cette maman qui n’arrête pas de bouger ses hanches dans tous les sens, hmm… J’en peux plus moi. Je voudrais jouir aussi, merde. D’ailleurs, je sens que ça vient là… Et je n’ai pas l’intention de me retenir davantage. Et même si je voudrais… Je crois que… Ouhhh !

Narcisse s’effondrerait sur le corps tremblant de Laure. La maman serait emportée par un nouvel orgasme qui semblerait monté sur ressort. Un de ses jolis petits pieds, aux ongles vermeils, heurterait la table basse du salon sur laquelle quelques bougies contribueraient à l’ambiance romantique. L’une d’entre elles, choquée, roulerait jusqu’aux rideaux qui prendraient feu en premier. Le trio se disperserait à la recherche des vêtements redevenus indispensables afin de rhabiller leur dignité humaine.

- Où est le téléphone, Mel ? Il faut appeler les pompiers !

- Je n’sais plus ! C’est toi qui as passé le dernier coup de fil !

- Merde !

- Allons, les filles ! Il faut rester calme !

- De l’eau, ma chérie ! Il faut de l’eau !

- Non ! Mélodie, des couvertures !

- Elles sont dans la chambre !

- Les fenêtres ! Ouvrons les fenêtres !

- Non, Laure ! Surtout pas ! L’air frais va activer l’incendie !

- Oh, ma chérie, qu’est-ce qui nous arrive ?

- Maman !

- Courage, les filles ! Quelqu’un a certainement déjà repéré les flammes !

- Maman ! J’ai envie de vomir !

- Oh, mon Dieu… Narcisse ! Fais quelque chose !

- Venez par là, dans le couloir !

- Où tu es, maman ? J’ te vois plus !

- Je suis là ! Dans le salon ! Et toi ?

- Je suis dans la cuisine !

- Je ne te vois pas !

- Oh, les filles ? Vous êtes où ?

- Là ! Je suis là, dans le salon ! Mon Dieu, comme je voudrais me laver…

- Venez dans le couloir ! Putain, mes bottes… Je trouve plus mes bottes.

- Gouny ? Où tu es, mon chien ? Gouny ?

- Ouah ! Ouah !

- Oui, mon Gouny !

- Ouah ! Ouah !

- Je suis là ! Viens, mon chien ! Cherche !

- Au secours ! Ma chérie !

- Maman !

- Au secours ! Au feu !

- Ça sert à rien de crier ! Gardez votre énergie, les filles ! Venez dans le couloir, putain ! Il faut s’enfermer dans la salle de bain  et faire couler de l’eau ! Vous m’entendez ? Essayez d’aller jusqu’à la salle de bains !

- Pourvu que quelqu’un avertisse les pompiers. Ah, tu es là… Narcisse, je ne vois plus Mélodie. Oh, mon Dieu…

- Maman ! Narcisse ! J’vous vois plus !

- On est là, ma chérie !

- Dans le couloir ! Mélodie ! La salle de bains !

- Maman ! Y a des flammes partout ! J’peux plus sortir !

- Mélodie ! Oh, mon Dieu…

- Mélodie ! Tu m’entends ? Elle ne répond pas. Merde…je la… Mélodie ! Mélodie !

- Mais va donc la chercher, voyons. Au lieu de gueuler comme un malade. Qu’est-ce que tu attends ?

- Je ne peux pas. On y voit rien.

- Bon, j’y vais.

- Non.

- Mais fais donc quelque chose, alors !

- Mélodie !

- Ça, l’appeler, je peux aussi le faire. Mais vas-y !

- Mais ça brûle !

- Et ma fille, tu crois que ça ne la brûle pas, à elle ? Allez !

- Je suis désolé, mais c’est impossible. Même un pompier équipé ne pourrait pas traverser ces flammes. Et puis tout risque de s’écrouler d’un instant à l’autre.

- Qu’est-ce que tu en sais, d’abord ? Tu es un spécialiste ? Bon, puisque tu ne veux pas être un héros, je vais y aller moi-même.

- Non ! Tu es folle ! Reste ici, tu vas te faire bouffer par les flammes. 

- Lâche-moi, enfin !

- Non !

- Mélodie !

- Tu vois bien qu’elle ne répond plus.

- Et alors ? Ça ne veut rien dire.

- Ça veut dire qu’elle n’est plus consciente.

- Elle est peut-être inconsciente, mais je sais qu’elle est toujours vivante. Et je n’ai pas l’intention de la laisser comme ça. Lâche-moi.

- Non.

- Mais de quel droit ?

- Celui de la vie.

- Ce n’est pas le moment de philosopher.

- Tu as raison. Viens, il faut s’enfermer dans la salle de bain.

- Mélodie !

- Calme-toi et écoute-moi bien, Laure. Soit on reste ici et on brûle avec Mélodie et tout le reste, soit on se réfugie dans la baignoire.

- Mais c’est ignoble, ce que tu dis !

 - Essaie de comprendre la situation, voyons.

- Qui te dit qu’elle brûle, ma fille ! Qu’est-ce que tu en sais, d’abord ?

- Il y avait des flammes dans la cuisine du sol au plafond, et c’est là qu’était Mélodie quand elle a crié pour la dernière fois. Tu l’as entendue nous appeler, depuis ?

- Mais… Je… Mélodie ! Mélodie ! Mélodie !

- Elle ne répond pas, voyons.

- Ma fille…

- Allez, viens…

 

 

       C’était électrique ce soir, au Bocal. Les mecs se bourraient la gueule en gaieté et les filles avaient les yeux comme des boules de flipper. Certaines demandaient qu’à faire connaissance. Ça se sentait physiquement. Comme d’habitude, je suis resté accoudé au comptoir, sur ce tabouret qui me donne une hauteur normale. Je matais comme un fou toutes ces filles. De loin, j’ai plus de courage. Et je buvais des bières. Les serveuses du Poisson, toujours aussi allumeuses, mais si sympathiques qu’on peut pas leur en vouloir, filaient comme des anguilles entres les mains des consommateurs mâles. Ça m’excitait pas mal de voir bouger leur corps de femme épanouie.

Je suis sûr que Carlos aussi, il bandait. Il faisait l’indifférent, assis à côté de moi, comme si les serveuses lui faisaient pas de l’effet, mais je suis sûr qu’il s’en serait bien tapé une. Après tout, c’est un homme avec des envies, lui aussi, esthète ou pas… Mais il se contentait de regarder son verre, ou bien les clients du Bocal en général, en prenant soin de jeter un œil sur les serveuses quand elles le voyaient pas faire. Sacré Carlos… Sous sa carapace de crabe, il y a de la peau tendre.

Le Poisson était content parce qu’il faisait des affaires. Il venait nous tenir la jambe de temps en temps, vu qu’on fait partie des bons clients, et nous offrait des coups à boire. Deux ou trois fois dans la soirée, je l’ai vu qui comptait ses billets dans le tiroir-caisse. Il partageait le tas en deux pour les fourrer dans les poches de son pantalon et il refermait l’enregistreuse en y laissant quelques billets. Une fois, une des serveuses est arrivée avant lui. Elle a profité qu’il avait le dos tourné pour piquer un billet.

Au bout de deux ou trois heures d’immersion en eau trouble, on commençait à être sérieusement mouillés… bourrés, je veux dire. Carlos allait pisser toutes les demi-heures. C’était à se demander ce qu’il foutait dans ces chiottes. Et moi je me transformais en pilier de comptoir. Á un moment, j’ai posé les yeux sur les seins d’une femme accoudée juste en face de moi, de l’autre côté du comptoir en forme de U. Elle se penchait en avant pour écouter une des serveuses qui lui donnait un numéro de téléphone, je crois. Je voyais le fond de son soutien-gorge et ça m’excitait vachement parce qu’elle prenait plaisir à croiser ses bras sous ses seins pour les faire remonter. Finalement, je me suis décidé à oser regarder ses yeux et ma peau a rougi d’une oreille à l’autre. La femme savait que je la matais. Et ça la faisait rire. Mais c’était un rire moqueur plus que complice.

