Mots et Musiques         d’un homme ordinaire

 

 

  

ALCOOL, SEXE ET DÉSESPOIR

(Extraits, août 1990)

 

 

 

     Un homme vêtu de noir serait allongé sur le lit d’une chambre d’hôtel sans étoiles. Il tiendrait une cigarette dans une main, et dans l’autre un verre de Lagavulin qu’il dégusterait en écoutant de la musique. Le baladeur posé sur son ventre diffuserait dans ses oreilles un blues de Paul Personne. Par-delà le vélux, l’homme observerait la lune comme un point dont l’interrogation se perdrait dans l’infiniment grand et ses sombres pensées suivraient son regard. Aussi se sentirait-il soudainement infinitésimal avec ses obsédantes petites questions existentielles. Il écraserait le mégot dans un cendrier. Dernière gorgée d’alcool. Ensuite il irait rejoindre d’autres anonymes pour soûler sa solitude dans l’universalité de leurs borborygmes. Sentir l’amertume de la bière désinfecter ses lèvres de l’impureté du monde. Il voudrait oublier, juste quelques heures, que la terre n’est pas lisse et que son relief chaotique fourmille d’imbéciles heureux, de salopards égoïstes et d’escrocs sans vergogne. Boire pour défigurer la nature et se transformer en créateur quitte à renverser des verres et pisser à côté de la cuvette. On ne perd jamais son temps à refaire le monde. Il en reste toujours un peu de poésie. C’est déjà ça de gagné.

L’homme vêtu de noir pousserait la porte d’un bar de nuit coincé entre deux sex-shops dans un quartier chaud de la ville. Les lumières tamisées de l’établissement garantiraient une certaine intimité aux visages. La musique rythmique désinhiberait les oreilles. Des consommateurs assis par groupe de trois où quatre autour de tables basses riraient haut et parleraient fort. Quelques mâles tacheraient leur foie posé sur le comptoir en un rite solitaire. Certainement de grands buveurs. Il se ferait une petite place parmi eux et s’allumerait une cigarette.

Une jolie serveuse s’agiterait de l’autre côté. Elle aurait deux lacs de haute montagne à la place des yeux. Son petit corps de flamme s’échapperait parfois pour danser entre les tables réduites en cendres tandis qu’elle poserait une bouteille ici, ramasserait deux verres là, tout en s’ajustant une mèche de cheveux noirs d’un geste furtif. Elle repartirait aussitôt dans un gaz incandescent. Cette fille-là ne serait pas mexicaine et porterait des chaussures de sport à la mode, mais ce port de corps altier et ce visage fier lui ferait songer à la serveuse de John Fante dans son roman Demande à la poussière. Et tout comme le héros Bandini, il aurait du mal à prendre une décision et changerait souvent d’avis quitte à se trouver en contradiction permanente.

Les heures s’écouleraient aussi rapidement que l’alcool dans les gorges tabagiques. Aucune des rares femmes présentes dans le pub n’attirerait particulièrement son regard. Ainsi ses yeux détailleraient fréquemment les gestes automatiques de la serveuse. Il boirait devant ce feu de chair consumant la salle en un gigantesque incendie de houblon. Deux ou trois pompiers secouraient leur lance impuissante dans leur pantalon. Les grands mâles accoudés au comptoir marqueraient leur territoire avec des flaques de bière. Mais cette serveuse ne serait pas une chienne. Enfin, pas vraiment. Elle s’arrêterait tout contre eux pour ramasser subrepticement leur verre vide, mais jamais elle ne se laisserait prendre. Pourtant le sourire de cette petite garce aux lèvres de pétales de pavot le rendrait euphorique. Il tomberait à son tour dans le sac de la belle parmi le vrac des choses utiles. Est-ce que l’avenir de l’homme se perd dans le sac des femmes ?

Sa descente aux toilettes le conduirait dans un endroit exigu et insalubre. Sur le sol en béton armé de flaques de miction trônerait une cuvette en ruine de faïence d’où émaneraient de nauséabondes odeurs. Des morceaux de papier hygiénique traîneraient parterre. Quelques graffitis obscènes et de mauvais poèmes laissés par de précédentes victimes recouvriraient les murs lépreux de ce champ de bataille.

L’homme vêtu de noir vomirait son trop plein de mal-être dans la gorge sale et profonde des ces toilettes publiques. Il dégorgerait son whisky, sa bière et sa sale vie. Et malgré les odeurs, il resterait penché en avant quelques minutes, le nez comme une chaussette trouée au-dessus de cette tombe. Á sécher sa vie. Á désespérer sur son triste sort. Lui qui voudrait tant savoir simuler comme les autres. Faire semblant d’être heureux, pour se sentir immortel.

 

Léon Bloumette, un ami d’adolescence qui habite le même immeuble, frappe ses trois petits coups habituels à la porte de mon studio. J’ai de la peine à laisser mon solitaire dans ces toilettes sordides, penché sur la cuvette et expulsant son désespoir. Mais pour le moment la réalité me semble plus importante et plus urgente que la fiction. Je pose le stylo et me lève pour aller ouvrir.

- Salut, Carlos Martxí. Je te dérange pas trop ?

- Eh bien, c'est-à-dire que j’étais en plein dans mon truc, là…

- Ah oui, j’y pensais plus. Alors, ça y est ? T’as commencé ?

- Oui. Doucement. Entre les visites et les coups de fils.

- Oh !… Si je te dérange, tu me le dis, hein ? Je repasserai plus tard.

- Mais non, Léon. Installe-toi. On va se boire une Leffe.

- Bonne idée… Et laisse tomber le verre. Je la prends au goulot.

- Comme tu voudras. Alors, ton nouveau travail ?

- Bof… Je me suis tiré. C’était un boulot pénible, mal payé et abrutissant. Et comme si ça suffisait pas, j’avais sur le dos un chef de quai genre petit roquet qui m’aboyait dessus sous prétexte que j’étais nouveau dans l’équipe. Toujours à gueuler que je suivais pas le rythme des autres. Alors l’autre jour, avant de me casser, je lui ai dit que j’étais pas une fourmi.

- Ouais. Toi, tu serais plutôt du genre cigale.

- Hé ! hé !

- Tiens…

- Merci… Ah ! Ce que j’aime, chez toi, c’est qu’il y a toujours de bonnes bières bien fraîches quand il fait chaud. Allez, à la tienne.

- Salud… J’ai comme l’impression que tu as déconné, là. Tu aurais pu au moins assurer ta sortie en te faisant licencier pour bénéficier d’une bonne allocation.

- Je suis pas un calculateur. Et je peux très bien me contenter de ma petite pension.

- Je sais bien. Mais le problème n’est pas là. Tu as des droits. Va faire un tour aux ASSEDIC, ça te coûte rien.

- Ouais ouais, j’irais…

- Je comprends que tu ne sois pas enthousiasmé. Ce matin encore, à l’ANPE, je n’avais pas trop le moral en jetant un œil sur les offres d’emplois. Tous ces boulots correspondent à un monde auquel je n’appartiens pas… Pourquoi n’aurait-on pas le droit d’user sa vie à faire quelque chose qui nous intéresse vraiment, une activité dans laquelle notre personnalité peut s’épanouir librement, même si ce n’est pas productif en terme de richesse économique ? N’y a-t-il donc pas assez de biens mal accumulés sur cette terre ?

- Ouais… Quand je pense à tous ces boulots à la con dans lesquels je m’embarque depuis toutes ces années, ça me file pas envie de fréquenter l’ANPE. Ah non… Tu vois, ça me branche pas trop de suivre la voie de mes parents. Ils ont bossé dur toute leur vie pour avoir droit à une retraite misérable dont ils ont même pas pu profiter. Pourquoi mon père est mort carbonisé dans son semi-remorque ? Á cause d’un accident provoqué par la fatigue. Et pourquoi ? Parce qu’il était obligé de respecter les horaires que lui imposait son patron. Pour pas perdre son travail. Pourquoi ma mère est morte d’un cancer généralisé ? Parce qu’elle a respiré pendant trente ans des saloperies de produits chimiques dans cette putain d’usine qui peut exploser n’importe quand tellement les consignes de sécurité sont négligées. Tu sais, j’ai compris un truc. La vie, il faut se la faire tant qu’on a la santé… Excuse-moi de te faire chier avec tout ça…

- Mais pas du tout. D’ailleurs, je suis entièrement d’accord avec toi. On n’est pas là pour engraisser des salauds qui n’ont aucune considération pour le genre humain. Allez, mec ! Ne te laisse pas aller… Dis, tu as remarqué que le mobilier des nouvelles ANPE ressemble à celui de la Poste ? On croirait qu’ils l’ont trouvé dans un carton de jouets pour gosses. Couleurs ludiques, formes uniformes… On aurait presque envie de partir à la plage.

- C’est pour que ça soit plus gai ! Déjà que les chômeurs sont malheureux, faudrait pas en plus que les employés de l’ANPE bossent dans un décor lugubre. Faut ménager le moral des bêtes. Tu sais que dans les élevages industriels ils utilisent de la musique et des couleurs pour améliorer le cadre de vie restreint des animaux, et donc la production ? Ha ! ha ! Ça devrait t’inspirer pour ton roman, toute cette connerie humaine.

- Oui, bien sûr. Il y aurait des tonnes de tomes à écrire sur ça. La connerie individuelle, la connerie collective…

- La connerie universelle ! Ah, si seulement la science pouvait se pencher sur ce mystère…

- Si le cerveau n’est qu’une connexion de circuits électrochimiques, il suffirait peut-être de déconnecter celui de la connerie. Ça nous ferait des vacances.

- Hé ! hé ! Dis donc, en parlant de connerie humaine, ça serait pas l’heure de prendre l’apéro chez le Poisson ?

- Il me semble qu’on est déjà en train de boire un coup là, non ?

- Ah, mais moi j’ai fini ma bière. Et comme c’est ma tournée, je t’offre un Pastis au Bocal. Je dis pas qu’on est pas bien, chez toi, mais ça manque de filles à regarder.

- Désolé, mec. Mais je n’ai pas ça au réfrigérateur.

- Alors ? On serait mieux en terrasse. Surtout avec ce temps. Pense à toutes ces jolies filles qui marchent sur les trottoirs.

- Le soleil les rend belles, gaies, insouciantes et disponibles…

- Ouais ! Le soleil les déshabille.