Ça m’a fait un peu mal. J’ai eu honte d’être un petit gros jovial… Oh, ç’a pas duré longtemps. Juste un éclair d’humiliation qui a traversé mon cerveau. Quel con ! Alors j’ai proposé à Carlos de rentrer. Il n’attendait que ça, je crois. On a fait nos adieux au Poisson, qui frétillait toujours au milieu de son banc de sirènes, et on est allé se coucher. Chacun de nous est allé retrouver son lit de célibataire. Et je me suis branlé incognito en imaginant les serveuses du Poisson frétillant autour de moi, en essayant de me rappeler les seins de la femme accoudée au comptoir du Bocal.

Je me demande si Carlos se branlait en pensant à notre ancienne voisine. En tous cas, moi je me gênais pas. Faut dire qu’elle était super-jolie. Et qu’elle avait un chouette petit cul tout rond et deux seins tous mignons. Alors c’était dur de pas craquer… Quand on est en manque comme moi. Surtout quand elle plantait ses beaux yeux dans les miens pour me dire bonjour avec sa petite voix et son charmant sourire. Ça me faisait bander aussitôt.

Mais j’ai pas honte. C’est humain. Je suis qu’un pauvre homme qui veut sa part de gâteau. Et je sais me contenter de miettes. Un coup d’œil par-ci, un coup d’œil par-là. C’est minable, je sais, mais j’ai la fierté basse. Et le principal c’est que ça fasse de mal à personne. Á moi, ça me fait du bien. Et c’est plutôt flatteur pour la femme en question. Ça prouve qu’elle est canon. Et comme dis Carlos, moi, la beauté, je respecte. Enfin, il emploierait pas exactement ces termes. Il parlerait d’esthétisme, histoire de brouiller les pistes, mais ça n’empêche pas que l’ancienne voisine devait le faire bander pareil. J’en suis sûr.

Quand je pense qu’on était là, comme deux cons, à la reluquer sans oser lui parler franchement… Je comprends pas. Surtout pour Carlos. Il sait parler, lui, quand même. Il sait même écrire un roman. Alors je comprends pas pourquoi il arrivait pas à lui parler. C’est comme s’il écrivait tout ce qu’il aurait à dire dans son roman et qu’au moment de parler il lui reste plus de mots pour communiquer. Même quand il discute avec nous. Jean et moi, on a déjà remarqué ça. Des fois, il perd des bouts de phrases. Alors nous on est là, on attend la suite. Mais il passe à autre chose. Ou bien il se tait. Alors nous on se regarde, avec Jean, et on se fait des signes du menton. D’un air de demander ce qui arrive. Quand on lui dit ça, à Carlos, ça le fait rigoler. Mais je suis sûr que ces phrases sont quelque part dans son roman. D’ailleurs, je lui ai déjà dit que sa Mélodie d’Armour est un transfert. Il me répond que non, que c’est plus compliqué que ça, mais j’en doute. Comme il a jamais osé parler à l’ancienne voisine, il le fait avec sa Mélodie. Et il invente toute une histoire autour pour embrouiller les pistes. C’est sa façon à lui d’avoir une aventure avec l’ancienne voisine, hé ! L’enfoiré…

 

Maintenant on a une nouvelle voisine. Elle est très sympathique, mais elle a au moins soixante dix ans. Je suis pas sûr qu’elle va inspirer la libido de Carlos pour la suite de son roman. Je pense pas qu’il soit gérontophile.

Moi je sais pas écrire un roman. Et quand je parle, c’est souvent pour dire des conneries. Alors les gens voient un petit gros jovial, comme dirait Jean, qui dit des conneries en se fendant la gueule. Et ils croient que je suis heureux. Mais c’est pas vrai. Je réponds ça va quand on me demande comment ça va, mais c’est par politesse. Je prends mon air jovial en montrant mes dents et je fais de l’humour, mais c’est pour oublier mon mal-être que je dis des conneries. Il vaut mieux rire que pleurer. Un visage gai attire toujours les gens parce que ça donne envie. Tandis qu’un visage sombre, ça repousse. Chacun sa merde.

J’ai compris ça quand j’étais au lycée. J’étais souvent triste et seul dans la cours de récréation. Un complexe d’infériorité. Je me trouvais petit et gros. Un jour, deux nouveaux élèves sont arrivés. C’étaient Jean et Carlos. Ils se connaissaient déjà. Ils venaient du même collège. Ça leur a permis de vite s’intégrer dans l’école. D’autant plus qu’ils étaient intelligents et drôles. Jean était souvent entouré de filles parce qu’il faisait déjà du théâtre. Et cet enfoiré de Carlos, il a pas perdu de temps pour s’envoyer la prof de français. Mais moi j’étais toujours seul dans mon coin. Je les regardais de loin en me disant que ces deux-là feraient de chouettes copains. Au bout de quelques jours, Carlos et Jean sont venus me parler sous prétexte de me demander un renseignement. Mais j’étais pas dupe. Je comprenais qu’ils cherchaient simplement à communiquer avec moi. Je sais toujours pas pourquoi, d’ailleurs. Peut-être qu’au fond, ils sont humanistes…

On est vite devenus copains, tous les trois. On rigolait bien. C’est à cette époque que j’ai commencé à dire des conneries. Ça me sortait comme ça. Si facilement… On aurait dit que j’avais ça enfoui dans un coin du cerveau. Á la case humour. Je crois bien qu’à nous trois, on avait plus d’humour que tout le lycée. Depuis que j’étais devenu copain avec Carlos et Jean, les autres élèves m’ont trouvé fréquentable. Ils ont commencé à me parler et à déconner avec moi. Et comme un bien plus un bien ça fait du bonheur, je me suis trouvé une copine. Enfin, c’est elle qui est venue me chercher. Elle s’asseyait toujours à côté de moi parce que je la faisais rigoler. Ça m’excitait de l’entendre rire comme une conne. Faut dire qu’elle avait ce qu’il fallait aux bons endroits. Elle était un peu ronde, mais j’allais pas faire le difficile. D’autant plus que c’était la première de la classe. C’est grâce à elle que j’ai pu aller jusqu’au bac. Je l’ai eu avec mention passable. Mais j’allais pas me plaindre.

 

{…}

 

Après avoir rebondi sur la table, mon stylo atterrit violemment sur la moquette. Ma conscience s’énerve : voilà que tu recommences ! Eh oui, ça me reprend. C’est plus fort que moi, putain ! Et maintenant je brûle les jolies filles qui aiment faire l’amour sans aucun sentiment de culpabilité. Des femmes aimant la vie, et qui savent que l’amour physique reste un bon moyen de se consoler de la mort… Ah, pourquoi immoler des femmes alors que je les aime tant ? Malgré tes préjugés sur l’amour, tu as brûlé cette femme parce que tu es un croyant, répond ma conscience, taquine.