- Léon, tu es un obsédé sexuel.

- Ah tu peux parler, toi !

- Je ne suis pas un obsédé sexuel. Je suis un esthète. J’aime la beauté en général et celle de la femme en particulier.

- Carlos, ça bande un esthète?

- Vas y, fous toi de ma gueule. Le principal, c’est que ça te fasse du bien. C’est fait pour ça, les amis. Aimer en silence. Aider l’air de rien. Ne t’inquiète pas, je ne dirais à personne que tu mates la voisine du soir au matin.

- Alors là c’est salop ! On avait dit qu’on parlerait plus de la voisine. Sujet tabou entre nous et chacun pour soi. Tu te souviens ?

- Je suis un homme de parole.

- Je m’en rends compte… Et d’ailleurs tu devrais pas faire le malin, Carlos Martxí. Parce que toi aussi tu la mates, la voisine.

- Oui. Mais mes observations relèvent d’inspirations purement esthétiques. Quant à mes commentaires, ils restent respectueux de la nature humaine. Et pour répondre à ta question de tout à l’heure, sache qu’un esthète n’est qu’un homme. Et un homme, ça bande. Donc, un esthète, ça bande.

- Et les femmes alors, elles peuvent pas être esthètes ?

- Si. Mais elles ne peuvent pas bander.

- Ha ! Ha !

- Quoiqu’il existe plusieurs façons d’exprimer son goût pour la plastique du corps humain. En ce qui concerne la réaction de l’homme, il est courant d’évoquer une imagerie guerrière comme bander ses muscles ou bien son arc, mais pour désigner le processus féminin on aurait plutôt tendance à employer une métaphore poétique relative aux éléments, et plus particulièrement à l’eau.

- Bravo ! De l’eau pour le Pastis.

- Tu ne lâches jamais le morceau, toi. Hein ?

- C’est tout le drame de ma vie.

- Respire, Léon. Il faut prendre le temps de vivre.

- Ouais. Je sais. Mais le temps passe si vite.

- C’est pour ça qu’il faut tâcher de le retenir un peu en adoptant une attitude adéquate à chaque évènement.

- Ouais. Tu parles comme un livre, toi. Si tu crois que je vais passer mon temps à réfléchir comment je dois justement le passer à chaque fois que je fais quelque chose, j’ai plus le temps de vivre… Eh bé, pourquoi tu rigoles ?

- C’est que tu sais être drôle, Léon.

- M’ouais. En tout cas, la meilleure façon de retenir le temps qui passe, c’est de rien faire, justement. Comme ça, je trouve le temps long.

- Tu devrais te renseigner à L’ANPE au sujet des reconversions professionnelles. Pourquoi tu ne suivrais pas une formation ?

- Qu’est-ce que tu déconnes ?

- Oui, pourquoi ne pas te spécialiser dans l’humour philosophique. Lance-toi dans le spectacle. Tu as de la matière.

- C’est sensé être drôle ? Bon, allons plutôt faire un tour au Bocal. J’ai envie de retenir le temps à la terrasse d’un café en buvant un Pastis bien frais. Et puis j’ai aussi envie de regarder passer des jolies filles. Même si elles me regardent pas.

- Ne t’en fais pas, Léon. Nous avons aussi le droit au bonheur. On finira bien par en trouver une qui nous regarde sans pour cela être atteinte de strabisme.

- Pourvu que ça soit pas la même !

- Et si c’est la même, tu te priverais à cause de ça ?

- Faudrait que je réfléchisse…

- Moi, j’ai déjà réfléchi. J’ai perdu trop d’occasions jusqu’ici à cause de ma timidité maladive et d’une morale par trop influencée par ce satané sentiment de culpabilité qui nous colle à la peau depuis l’invention de la religion. Tu comprends, je suis gravement en manque. Ça nuit à ma santé. Alors si une femme me fait comprendre clairement qu’elle me désire, eh bien je suis partant.

- Bravo ! Mais plus sérieusement, ça te ferait pas chier que je fasse l’amour avec la même fille que toi ?

- Heu… Evidemment, en utilisant ces termes, ça sous-entend… enfin, il faudrait que j’y réfléchisse…

   Le Poisson est le surnom que Léon a donné au patron du bistrot que l’on fréquente. Les verres épais qu’il porte sur le nez ont un effet loupe comme la paroi convexe d’un bocal où s’agiteraient ses yeux pisciformes. Son établissement, que nous avons tout naturellement surnommé le Bocal, accueille une clientèle tranquille en journée, mais la nuit y attire toutes sortes de fêtards qui viennent écouter de la musique, ainsi que les travestis qui travaillent sur les contre-allées du boulevard périphérique.

Le Bocal se situe à deux cent mètres de l’immeuble où nous habitons, Léon et moi. Nous fréquentons sa faune en toutes saisons. Avec une prédilection pour l’été. Á cause de la terrasse. En soirée, le Poisson emploie un banc de sirènes qui font office de serveuses. Aussi n’est-il pas étonnant de découvrir bien des épaves dans les tréfonds. Les yeux ouverts et les mains libres, je ne crains pas de me frotter à ces charmeuses. Toute mélodie à une fin. Ces rabatteuses ne tardent pas à redevenir ce qu’elles n’ont jamais cessé d’être : des morues. Ensuite, pour qui veut s’adonner à la pêche et sait faire preuve d’un peu de patience, ce n’est plus qu’une question d’appât.  

Tandis que Léon s’attable en terrasse pour retenir le temps et regarder passer les filles, je vais commander deux Pastis au Poisson. Un vieil homme noir vêtu d’un costume en lin blanc boit un demi au comptoir. Il discute avec le cafetier tout en tenant son verre à la main d’une façon élégante, le corps bien droit malgré son âge. D’après ce que j’entends, il parle de son neveu qui va bientôt venir en France pour lui rendre visite et peut-être même s’y installer. Le vieil homme me fait un large sourire en guise de bienvenue. J’y réponds par un léger mouvement de bouche. Le Poisson s’approche de moi en frétillant.

- Salut, l’écrivain ! Alors ? Ça va comme tu veux ?

- Comme d’habitude. Alcool, sexe et désespoir.

- Ho ! ho ! L’alcool, c’est bon pour mon commerce. Et tant qu’y a du sexe, y a de la vie. Et pour le désespoir, je te prépare tout de suite les Pastis.

- Tu es un vrai philosophe. Ça ne fait pas de doute.

- C’est ce que me disait toujours ma femme avant de se barrer.

- Elle ne comprenait peut-être pas la philosophie.

- M’ouais… Au fait ! Votre pote vous cherchait, tout à l’heure. Tu sais, le beau brun avec la voix très grave…

- Qu’est-ce que tu lui as dit ?

- Que je vous avais pas encore vus aujourd’hui, mais que vous serez certainement ici pour l’apéro.

- Tu as des dons de voyance, dis-je en faisant un clin d’œil au vieil homme qui me regarde avec malice. Il laisse échapper un petit rire complice avant de s’adresser à moi.

- Quand on est patron de café, il faut apprendre à voir l’âme et à écouter le cœur de ses clients.

Je suis surpris par ses propos et en cherche la signification exacte pendant quelques secondes, car ils me paraissent ambigus. Le vieil homme m’observe en souriant, le verre à la main, comme s’il espérait une répartie. Le Poisson le désigne du pouce et me dit d’un air blasé.

- Fait pas attention. Moi non plus je comprends jamais ce qu’il me dit. Mais c’est normal. Il était professeur de philosophie à Paris avant de prendre sa retraite. Alors forcément, ça le travaille encore.

Nous rions poliment pour faire plaisir au Poisson. Cette fois-ci, c’est le vieil homme qui me fait un clin d’œil en portant le verre à ses lèvres. Je lui souris une dernière fois avant de retourner en terrasse avec les deux Pastis et une bouteille d’eau fraîche.

Léon est concentré sur les jambes des femmes qui circulent sur le trottoir. Sa bouche s’arrondit lorsqu’une jolie fille aux longs cheveux blonds passe devant nous. Elle nous jette un rapide coup d’œil et entre dans l’immeuble d’à côté. J’imagine que Léon doit se faire des commentaires. Il tient une cigarette à la main, et de l’autre il se caresse distraitement le ventre. En général, ce geste indique que mon ami est apaisé. Je m’assieds en face et lui annonce le retour de Jean.

- Ah, soupire Léon, en revenant à la réalité. Il va certainement repasser au Bocal, puisqu’on est pas à l’appart.

- Élémentaire, mon cher Léon.

- J’espère qu’il est pas allé à Paris pour rien.

- Voir Paris, c’est déjà quelque chose.

- Je voulais parler du rôle.

- J’avais compris.

- Voilà, messieurs. Je vous apporte les olives.

- Merci.

- C’est quoi le plat du soir ? s’informe Léon.

- Du poisson que j’ai pêché moi-même. Eh bé, qu’est-ce qui vous fait marrer ?

- Rien, répond Léon en contenant son rire. C’est nerveux.

- Laisse tomber. Il s’est levé avec la connerie, ce matin.

- Ouais, c’est ça, reprend Léon. J’ai la connerie en moi. Et ça me file faim, conclut-il en avalant deux olives.

- Dis donc, Léon. Je sais bien qu’on ne doit pas en parler, mais j’avoue que ça me démange un peu…

- Tu as des hémorroïdes ?

- Qu’est-ce que tu es drôle, parfois, Léon. Quand je te le dis que tu devrais faire comique comme métier. Non, je voulais parler de la voisine. Tu l’as vue aujourd’hui ?

La question surprend et inquiète mon ami qui imagine souvent le pire. Ses yeux pétillent toujours quand on parle de la jeune et jolie maman célibataire du rez-de-chaussée. Lui aussi fantasme sur cette blonde aux yeux verts qui s’habille si sexy. Mais il est beaucoup moins discret que moi. Nous avions décidé de ne pas en parler entre-nous, histoire de ne pas nous mettre la pression. En attendant, il nous arrive de déroger à la règle pour notre plus grand plaisir à tous les deux.

- Non. Je l’ai pas vue. Et toi ?

- Moi non plus. Ah, Léon… Quelle chance tu as d’habiter juste au-dessus de son studio. Tu entends tout de sa vie, de ses joies, ses larmes…

- J’entends surtout la petite Lucie qui me réveille la nuit.

- Ce n’est qu’un bébé, voyons. Et je t’ai déjà proposé d’échanger nos studios, tu te souviens ?