Oui, bon… voyons la suite. Que va devenir Narcisse sans sa Mélodie ? Il restera peut-être cloîtré quelques jours dans son hôtel sans étoiles, histoire de laisser le temps faire son œuvre. Ensuite il se laissera probablement entraîner par Fesobi, qui cherchera à le consoler en lui proposant de sortir et de s’amuser avec les deux étudiantes ou la sœur de son copain, celui qui lui fournit de l’herbe. Mais non… Qu’est-ce que je raconte là… J’ai dit que depuis la mort de Keta M’Boutoa, Fesobi se fait rare à l’hôtel. Donc, Narcisse ne le croisera que deux ou trois fois à l’occasion desquelles ils fumeront un pétard. Fesobi lui annoncera son départ de l’hôtel sans étoiles pour s’installer dans l’appartement co-loué par Joséphine et Larissa. Voilà, mon Narcisse. Enfin seul… Oui, mais après ? Tu oublieras peut-être Mélodie. Dès que tu rencontreras une autre femme exceptionnelle. Autant dire jamais. Non, je déconne.

En tous cas, ça ne m’est encore jamais arrivé… enfin, de rencontrer une femme exceptionnelle de libre et… enfin, qu’elle soit séduite. Ou alors, je ne l’ai jamais su. Ah, j’ai le triste sentiment que ma vie ne vaut pas mieux que celle de Narcisse. J’ai même l’impression qu’il s’éclate plus que moi, en fin de compte. Même s’il est trimballé par les évènements. Il bouge lui, au moins… Et moi ? Suis-je vivant ? Plus je me réfugie dans l’écriture et moins je vis. C’est comme si j’insufflais mon énergie vitale à mes personnages et qu’ils soient aussi maladroits que moi. Bref, je suis perdant à tous les coups. Fernando Pessoa disait, si mes souvenirs sont bons, que la littérature existe parce que la vie ne suffit pas, ou quelque chose comme ça… M’ouais, encore faudrait-il savoir compenser par la littérature ce que l’on n’arrive pas à prendre à la vie. Est-ce que ce que je fais a un sens ? Pourquoi j’écris toutes ces choses ? Parce que je suis incapable de les faire ? De quoi suis-je capable ? Oui, bien sûr…

- Carlos ? Tu parles tout seul ?

- Entre, Léon. Je réfléchissais à voix haute.

- J’ai frappé mais tu m’as pas répondu. Et comme je t’entendais parler…

- Tu as bien fait. Assieds-toi.

- Je te dérange pas, au moins ?

- Non. Pas du tout.

- Tu travaillais sur ton roman ?

- Oui. En fait, je tourne un peu en rond depuis quelques jours. J’ai la tête ailleurs.

- J’imagine où elle est, ta tête.

- Ah bon ?

- Elle serait pas dans un des cartons de la voisine, par hasard ?

- Très drôle. Tu sais, il faut parfois savoir se faire une raison.

- Tu as raison !

- Allez… Je te sers une Leffe ?

- C’est pas de refus. Avec cette chaleur.

- Léon, tu es la seule personne de ma connaissance qui se désaltère avec de la bière. L’eau, c’est quand même ce qu’il y a de meilleur quand on a soif, non ?

- J’ai pas dit que j’avais soif.

- Exact. Autant pour moi. Alors, qu’est-ce que tu racontes de neuf ?

- Bof, rien de spécial. T’as vu Jean, ces jours-ci ?

- Non. Mais je crois qu’il devait partir deux ou trois jours dans le Lauragais.

- Ah ? Tout seul ?

- Là, tu m’en demandes trop. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il va remonter la pièce qu’il avait jouée il y a deux ans. Tu te souviens ?

- Oui, c’est vrai qu’il m’en a parlé, l’autre jour. J’y pensais plus. C’est une bonne nouvelle.

- Je sentais bien que la scène, les tournées, la route… enfin, tout ça quoi, ça commençait à lui manquer.

- Tu m’étonnes… Il a peut-être besoin d’oublier cette nana. Tu sais, celle qu’il a rencontrée à Paris…

- Peut-être. Je ne lui ai pas posé de questions à ce sujet. Tu sais que je n’aime pas trop m’immiscer dans la vie sentimentale des gens.

- Oui, je sais… Et toi ?

- Moi quoi ?

- Tu vois une fille, en ce moment ?

- Non.

- Excuse-moi si je suis indiscret, mais c’est vrai qu’on parle jamais de ces trucs-là. Et comme on se voit toujours entre mecs, c’est à se demander si on a des petites copines. Je me doute bien que vous baisez de temps en temps, mais depuis l’époque du lycée, je vous ai jamais vu avec des petites copines.

- C’est que l’on n’a pas encore trouvé la bonne qui mérite d’être montrée aux copains.

- Oui, mais…

- Ce ne sont que des filles de la nuit qui s’évaporent au petit matin.

- Moi ça me dérangerait pas de les rencontrer, vos filles de la nuit, un de ces soirs. Et si elles sont pas bonnes pour vous, elles seraient peut-être bonnes pour moi. Qui sait ? Ah ça te fait rire ? Eh bé t’as de la chance, d’avoir envie de rire.

- Ouh là… Tu n’as pas l’air d’avoir la pêche.

- On peut pas être tout le temps à dire des conneries et à rigoler avec les autres. Même si on les aime bien.

- Oui, évidemment.

- Et y a même des fois où on a pas envie de se forcer à être aimable.

- Je comprends. Tu sais, Léon, tu n’es pas le seul à te forcer.

- Je sais. Mais je suis obligé de me forcer plus que d’autres. Ah ça te fait rire ? Décidément, les gens ne comprendront jamais ma tristesse.

- C’est la noblesse du clown triste.

- Je suis pas un clown et j’en ai marre d’être triste.

- Qu’est-ce qu’il y a, Léon ?

- Il y a que je suis en train de péter les plombs.

- Pourquoi ?

- Ça va pas du tout. D’ailleurs, ça fait des années que ça va pas et que je fais semblant pour pas faire chier les autres.

- Raconte.

- Eh bé, je vais te dire. Je suis fatigué de ce one man show pitoyable. J’en peux plus de monologuer dans mon coin dans les moments où justement j’aurais besoin d’un dialogue.

- Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

- Je suis un homme ordinaire et j’ai besoin d’amour comme tous les autres.

- Tout le monde a besoin d’amour. Je suis d’accord avec toi.

- Oui. Mais moi, je suis encore jamais tombé amoureux. Je voudrais tant qu’une jolie femme me dise au revoir de la fenêtre quand je pars travailler. Qu’elle m’adresse un je t’aime muet suivi de bisous envoyés par ses petites mains sentimentales…

- C’est beau, ce que tu dis.

- Te fous pas de ma gueule.

- Mais je ne me fous pas de toi.

- Tu sais, je suis sérieusement en manque d’amour, de tendresse et de sexe. Et je m’enfonce de plus en plus dans des fantasmes minables. Tu comprends, j’ai plus envie de baiser des inconnues ou bien de me branler incognito. Ça me rend triste et dépressif. J’ai envie de faire l’amour à une femme que j’aime et qui m’aime. J’ai envie de lui parler en lui faisant l’amour. De lui dire des choses belles, tendres, coquines, marrantes et sincères. Et tout ça avant de mourir.

- C’est tout à fait légitime.

- Oui. Seulement voilà. Le temps passe vite. Et moi, je suis pas pressé de mourir.

- Tu n’es pas le seul.

- Je sais. Mais tu comprends, quand je pense à tout ça, à tout ce qu’il y a autour de nous et qu’un jour je reverrais plus, ça me déprime. Il fallait pas montrer à mes yeux. Il fallait pas faire sentir à mes narines… Goûter à ma bouche. Il fallait pas que mes oreilles entendent. Que ma peau effleure.

- C’est beau comme de la poésie, ce que tu dis.

- Te fous pas de ma gueule !

- Mais je ne me fous pas de toi ! Continue.

- Qu’est-ce que tu crois ? Que le moment venu, je vais afficher un air digne ? Celui qu’arborent ceux qui estiment avoir bien rempli leur vie ? Mais ça se remplit jamais, une vie. C’est trop vaste.