- Non. Je suis très bien là où je suis. On en a déjà causé, Carlos. Je supporterais pas de vivre avec juste un vélux au-dessus de ma tête pour mater le monde. Ça me rendrait claustrophobe.

- Mais c’est encore mieux que ça. C’est une fenêtre sur le ciel. C’est…

- Je me fous des étoiles. Je préfère garder mon petit balcon avec vue sur les jambes des filles au volant.

- Alors les chômeurs, ça magouille ?

La voix grave de Jean Joreste, qui est également un ami d’adolescence, me séduira toujours. C’est d’ailleurs un bel homme, viril, aux boucles brunes et aux lèvres sensuelles. Ses yeux, sombres, sont pourtant remplis de lumière. Constamment vêtu de noir, il aime à porter chapeau et foulard. Jean est le troisième luron de la bande. Le seul d’entre-nous à travailler régulièrement. Il enregistre des voix pour la pub entre deux pièces de théâtre. Le voilà de retour de la capitale où il est allé subir un casting pour un téléfilm.

Le Poisson, qui connaît bien son Léon, apporte une deuxième ration d’olives. Jean s’installe à notre table et en profite pour commander une Amberley.

- Dis donc, Jean, comment tu sais que je suis au chômage ?

- Mais voyons, Léon. Tu ne tiens jamais plus de trois semaines au même endroit. Et ça fait bien un mois que tu es entré dans cette boîte de transports, non ?

- Tu veux insinuer que je le fais exprès, c’est ça ?

- Mais non.

- Tu sais, je culpabilise d’être au chômage, mais je me sens bien quand même. Et je vais te dire pourquoi. Parce que j’en ai marre de décharger des semi-remorques, cartons après cartons, camions après camions. C’est un boulot à la con. Parce que j’en ai marre de poser du matin au soir des enveloppes sur un tapis roulant, sur un tapis qui s’arrête même pas pour te laisser aller pisser un coup. C’est un boulot à la con. Et emboîter toute la journée des embouts de plastique mou dans une sonde en plastique dur, c’est vraiment con… surtout pour la truie qui connaîtra jamais la queue d’un cochon. Et distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres, c’est pas un boulot à la con ? Aller faire chier les gens chez eux avec de la publicité ? Comme si on était pas déjà assez agressés avec ça ! J’ai fais ça un moment, histoire de marcher un peu, de faire de l’exercice, mais ça m’a pas fait maigrir pour autant. Je fatiguais vite.

- Laisse tomber, Léon, dis-je en faisant un clin d’œil à Jean. Tu ne vois pas qu’il te fait marcher, justement ? Á peine arrivé il te cherche déjà…

- S’il me cherche, il va me trouver.

- Où ça ? insiste Jean. Dans la cuisine ?

- Ah ça vous fait rire… Vous me faites une fine équipe à vous deux.

Connaissant la susceptibilité de Léon, j’essaie de changer de sujet.

- Alors, Jean. Tu l’as décroché ce rôle ?

- Je crois que le casting s’est bien passé. Mais en additionnant les comédiens qui viennent du théâtre, les acteurs de cinéma qui ont leurs entrées à la télévision et ceux qui sortent fraîchement des écoles, ça fait beaucoup de monde pour un seul rôle. Et comme n’importe qui de vivant peut se débrouiller plus ou moins bien devant une caméra…

- Ça veut pas dire que ça sera un bon acteur, coupe Léon.

- Tu as raison. Mais ça, tout le monde s’en fout à partir du moment où l’on considère que ces acteurs sont représentatifs d’une majorité de téléspectateurs et qu’ils font de l’audience. Puisque le principal intérêt des produits télévisés consiste à placer de la pub.

- Le problème, c’est que des mauvais acteurs envahissent le cinéma avec de mauvais films tournés par de mauvais réalisateurs, insiste Léon. Maintenant la mode est aux petites vedettes du petit écran. On retrouve toujours la même équipe de comiques qui ont fait leurs premiers pas à la télé dans des émissions de divertissements à la con, et qui sont choisis en fonction de leur capacité à attirer les téléspectateurs dans les salles. Et comme si ça suffisait pas, on doit se taper leur promo jusqu’à l’écoeurement parce qu’ils squattent les stations de radio, la presse écrite et les chaînes de télé pour vendre leur merde. Il m’est déjà arrivé de voir au même moment dans la journée les mêmes gueules raconter les mêmes conneries. Et bien sûr, les médias en général se font pas prier pour les racoler. J’appelle ça du bourrage de crâne. Tu vas pas me dire, Jean, que ces gens aiment le cinéma ? C’est du commerce, voilà tout !

- C’est vrai que depuis quelques temps on assiste à une prolifération de comédies crétines basées sur des vannes débiles. Le scénario est souvent remplacé par des saillies verbales de fin de banquet et les acteurs ont autant de talent que des amuseurs de club de vacances.

- Le problème, c’est qu’ils ne me font pas rire, dis-je en terminant mon verre. Il m’arrive même d’avoir la réaction inverse. Et je dois me contenir pour ne pas pleurer devant ces inanités humaines.

- Moi non plus, ils me font pas rigoler ! s’exclame Léon en avalant deux olives. Ou alors, quand je rigole, c’est pour me foutre d’eux.

- Nous assistons à l’abrutissement de la société par le biais d’une sous-culture. Cela convient parfaitement aux industries culturelles dont la haute ambition se résume à faire rapidement du profit en fabriquant et en vendant de la mauvaise qualité. Et ça arrange la classe politique pour laquelle le peuple doit rester con et servile.

- Ça c’est parlé ! Carlos, conclu Léon en se fourrant les dernières olives dans la bouche.

Jean et moi observons depuis un moment que l’indignation de notre ami ne l’a pas gêné pour se taper presque toutes les olives farcies aux anchois. Je lui fais un clin d’œil tout en m’adressant à Léon.

- Bon, je crois qu’il va être l’heure de passer à table. Qu’est-ce que tu en penses, Léon ?

- Tu parles comme un sage, Carlos Martxí.

 

 

Trois heures du matin. L’homme vêtu de noir quitterait le bar de nuit en y laissant son ivresse et marcherait d’un pas lent vers son hôtel sans étoiles. Une fois de plus, il rentrerait seul et malheureux, songeant au temps qui passe et à sa situation de célibataire malgré lui. Une fois de plus, il ferait un effort considérable pour ne pas pleurer. Il se dirait qu’un homme ne s’apitoie pas sur son sort comme ça, en pleine rue, même s’il fait sombre et s’il a ses raisons.

Elle serait tapie sous un platane à quelques mètres de lui. Large sourire. La jeune panthère noire lui proposerait l’Afrique pour la modique somme de cinquante euros. Le petit homme blanc se sentirait comme une proie masochiste face aux longues dents jaunâtres. Mais la serveuse l’aurait si bien excité qu’il accepterait de suivre la professionnelle. Il s’arrêterait devant un distributeur automatique pour retirer exactement la somme adéquate car il n’aurait pas les moyens de se balader avec autant d’argent sur lui.

L’antre du fauve. L’animal retirerait sa fourrure. Le chasseur solitaire ne pourrait contenir une érection à la vue des blancs dessous luisants sur la peau noire. Nus, ils s’approcheraient du minuscule point d’eau. La désormais femme lui laverait le pénis, pratique d’un autre âge, celui d’avant le latex. Le sexe de l’homme se durcirait définitivement entre les paumes expertes de la professionnelle. Sur la couche recouverte d’un tissu flamboyant, elle lui dirait de s’allonger sur le dos. Il se laisserait sucer par la bouche indifférente. Ce goût de plastique doit être bien désagréable. Mais qu’importerait ! Son âme céderait à l’appel des succions. L’explorateur perdrait tout contrôle moral. Il profanerait le temple indigène de ses doigts civilisés. Mais la féline ne se laisserait pas faire et roulerait sur le dos. Puis, faussement lascive, lui proposerait de la pénétrer. Il la prendrait frénétiquement en imaginant un long rituel mystique. Une danse tribale autour du feu sacré. Gémissements hypocrites. Complicité feinte. Mais au bout d’un moment, exaspérée par tant d’ardeur, elle lui demanderait de venir en langage putois.

Son membre n’aurait été qu’un touriste parmi tant d’autres dans cette brousse si fréquentée par de blancs explorateurs. Les putes des rues sont des ouvrières de la pine soumises au rendement. Elles bâclent le travail, ne vous laissent pas les toucher comme l’on voudrait caresser une femme à qui l’on fait l’amour. Et elles vous pressent si vous n’avez pas l’éjaculation précoce. Et si dans un instant de faiblesse vous avez le malheur d’épancher vos petites misères, elles vous répondent pour parler, mon coco, va donc voir ta femme… Les putes des rues rendent tristes. La masturbation en solitaire également. Après l’acte, un vide s’installe. Comme un manque de tendresse, de compréhension, de dialogue. Bref, une absence d’amour.

L’homme vêtu de noir regagnerait mélancoliquement son hôtel sans étoiles en redressant son petit corps d’adolescent à la démarche hésitante. Le point d’interrogation lunaire l’accompagnerait dans le ciel. Mais il n’aurait pas envie de se poser davantage de questions.

Keta M’Boutoa serait le sexagénaire réceptionniste qui vivrait au rez-de-chaussée de l’hôtel. Dans un deux-pièces avec cuisine et salle d’eau. Il aurait pour habitude de somnoler au fond d’un vieux rocking-chair en bois installé derrière la réception, les lunettes de vue relevées sur ses cheveux grisonnants et un Strange ouvert reposant sur son ventre. Il conserverait une pile de vieux numéros sous le comptoir afin de passer le temps. Le réceptionniste ne serait pas un grand bavard. Il dialoguerait parfois avec les clients les plus sympathiques de l’hôtel, notamment avec le solitaire du troisième. Un jour, Keta M’Boutoa lui aurait dit que vivre seul tue l’esprit. Depuis, ils s’échangeraient régulièrement quelques phrases, mais elles ne les mèneraient jamais au fond d’eux-mêmes. Lorsqu’un mot fleurterait trop près de leur intimité, ils mettraient fin à la conversation par une banalité qui semblerait résulter d’un accord tacite. Une façon comme une autre de se protéger.