- Tout à fait d’accord avec toi.

- Ah, ils me font marrer ceux qui se disent rassasiés, ceux qui abdiquent en souhaitant le grand repos tant mérité qui les délivrera de leurs souffrances. Compte pas sur moi pour me laisser aller comme eux. Non. La mort, j’en veux pas. Et quand elle décidera de venir me chercher, eh bé je serais pas prêt. Elle devra me prendre dans l’état qu’elle me trouvera. La trique au vent ou la queue entre les jambes, mais l’esprit rebelle et le trou du cul soigné !

- Bravo !

- Te fous pas de ma gueule !

- Mais je ne me fous pas de toi. Tu es con ou quoi ? Je trouve que tu as dit de belles choses. Et profondes en plus.

- Tu crois que j’en suis pas capable ?

- Je n’ai jamais pensé ce genre de chose. Écoute, Léon. Il me semble que tu as l’air fatigué.

- Fatigué ? Ça fait un mois que je suis au chômage.

- Ça ne veut rien dire. Ça fatigue le moral, le chômage. Tu devrais peut-être te changer les idées.

- C’est-à-dire ?

- Pourquoi tu ne vas pas faire un tour au bord de la mer ? Il faut changer d’air, de temps en temps.

- Tu es bien gentil de me donner des conseils, Carlos Martxí, mais j’ai pas les moyens de me payer une virée à la mer. Je crois que je vais plutôt prendre l’air. Marcher un peu jusqu’au Bocal et m’installer en terrasse. Merci de m’avoir écouté, Carlos. Ça m’a fait du bien de te parler.

- Mais ça m’a fait du bien de t’écouter, camarade. Je suis aussi là pour ça. Et si l’envie te reprend, n’hésite pas.

- D’accord. Carlos…

- Oui ?

- Si toi aussi, des fois, tu as des trucs à me dire, t’hésites pas, hein ?

- Merci, Léon. J’y penserais.

- Allez, je te laisse travailler à ton roman. J’ai peut-être dit des choses qui vont t’inspirer.

- Peut-être.

- Á plus.

- Salut, camarade.

Léon est parti depuis une dizaine de minutes et je suis toujours en train de réfléchir à ce qu’il m’a dit. Ça ne m’a pas surpris. Car j’imagine bien qu’il doit souffrir, comme tout le monde. Mais je ne m’attendais pas qu’il m’en parle comme ça. Tout d’un coup. Sans prévenir, enfin… au moment où je m’y attendais le moins. Je m’en veux un peu parce que je n’ai pas su quoi lui raconter d’intelligent et de réconfortant. Et c’est certainement ce genre de chose qu’il venait chercher. Depuis le temps que l’on se connaît, c’est quand même incroyable que l’on n’ait jamais discuté de façon si intime.

Du coup, j’en oublie Laure d’Armour dans sa chambre d’hôpital. Elle doit se sentir bien seule malgré les visites de la psychothérapeute, loin de sa fille, loin de son vieux métis protecteur… Narcisse devrait quand même se décider à lui rendre visite. Ça serait la moindre des choses, comme humanisme. Ça ne suffit pas, pour communiquer, les coups de téléphone. Il faut de la présence physique comme le déplacement d’un corps dans l’espace. Ou le poids du regard. Laure est certainement en train de culpabiliser à propos de ce drame. Narcisse la consolerait et lui dirait que ce n’est la faute de personne. Que ce n’est pas une punition. Qu’ils n’ont rien fait de mal. Que la vie est si belle, mais qu’elle est si cruelle… Il la prendrait dans ses bras, lui parlerait. Il faut se parler dans des moments pareils, non ? Mais je n’en ai pas la force. Non. Parce que je suis aussi lâche que Narcisse. Et que ni lui ni moi ne savons quoi dire et quoi faire dans des moments pareils. Et parce qu’au lieu d’apprendre, on préfère fuir.

 

{…}

 

     La chaleur s’étend sur la ville. Les ventilateurs tournent en rond dans les habitations aux volets mi-clos de ceux qui n’ont pas les moyens de partir en vacances, ni de faire creuser une piscine dans leur jardin. Je suis dans ce cas. Et mon seul luxe consiste à remplir ma baignoire d’eau tiède pour m’immerger dedans toutes les heures. Oisiveté du corps. Érotisme des pensées. Ce soleil d’août me donne envie d’aimer la vie, nu sur un lit. Mais pour ça, il me faudrait une raison valable… enfin, ça manque de présence féminine, quoi. Ah, si j’avais eu le courage de parler à ma voisine… Qu’est-ce que je risquais, à part de prendre une veste… Ah, si j’avais abordé la jolie fille aux cheveux blonds. Celle qui entre dans l’immeuble à côté du Bocal…

Depuis quelques jours, je me sens encore plus seul que d’ordinaire. Mais les amitiés vieillissent verticalement dans la cave à souvenirs. Jean Joreste a commencé les répétitions pour son spectacle. La compagnie s’est installée en résidence dans la ferme du metteur en scène, quelque part dans le Lauragais. Je ne le vois pratiquement plus, mais il me passe un coup de fil de temps en temps. Léon Bloumette s’est débrouillé pour faire la saison comme serveur sur la côte méditerranéenne. Il m’a envoyé une carte postale. D’après ce qu’il me raconte, ça bosse dur. Mais il a l’air d’avoir la pêche. Tant mieux. Il me propose de passer le voir, mais je n’ai pas encore décidé. La perspective de me retrouver au milieu d’innombrables touristes en quête de bien-être ne m’incite guère à bouger d’ici. Et puis, il faut que je termine ce roman. Je n’ai pratiquement plus rien écrit depuis le mois de juillet. Mon inspiration semble s’évaporer sous l’effet de la canicule. Je voudrais vivre nu avec un chapeau douche posé sur la tête.

En attendant, j’évite de faire trop de mouvements pour ne pas transpirer. Avec une prédilection pour la position allongée sur mon lit où je passe des journées entières à lire. J’ai commencé l’été avec Les clowns lyriques de Romain Gary, le Journal du voleur de Jean Genet, Avant la nuit de Alfredo Arenas, puis Albina et les hommes-chiens de Alejandro Jodorowsky. Ce mois d’août, j’ai lu Le dernier des grands romantiques de Joseph Périgot, Un privé à Babylone de Richard Brautigan, l’Histoire du siège de Lisbonne de José Saramago ainsi que Bartleby et compagnie de Enrique Vila-Matas. Et ce soir, je me couche avec L’homme qui ne voulait plus se lever, des nouvelles très marantes de David Lodge. D’habitude, lire de bons livres, ça me redonne envie d’écrire. Alors je lis. Et j’attends que ça vienne.

 

{…}

 

     La nuit permet de circuler sans être éclaboussé par le bonheur des autres. Alors je sors parfois, pour de longues balades dans la ville grouillante de touristes en vadrouille ou bien avachis sur les terrasses de cafés multicolores et multilingues. Les fontaines déclenchent en moi des envies d’océans. Je m’offre quelques bières fraîches au hasard des cafés.

Un soir de balade, repoussant le moment de rentrer chez moi, et celui de me retrouver seul dans mon lit, je m’installe à la terrasse d’un café qui surplombe les berges de la Garonne. En fait de terrasse, il s’agit plutôt d’un trottoir encombré par quatre tables. Le bistrot est habituellement fréquenté par les étudiants de l’école des Beaux-Arts, située à une centaine de mètres. En période estivale, ils cèdent leurs places à des couples quadragénaires aux allures baba-cool et autres exotismes.