L’homme vêtu de noir franchirait la porte d’entrée de l’hôtel sans étoiles. Il traverserait le hall d’un pas silencieux, jetant un œil inquiet sur le réceptionniste endormi. Il se hisserait jusqu’au premier en s’accrochant fermement à la rampe des escaliers à la pente raide, essayant de ne pas trop faire grincer les marches en bois.

Les chambres du premier étage seraient destinées aux voyageurs de passage. Au deuxième vivraient deux autres africains, qui ne rentreraient que tard dans la soirée et se lèveraient tôt le matin pour aller besogner, ainsi que Fesobi, le neveu du réceptionniste. Venu en France pour étudier, lui aurait confié le tonton dans un moment de relâchement. Ce serait un beau jeune homme à l’élégance indiscrète et au rire bruyant. La quatrième chambre serait inoccupée. Fesobi chercherait sa clef dans les poches de sa veste tandis que deux charmantes jeunes filles enlacées autour de sa taille, aux petits rires si féminins et si coquins, fouilleraient dans les poches de son pantalon. L’homme vêtu de noir surprendrait le trio, langoureusement avachi contre la porte. Il serait le plus gêné des quatre.

- Salut, Fesobi.

- Hey ! Mec !

- Bonsoir, mesdemoiselles.

- Je te présente Joséphine et Larissa. Deux copines étudiantes.

- Elles étudient bien tard...

- Hé ! hé ! Ça te dit de fumer un pet avec nous ?

- Bof…

- Ou de boire un verre de punch abracadabrant ?

- Non, merci. Pas ce soir.

- Tu as l’air triste.

- Je suis mort. Et je n’ai qu’une envie, c’est d’aller me coucher.

- Ok. C’est toi qui décides de ton bonheur.

- Allez, bonne nuit.

- On va faire ce qu’il faut pour ça, mec.

Leurs rires se mélangeraient tandis que le solitaire effectuerait son ascension jusqu’au troisième étage, qu’il partagerait avec deux étudiants vénézuéliens. La dernière chambre servirait de remise. L’homme vêtu de noir enfoncerait tant bien que mal sa clef dans la serrure, entrerait furtivement et refermerait la porte au monde. Sa chambre serait située juste au-dessus de celle occupée par Fesobi et ses deux copines. Les ricanements s’infiltreraient par moments jusqu’à lui. Une fois dans son lit, il se souviendrait de la scène qu’il aurait surprise dans le couloir. Il imaginerait les corps dénudés des étudiantes. On commence par emmêler les rires et l’on fini par enchevêtrer les corps, se dirait-il. Mais il sombrerait dans un sommeil trop profond pour entendre leurs gémissements de plaisir.

Le petit matin le réveillerait à grands coups de lumière bleue. Il aurait oublié de tirer le rideau du vélux. Le ciel tout entier viendrait se froisser dans son lit. L’éveillé solitaire se forcerait pour esquisser un mouvement dans l’espace. La bouche pâteuse et la tête dans le cul, il s’enverrait deux Efferalgans avec un grand verre d’eau. Il se rendrait ensuite aux toilettes et s’assiérait sur la lunette pour uriner confortablement, puis retournerait se coucher. Mais il ne parviendrait pas à se rendormir. Alors il se masturberait en pensant à la jolie serveuse de l’autre nuit. Histoire de déverser son trop plein de désir dans un mouchoir en papier. Et peut-être que le sommeil viendrait ainsi plus facilement.

 

 

Ça suffit pour ce soir. Il est temps d’aller au lit. J’ai mal aux yeux, aux doigts, et j’ai tout le bras droit endolori du poignet à l’épaule. J’aurais besoin d’un bon massage relaxant… Hélas, pas une seule femme aux alentours pour me prodiguer ses délices. Hmm… Son corps sur mon corps, peau contre peau, ses petites mains onduleraient de haut en bas et de bas en haut… Elle me masserait recto verso… Et puis on ferait l’amour, lentement… Ouh là ! Arrête de fantasmer pour un rien, conseille ma conscience, parce que tu vas finir par te tripoter bêtement. Oui. Et après, forcément, je vais m’endormir dans les bras affectueux de la tristesse.  

Je devrais plutôt me coucher en compagnie de mes protagonistes. Parce que c’est bien beau de donner la vie, comme ça, d’un coup de stylo magique, mais après ? Une fois que les personnages se retrouvent impliqués dans la grande ronde, alors qu’ils n’ont pas demandé à venir, et qu’ils se débattent comme ils peuvent pour s’en sortir, le principal reste à faire, non ? Offrir le meilleur de soi-même afin de les accompagner jusqu’au bout. La responsabilité, en somme. Mais c’est là que les choses se compliquent. Parce qu’il faut bien tenir compte de leur identité. Il n’est pas question de leur imposer une ligne de conduite qui aille à l’encontre de leur raison d’être. Je ne peux pas les faire agir n’importe comment et les laisser dire et penser n’importe quoi sous prétexte qu’ils sont désormais responsables et qu’ils doivent se débrouiller sans moi. L’humanité est une et indivisible.