     Le serveur, un sourire sur le coin de la bouche, m’apporte une Heineken avec un verre de Zubrowska et s’en retourne servir au comptoir. Je m’empresse de boire un coup de vodka, puis me rince le gosier avec la bière avant de jeter un œil aux alentours. C’est-à-dire sur les quatre tables obstruant le trottoir, et qui obligent les piétons à les contourner en marchant sur la chaussée. Décidément, l’avidité de certains cafetiers leur fait oublier le minimum de civisme…

     Sur ma gauche, un beau cinquantenaire aux longs cheveux blancs parle avec diction à une jolie trentenaire aux yeux palpitants et aux oreilles offertes. Il lui raconte d’une voix suave le déroulement de sa dernière installation au musée d’art contemporain des Abattoirs. La jeune femme ouvre la bouche d’admiration lorsqu’il lui décline quelques élucubrations concernant son concept. L’artiste la baratine élégamment, mais ses efforts me paraissent superflus. Toute cette logorrhée pseudo artistique ne contribue qu’à satisfaire son ego. Car à mon avis, il ne devrait pas avoir trop de problèmes pour installer cette fille dans son lit. Enfin, ils ont l’air heureux. C’est le principal. Je m’envoie un coup de vodka à leur santé, aussitôt suivi d’une coulée de bière.

     Au centre, une table inoccupée. Je pose un instant mes yeux sur les deux chaises vides, en souhaitant ardemment que l’une ou l’autre ne tarde pas à être occupée par les fesses solitaires d’une jolie femme. Elle serait alors juste en face de moi et nos regards pourraient échanger de la lumière en silence. Elle m’adresserait un timide sourire et je lui répondrais sur le même ton. Nous ferions connaissance de loin pour ne pas brusquer les choses. Et puis au bout d’un moment, après bien des sourires signifiants, je me lèverais, marcherais vers elle, et m’excuserais de l’aborder d’une façon aussi cavalière. Et puis je lui dirais… Oui, je lui dirais… Pourrions-nous échanger quelques mots, intelligents et beaux ? Ou si vous préférez, se contenter de quelques saines bêtises. Ou bien simplement partager un peu de silence. Elle me regarderait d’un air amusé et intrigué. Elle m’inviterait à m’asseoir à sa table. Et je trouverais les mots qu’il faut… Ouais, en attendant, la table reste inoccupée. Et mon désir en suspens.

     Sur ma droite, un couple très zen se regarde dans les yeux sans parler depuis que je me suis assis. L’observation de ce petit homme maigre au crâne rasé, immobile dans sa blanche djellaba, et de cette grosse femme aux cheveux tressés de filaments dorés, vêtue d’une tunique en soie jaune, et qui semble être sa compagne, tout au moins spirituelle tant ils sont en osmose oculaire, m’occupe quelques minutes. Ils se tiennent par une main et je constate que leurs genoux se touchent. De temps en temps, ils boivent une gorgée du thé qu’ils partagent, et ce sont-là les rares moments d’action de leur tête à tête où leur vie s’anime quelques secondes. Puis ils reprennent la pose. Pas un seul tic. Rien ne dépasse. Il leur a sans doute fallu des années de travail pour arriver à un tel exploit. De timides sourires béats viennent parfois troubler leur visage iconographique. Mais au bout d’un moment, je m’ennuie ferme. Ils sont certainement en pleine communion d’âmes, mais leur dialogue est trop intérieur pour ma solitude.

     Je termine la vodka et m’apprête à vider le verre de bière, résigné à l’idée d’aller me coucher seul. Sans avoir fait une rencontre déterminante pour combler mon manque sexuel et affectif. Ma conscience tente de me consoler en me soufflant qu’une fois arrivé chez moi, j’aurais peut-être un peu d’inspiration, puisque le désespoir alimente régulièrement mon stylo. Je ne demande qu’à la croire. Á ce moment apparaît une longue femme brune d’une quarantaine d’années. Sa brune chevelure bouclée retombe sur ses épaules nues. Ses courbes féminines s’animent sous une légère robe mauve savamment décolletée et discrètement fendue sur les cuisses. Elle se dirige vers la table inoccupée, située à deux ou trois mètres de mon périscope. Elle pose ses rondes fesses sur la chaise en croisant les jambes, après avoir furtivement remonté sa robe jusqu’à ses genoux. J’en frémis de bonheur. Quel joli visage… mais je distingue mal ses yeux sombres. Ils sont pudiquement voilés par des lunettes de vue. Alors je me rattrape en admirant son nez aux narines frémissantes d’érotisme, en m’attardant sur sa bouche d’une sensualité élégante, et en reluquant la naissance de sa généreuse poitrine ainsi que ses jambes nues offertes sous la table.

     Le serveur ne tarde pas à la repérer et vient prendre sa commande. Je trouve qu’il en met du temps, pour prendre une commande… Ne serait-il pas en train de la draguer pendant ses heures de service, le con ? Je me doutais bien que son sourire en coin n’était qu’une vulgaire accroche commerciale… Ah, il se décide enfin à lâcher mon inconnue. Il repasse devant moi et j’en profite pour lui faire un signe en croisant mes deux index. Il semble comprendre et me répond d’un bref sourire. Je hais ce sourire.

   La dame en mauve farfouille dans son petit sac à main en daim, aussi ai-je le tact de détourner mon regard un instant. J’entends l’artiste installateur qui propose à sa jeune admiratrice de lui donner des cours particuliers. Ça y est, me dis-je. Il la ferre, le vieux loup de mer… Il y en a qui ont de la chance. Et ce ne sont pas toujours ceux qui méritent… Ma conscience gronde. Ne sois pas si amer.

     La belle brune enlève ses lunettes pour les essuyer avec un mouchoir blanc sortit de son sac, puis les repose sur son nez. Ce faisant, elle me fixe un instant en passant sa jolie langue rose sur ses lèvres. Mes yeux savants suivent la course elliptique de l’organe. Elle s’en aperçoit et décroise lentement ses jambes afin que j’aie le temps de voir sa petite culotte d’une blancheur immaculée. La coquine… Une érection aussi subite que vigoureuse m’anime. J’essaie de relativiser cette scène érotique en portant mon regard sur le couple zen. Ce qui a pour effet de me détendre un peu. Mais chassez le vice et il revient encore plus barjot.

     Le serveur apporte une bière blanche à mon apparition du soir et, s’en retournant avec l’accroche aux lèvres, pose mon demi sur la table. Je m’envoie une gorgée sans quitter des yeux la coquine. Elle semble perdue dans ses pensées. Le regard fixe. Les genoux oscillants. Une main enserrant le verre et l’autre jouant avec une boucle brune. J’aperçois par intermittences le museau blanc de l’animal en coton, enfoui tout au fond de son terrier. Il me nargue, le coquin… Ma turgescence pénienne devient douloureuse, car sa noblesse se retrouve à l’étroit dans un textile populaire non adapté à ses largesses.

   Cette femme m’intrigue. Et l’ivresse aidant, elle agite en moi quelques fantasmes accumulés au cours de longues périodes de solitude… Je cherche désespérément la signification de son comportement généreusement impudique. Peut-être est-elle simplement nature et naïve. Et elle ne se rend pas compte que je vois sa culotte. Imaginer cela m’excite tendrement… Ou bien c’est une joueuse coquine qui me dévoile volontiers la couleur de son sous-vêtement… Hm, cette option m’excite terriblement. Et si c’était une nymphomane, qui écarte les cuisses et sort sa langue en plongeant ses yeux dans les miens… Ma conscience intervient aussitôt. Dans ce dernier cas, prends garde à toi.

        Depuis une dizaine de minutes, une relation télépathique s’est installée entre la brune apparition et moi. On se croise parfois du regard avec un synchronisme stupéfiant. Je voudrais bien savoir ce qu’elle pense lorsqu’elle me regarde ainsi, durant quelques secondes, sans aucune expression particulière sur son visage. J’en arrive même à me demander si elle me voit vraiment ou bien si ses lasers oculaires ne font que traverser mon corps.

     Le serveur débarrasse la table de l’artiste et de son étudiante partis depuis peu en se tenant par la taille. Je termine mon demi et lui commande une autre vodka-bière. La jolie quadragénaire croise et décroise ses jambes à intervalles réguliers. Une fois sur deux, j’en profite pour reluquer sa blanche intimité. Le reste du temps, je me concentre sur le décolleté avec de brefs coups de sémaphores dans ses yeux. La tumescence fidèle à cette femme qui n’attend visiblement personne. Sa solitude m’émeut. Lorsque qu’elle commande un autre verre de blanche au serveur, je ne peux résister à la tentation de le héler pour une nouvelle tournée de vodka-bière. Je suis quelqu’un de solidaire. Non, belle inconnue, si généreuse avec mon regard pathétique. Je ne te laisserais pas tomber. Tout à coup, une pensée me domine. L’aborder. Oui, mais comment ? Mon humanisme rencontre toujours des frontières. Et comme à chaque fois qu’une femme me trouble, je n’ose pas agir. J’ai beau me dire qu’elle risque de s’en aller d’un moment à l’autre, qu’elle est peut-être la femme de ma vie et que si ce n’est pas le cas, avec un peu de chance, elle est nymphomane et susceptible de m’offrir une nuit mémorable, rien n’y fait. Je reste cloué sur ma chaise par une tumescence durable mais vaine. Bref, je bande dans le vide. Inutilement. C’est du gaspillage. Une perte d’énergie vitale. Un mouvement désespéré.

     Le serveur vient à passer près de moi. Il débarrasse la table du couple zen que je n’ai pas vu partir. Je commande une dernière vodka-bière pour la route. Ma conscience s’éveille de nouveau pour m’avertir qu’à force de puiser mon courage dans l’alcool, je vais finir bourré. Elle n’a pas tort. L’ivresse réchauffe doucement mon cerveau et je commence à voir la brune qui me sourit… Est-ce un délire ? Elle me regarde, et sa bouche me parle… Ou bien ce sont mes yeux qui titubent ? Elle met négligemment un doigt dans sa bouche. Pour le sucer ou bien pour se curer les dents ? Ah oui, elle se ronge les ongles, tout bêtement… Ah, il arrive parfois que l’on cherche des explications compliquées pour des choses si simples… Mais j’hallucine, là… Voilà que le serveur se fend en deux à mes côtés, sa tête oscille, son sourire montre les dents, son plateau tangue… Il s’excuse de m’apprendre que son service se termine et qu’il doit encaisser. Je lui tends un billet, qu’il empoche d’une main flexible aux doigts nombreux. Il me rend la monnaie en me remerciant, me souhaite une bonne fin de soirée et s’en va taper la jolie quadragénaire. Les jambes sagement croisées, elle farfouille dans son sac pour en sortir un portefeuille. Elle sort un billet de vingt euros et le tend au serveur qui continue de tanguer. Il en met du temps à lui rendre la monnaie, cet hypocrite. Serait-il en train de lui fixer un rendez-vous ? Je me sens tout penaud. J’aurais dû l’aborder depuis longtemps déjà, au lieu de la mater comme un con. Une jolie femme seule et désœuvrée par une chaude nuit d’août, une tumescence fidèle, qu’est-ce que tu veux de plus, Carlos ? demande ma conscience. Tu attends une invitation ?

     La brune jette un coup d’œil dans ma direction et se lève. Je bois la vodka d’un trait. Elle passe devant moi, ses courbes jouent de mon illusion d’optique et se font tantôt abstraites tantôt figuratives. Mon émotion est vive. Mon cœur pompe comme un shadock. Je me retourne pour suivre des yeux le déhanchement de cette apparition qui entre dans le café. Quel dandinement merveilleux… Quel joli petit cul rond… Ma bouche muette s’immobilise un instant sur la première lettre de l’alphabet tandis que mes pensées s’animent. Elle va certainement aux toilettes. Je termine ma bière avec l’intention d’aller également y faire un tour, histoire de pisser un coup, bien sûr, mais aussi de voir si… enfin, on ne sait jamais ce que nous réserve la vie, quoi…

     Debout devant la cuvette sans lunette, j’essaie de faire le vide et me détend. Hélas, sans résultat. Mes jambes vacillent mais l’érection reste sur son socle. Il m’est impossible d’uriner dans ces conditions. Je ne cesse de penser à la brune apparition. En ce moment même, elle doit être sur le point de quitter son trône. Je l’imagine déjà qui essuie délicatement son intimité à l’aide de plusieurs épaisseurs de papier toilette ou bien d’un mouchoir en papier. Ensuite elle fait glisser sur ses cuisses sa jolie petite culotte blanche au museau familier, ah, bon sang… Si seulement j’avais eu le courage de l’aborder… Les secondes passent. Je ne débande pas. Ça commence à devenir douloureux. Ma quadragénaire est certainement partie. Elle doit marcher avec grâce sur les trottoirs de la ville pour rejoindre la solitude de son lit. Et d’autres hommes profitent du spectacle. Peut-être même que l’un d’eux va la draguer et réussir à la… Mais quel con je fais ! Il faut que je sorte d’ici. Que je m’éloigne de cet endroit licencieux. Et ma raison prendra le dessus sur ma faiblesse. D’autant plus que quelqu’un s’impatiente derrière la porte et ça ne m’aide pas du tout. Tant pis, je pisserai dehors.

     L’église du quartier me donne l’heure au moment où je sors du café. Minuit. Mais il ne se produit aucune transformation. Je reste aussi minable qu’à mon arrivée. Et comme si ça ne suffisait pas, je tombe sur un couple adossé à la portière ouverte d’une voiture, en train de s’embrasser goulûment. La femme tient quelque chose dans une main, mais je n’arrive pas à distinguer de quoi il s’agit. L’homme lui a retroussé la robe, moulante et en textile extensible, et lui fourre les mains dans la culotte. J’évite le trottoir pour ne pas les déranger, mais il me faut tout de même passer devant eux afin de continuer ma route. Ils sont tellement excités qu’ils ne se rendent même pas compte de ma présence. Je poursuis mon chemin, m’efforçant d’oublier l’image de ce couple exhibitionniste, essayant de penser à quelque chose d’anti-érotique. Mais la raideur pénienne persiste sans raison apparente. Et je suis obligé de marcher lentement à cause de ce pénis priapique qui frotte contre la braguette de mon jean à chaque pas. Ça ne va pas me calmer…

     Avenue des Minimes, je tombe sur une publicité sous verre pour de la lingerie féminine. Un superbe cul uniquement vêtu d’un string en dentelles pose anonymement. Décidemment, c’est la loi des séries. Et cette envie d’uriner qui se fait pressante… L’idée absurde de prendre une douche froide me passe par la tête. Et puis une autre. La seule façon de débander, quand l’excitation ne vous lâche plus la grappe, c’est d’éjaculer. Je ne peux m’empêcher de ricaner en imaginant comment appliquer cette solution radicale en pleine rue. Le feu passe au rouge et je traverse l’avenue pour emprunter un large trottoir bien éclairé. Une seule idée en tête. Pisser.

     Mon attention est alors détournée par une sombre impasse au revêtement composé de terre mélangée à des cailloux. Je m’engage dans cette étroite et longue voie sans issue avec la ferme intention de me libérer. Au fur et à mesure que je m’éloigne du trottoir éclairé, mes yeux s’habituent à l’obscurité. J’avise un véhicule luxueux stationné en plein milieu. Ce n’est pas la peine d’aller plus loin. Je m’immobilise contre le mur, déboutonne ma braguette et libère mon sexe. Alors, que faire ? Éjaculer ou pisser ?

     Un léger grincement, accompagné d’un soupir, me fait soudain sursauter. Je m’approche avec précaution de la voiture. En jetant un œil par la lunette arrière, je constate qu’un petit homme chauve est assis au volant. Á ses côtés une femme aux cheveux bruns lui prodigue une fougueuse fellation. Décidément, on n’échappe pas à la fatalité.

 

{…}

    

       Je viens d’avoir une longue conversation téléphonique avec Carlos. Il est en train de terminer son roman. Cette perspective a l’air de lui donner la forme. Enfin, il a l’air comme d’habitude. C’est-à-dire qu’il ne laisse rien paraître de ses maux. Je crois que ce qui le sauve, c’est sa faculté de tourner en dérision les évènements qui pourrissent la vie quotidienne de chacun. Je l’ai vu prendre de méchantes claques qui auraient étendu n’importe qui d’humain, se fourvoyer dans des histoires abracadabrantes qui auraient emporté la raison de n’importe qui de lucide. Et il en a toujours ri comme s’il en était simplement le narrateur. L’épisode de la mystérieuse brune qui lui montrait sa culotte m’a bien fait marré. Mais je me doute qu’il a dû s’en vouloir de ne pas l’avoir abordée.

Je pense sincèrement que Carlos a eu une bonne idée de se lancer dans l’écriture de ce roman. Quand on est au chômage depuis longtemps, ça mine la santé mentale, surtout pour quelqu’un qui se pose beaucoup de questions. Il occupe ainsi ses journées à faire un travail qui ne lui rapporte pas un salaire, ni une reconnaissance sociale quelconque, mais la satisfaction de savoir faire quelque chose. Et ça, je crois que c’est capital pour un être humain. Important pour son épanouissement. Carlos sait raconter des histoires et ça peut donner quelque chose d’intéressant. En plus, ça lui permet d’évacuer son trop plein d’imaginaire. Il réussira peut-être à voir plus clair en lui. D’ailleurs, à ce sujet, Léon aussi aurait besoin d’un régime…

En ce qui me concerne, tout se passe bien. Nous sommes hébergés généreusement dans un corps de ferme typique du Lauragais avec le confort nécessaire. L’accueil est chaleureux, l’ambiance bonne et la troupe motivée. Les répétitions de la pièce se déroulent sur un bon rythme. Nous organisons nos séances de travail en fonction de la chaleur. On commence le matin jusqu’à une heure de l’après-midi, quartier libre jusqu’à six heures, et on remet ça tard dans la nuit. Ce metteur en scène est vraiment barjot. Il a des idées qui jaillissent dans tous les sens. Heureusement que sa femme est là pour servir de mémoire sélective. On ne parle jamais assez des travailleurs de l’ombre, des fidèles compagnons de route qui apportent une aide indispensable à certains artistes doués mais aux idées bordéliques.

 

 

       Le comptoir du Bocal est bordé d’une rangée de buveurs d’apéritif. Le Pastis coule à flot et le Poisson frétille dans cette mer agitée. Trois clients déjeunent chez lui, ce midi d’août. Un jeune légionnaire en tenue de sortie, un travesti en tenue de congé et moi. Je suis en train d’écrire une carte postale à chacun de mes deux amis, Léon Bloumette et Jean Joreste. De temps à autre, je lève la tête pour observer la sortie de certains clients qui rentrent manger chez eux après quelques verres de ce fameux apéritif anisé. Peu à peu, le Bocal se vide à l’exception de deux ou trois d’entre eux qui ne mangeront certainement pas ce midi.

Je connais de vue le travailleur de la nuit. Il s’accorde certains soirs quelques pauses au Bocal. Il se fixe au comptoir, telle une moule sur son rocher, pour écluser des ballons de vin blanc entre deux marées. L’été, il est généralement chaussé de cuissardes et vêtu d’un body en cuir qui dévoile de magnifiques seins. L’hiver, il s’habille de robes moulantes sous un manteau en peau de lapin. Mais aujourd’hui les longs cheveux blonds du travesti sont sagement tenus par une barrette en écaille. Il arbore sur le nez d’extravagantes lunettes de soleil que pourraient tout aussi bien porter des starlettes en vadrouille au festival de Cannes. Mais ces vêtements sont sobres et classiques. Rasé de près, il évoque une femme un peu grande, certes, aux épaules fortes et au menton volontaire, mais tout à fait convenable pour les amateurs.

Le travesti observe à loisir les mâles environnants et je devine aisément qu’il hésite entre la virilité apparente du militaire et mon charme délicat. Le premier, un beau gars blond aux yeux bleus, semble se livrer à une réflexion phénoménologique concernant les orifices du genre humain. Quant à moi, qui ne fais pas partie des amateurs, ni de ceux qui ont à traverser des déserts et à monter des dromadaires, je me concentre sur ma sole. Sujet à ma phobie des arêtes.

Au moment du café, le légionnaire descend aux toilettes, bientôt suivi par le travesti. Cette petite queue leu leu n’échappe pas au Poisson. J’en profite pour lui glisser un commentaire :

- J’ai comme l’impression qu’ils ne prendront pas de dessert.

- Ho ! ho ! Ça sera pas la première fois que ce genre de truc arrive. Mes chiottes en ont vu d’autres, conclut le cafetier en me faisant un clin d’œil.

- Et tu prends un pourcentage ?

- Tu rigoles ? Tu sais que tu me donnes une idée, là…

Je connais le Poisson. C’est un excellent commerçant. Et je me doute qu’il ne m’a certainement pas attendu pour avoir cette idée. Le Poisson était un Maquereau : voilà un bon titre de roman. J’en ricane d’aise en douce. Et me décide à aller pisser un coup avant de partir.

En bas, la situation semble se préciser. En entrant à pas de velours dans un des box, je surprends le travesti poussant la porte que le militaire avait certainement omis de fermer. Il se colle derrière le blondinet. Tout contre. Je m’enferme sans faire de bruit. Au moment de me débraguetter, j’entends résonner la voix rauque du travesti.

- Alors, mon chou ? Ce n’est pas poli de faire ça en laissant la porte ouverte.

- Et tu crois que ça se fait, minaude le blondinet, de plonger tes grandes mains dans l’arrière-fond de ma culotte nationale ?

Leurs rires gras s’entremêlent un instant dans un frottement de textile, puis le silence se fait durant quelques secondes. J’essaie d’uriner sans me faire remarquer. En visant la faïence de la cuvette. La voix du soldat brise soudain la sérénité de ma vidange.

- Mais ? Putain, qu’est-ce que tu fais ? J’ai pas fini de pisser. T’en fous partout, là.

- Mais c’est qu’il bande fort, mon doux militaire.

- Mais lâche-moi, putain. Laisse-moi finir.

- Tu t’es déjà fait enculer, mon costaud ?

- C’est pas mon genre, s’indigne le blondinet.

- Pff ! Ils disent tous ça. Mais après une bonne pipe, ils ferment les yeux et hop ! Sonnez tambours et résonnez trompettes.

Ouh là, ça chauffe. Un peu d’intimité ne serait pas mal venue, pour ce couple moderne. Je me reboutonne en vitesse et sors sans tirer la chasse d’eau pour ne pas les distraire. Je traverse les toilettes aussi lestement qu’un chat en jetant un timide coup d’œil en direction du box. Mais le rideau est tiré. Je me lave rapidement les mains et me dépêche de grimper les escaliers.

Une fois arrivé au comptoir, j’avise le Poisson devant son tiroir-caisse ouvert, en train de compter des billets avant de les enfourner profondément dans les poches de son pantalon. Je ne peux m’empêcher de le taquiner en désignant des yeux l’escalier menant aux toilettes.

- Bon. Je te laisse à tes affaires.

- Ça veut dire quoi ça ? s’offusque le cafetier de sa grosse voix éraillée.

- Ben, tes additions. Allez, tchao !

   Le soleil disparaît rapidement derrière de gros nuages sombres. L’orage ne va pas tarder à gronder. Mes pas me transportent jusqu’au Jardin Japonais. Là, des chiens reniflant la perturbation atmosphérique rentrent leur maître, imités par quelques mamans à bébés. Seul persiste un couple d’amoureux fébrilement enlacés dans l’attente d’une bonne douche de romantisme.

Je m’accoude au balcon de la maison japonaise. Face au bassin qui ondoie comme un présage. Je me laisse aller un moment à la contemplation du noble élément en mouvement, puis lève les yeux vers l’horizon. Sur l’autre rive, une blonde créature lit un livre, étendue sur l’herbe. On dirait la jolie fille aux longs cheveux blonds qui entre dans l’immeuble à côté du Bocal. C’est peut-être elle, ma Mélodie…

De grosses gouttes s’éparpillent autour de moi. Le jardin se vide, mais le ciel semble avoir du mal à en faire autant. Soudain un éclair. Puis un deuxième, mais toujours pas de son. Le tonnerre frappe ailleurs. Ce n’est pas aujourd’hui que j’aurai un coup de foudre.

La blonde inconnue ramasse ses affaires et se lève. C’est peut-être une occasion idéale pour l’aborder. Je quitte prestement mon poste d’observation et contourne le bassin en pressant davantage le pas tandis que la jeune femme s’engage déjà dans l’allée de gravier qui mène à la sortie. Elle fait une halte afin de se chausser. J’en profite pour gagner quelques mètres. Elle ressemble vraiment à la fille de l’immeuble. Ah, si seulement je pouvais voir son visage. Pour en être sûr. Mes yeux sont attirés par le roman de Daniel Pennac, Monsieur Malaussène, qui dépasse du petit sac en toile. Allez, je tente le coup :

- Mélodie ?

La blonde se retourne dans un tourbillon de cheveux. Oui, c’est elle. La jolie fille aux longs cheveux blonds qui entre dans l’immeuble à côté du Bocal. Elle est vraiment jolie. Elle a un œil vert et l’autre bleu. Elle ramasse son sac en me regardant d’un air amusé.

- Pardon. Je vous ai prise pour une héroïne de roman.

Ses lèvres fines esquissent un sourire engageant, comme le chantait le basque… Mais je ne sais pas chanter et ne suis pas basque. Je bloque. Je ne trouve rien d’intéressant à dire. Elle continue de me regarder comme si elle attendait la suite.

- Voilà qui n’est pas banal, dit-elle, tout sourire.

Cette voix grave me magnétise alors que je suis déjà paralysé par le regard bicolore. Elle s’avance d’un pas comme pour m’encourager à poursuivre. Mais je n’ai rien d’un héros de roman et ne sais vraiment pas quoi rajouter. La jeune femme se décide à m’aider :

-          Eh bien, vous pourriez peut-être m’apprendre qui est cette Mélodie.

     Les grosses gouttes de pluie se transforment, se divisent, se multiplient comme autant de cellules. Le débit s’accélère au point d’obliger les rares piétons à courir jusqu’aux plus proches abris. Je saisis l’occasion en même temps que la main de mon inconnue pour l’entraîner vers la sortie dans une course aussi ridicule que désespérée. Ridicule, car cette scène m’évoque un film à l’eau de rose romantico-burlesque. Désespérée parce que lorsque on s’arrêtera, je n’aurai plus de raison valable pour tenir cette main frémissante de grâce dans la mienne. Et je devrai trouver quelque chose d’intéressant à dire. Des mots simples et magnifiques.

Un abribus attire mon attention. Je bifurque vers lui en entraînant ma blonde aux longs cheveux mouillés. Nous sommes tous les deux déjà bien trempés en atteignant l’abri. On s’observe, main dans la main, voilés par un rideau de pluie qui nous procure une certaine forme d’intimité malgré la circulation du boulevard longeant le canal latéral. La chaleur humide que dégage le goudron se mêle aux odeurs d’herbe mouillée pour composer un étrange parfum. Tout ça m’inspire :

- Comme il doit faire sec à l’intérieur de nos mains. Il faudrait ne plus les séparer de peur que nos paumes se mouillent.

- Pourquoi pas. Mais soyez donc moins crispé.

- Excusez-moi.

- C’est rien…

- C’est que je n’ai pas l’habitude des jeux de paumes.

- Et vous avez l’habitude de jouer à quoi, alors ?

- Oh… Eh bien je joue à la belote, à la pétanque, et je joue aussi au con.

- Pardon ?

- Non, ne vous méprenez pas. On peut le pratiquer en solitaire ou à plusieurs, mais le jeu de con est purement intellectuel. Ce qui est intéressant, dans ce jeu, c’est qu’on ne sait jamais si le con est celui qui gagne ou celui qui perd.

- Je vois. Votre truc, c’est plutôt les jeux de mots.

- J’aime aussi les silences.

- Hm…

- Vous avez quelque chose d’important à faire, là ?

- Non, pourquoi ?

- Parce qu’il ne pleut plus.

Elle accepte de prendre un verre et je l’entraîne au Bocal. Les chaises en terrasse sont mouillées. Nous choisissons une table à l’intérieur, devant la baie vitrée. Le Poisson n’est pas dans son Bocal. Il a peut-être été emporté par les grandes marées. La serveuse de jour, plus sage que celles de la nuit, vient nous porter le thé commandé et s’en retourne astiquer les manettes à pression. D’abord on se regarde en silence, avec les yeux embués de romantisme, tout en buvant à petites gorgées la boisson très chaude. Et puis on se met brusquement à parler de tout et de rien pour ne pas aborder le seul propos qui nous intéresse depuis que nous sommes installés à cette table. Nous. Les minutes passent sournoisement. Et voilà que la jolie blonde aux longs cheveux blonds regarde sa montre bracelet, puis m’offre un beau sourire et m’annonce qu’elle doit rentrer. Je dois avoir une tête de désespéré parce qu’elle rajoute instantanément qu’elle aimerait bien me revoir. Surpris par cette déclaration aussi directe que lucide, je ne parviens à extraire de ma bouche sèche que des mots balbutiés pour lui signifier combien sa proposition me remplit de joie. Elle rit poliment et me propose de nous retrouver ici même, demain aux alentours de dix-huit heures.

En sortant du Bocal, je l’accompagne jusqu’à l’immeuble d’à côté. Nous restons face à face quelques secondes encore à étirer un temps élastique. Mes prunelles nues se baignant tour à tour dans son œil vert et dans le bleu. Un nouveau sourire s’installe sur ses lèvres aussi naturellement qu’un fruit vient après la fleur. La beauté, le parfum et la respiration de la fleur ravissent un moment nos sens jusqu’à ce que le goût s’approprie définitivement le fruit.

Nos lèvres vont se toucher lorsqu’un mouvement sur la chaussée attire mon attention. Une voiture lancée à grande vitesse et déviée par un aquaplaning. J’ai juste le temps de réaliser qu’elle fonce droit sur nous. Je prends ma blonde par la taille et l’entraîne sur le côté. Le plus loin possible. Je réalise à cet instant que l’on va s’étaler sur le bitume. J’essaie d’amortir la chute de la fille avec mon corps. Mais je comprends immédiatement que ma tête va violemment heurter le sol.