M’ouais. En attendant, la solitude de mon héros commence à me peser. Je ne sais vraiment pas comment l’en débarrasser. Va-t-il se lier d’amitié avec le neveu du réceptionniste ? Fesobi est un homme charmant, beau parleur, mais peut-être un peu trop sûr de lui. Ce qui peut effaroucher le solitaire du troisième, habitué à la tranquillité réflexive. Je crains que cette rencontre n’aille pas au-delà du copinage de voisinage. Car j’ai des problèmes à faire communiquer mon écorché vif avec le reste du monde. La barbarie, sous toutes ses formes, y reprend du poil de la bête. Ce qui le pousse à se retrancher dans ses rêves et la confrontation avec la réalité n’en devient que plus douloureuse.

Allez ! Dodo, maintenant. Il est bientôt trois heures du matin. Je retarde toujours le moment d’aller au lit parce que je m’y retrouve encore plus seul que debout durant la journée. La solitude attise la réflexion. Je me tourne et me retourne dans mes draps, le corps au repos, mais l’esprit troublé. Je pense, donc je ne dors pas. Qui suis-je ? Peu de chose, bien sûr, mais tout de même un être humain. Avec ses besoins et ses envies légitimes. Que fais-je ? Rien. Si ce n’est imaginer tout ce dont je serais capable avec un peu de volonté. Au bout du compte je ne sais plus par quoi commencer. J’éparpille mes désirs. Mes actes se dispersent. Et j’abandonne avant même que d’avoir essayé quoi que ce soit. Les années passent et la réalité me rend toujours aussi fébrile et fatigue autant mes muscles. Alors, courbaturé de honte, je me réfugie dans une fiction aléatoire. Mais depuis que j’ai commencé l’écriture de ce roman, mon sommeil n’est plus aussi qualitatif qu’auparavant. Même si mes personnages ne viennent pas encore hanter mes rêves, ils s’évertuent à soulever chaque soir mes paupières de leurs petits bras pour que je les fasse vivre. Ah, les créatures sont toujours ingrates avec leur créateur.

 

 

L’homme vêtu de noir aurait rencontré le neveu du réceptionniste lors d’une balade dans les rues de Toulouse. Il l’aurait vu sortir d’un bureau de tabac. Un petit homme à la peau noire vêtu d’un costume de couleur fuchsia. La chemise ? Bleue ciel d’été en plein jour et sans nuages. La cravate ? Rose, et les chaussures bleues.

Le neveu aurait marché en swinguant dans les rues de la ville jusqu’à la place Saint-Sernin. Le solitaire du troisième l’aurait suivi par simple curiosité, mais aussi par désoeuvrement. Fesobi se serait engouffré dans la basilique. Là où de vieilles agenouillées ont pour habitude de venir se préoccuper de leur proche avenir. Tant qu’il y aura des bigotes, Dieu volera. Le solitaire aurait aperçu le neveu dans un coin, en train de remplir les poches de sa veste fushia avec des bougies. Celles qui sont dans des petits pots en plastique de couleurs gaies et qui brûlent aux pieds de la vierge et de son enfant.

L’homme vêtu de noir en aurait assez vu. Il serait alors retourné à l’extérieur avec l’intention de poursuivre sa balade en solitaire. Il aurait fait une halte sur les marches afin de s’allumer une cigarette. Plus de gaz. Après quelques tentatives, il se serait débarrassé du briquet jetable dans une poubelle. Le neveu serait sorti de l’édifice religieux à ce moment-là. Remarquant les poches boursouflées de la veste, le solitaire aurait eu l’idée de lui demander du feu.

- Les inhalations de ma cigarette seraient beaucoup plus mystiques si vous l’aviez allumée avec l’une de ces jolies bougies qui déforment vos poches surprises.

-Vous m’espionnez ?

- Pas du tout. C’est le hasard.

- Je ne comprends pas.

- Je marchais dans la rue et je vous ai vu sortir du bureau de tabac, et… enfin…

- Pourquoi vous me suivez ?

- Je ne sais pas.

- Vous êtes de la police ?

- Pas du tout. J’en ai l’air ?

- Il y a des flics qui ont les cheveux longs.

- Beaucoup d’hommes se laissent pousser les cheveux. Je connais également un curé qui a les cheveux longs. Et aussi un coiffeur…

- Qu’est-ce que vous me voulez, au juste ?

- Rien.

- Vous êtes un malade ?

- Pas du tout.

- Il doit bien y avoir une raison ?

- J’aime bien votre façon de marcher.

- Quoi ? Écoute, mec. Je n’en suis pas. Alors tu perds ton temps, là.

- Je ne suis pas ce que tu penses.

- Et qui tu es, alors ?

- Savons-nous qui nous sommes vraiment ?

- Moi je sais qui je suis. Et toi, tu es philosophe ou quoi ?

- Eh non. Mais il est vrai que parfois j’erre sans vraiment comprendre comment faire pour expliquer l’origine de la matière…

- Quoi ?

- J’habite l’hôtel sans étoiles. Au troisième étage.

   - Ah ! Il me semblait bien que j’avais déjà vu ta tête quelque part. Je commençais à m’inquiéter. J’ai souvent des trous de mémoire. Alors…

   - Tu pensais que j’étais un admirateur qui te pourchassait ?

   - Hahahaha ! D’habitude, ce sont plutôt des admiratrices qui me courent après.

   - Et elles te rattrapent ?

   - Ça dépend de ma forme physique, hahahaha !

   - Je reconnais ce rire. Je l’entends souvent qui résonne dans l’hôtel. Alors c’est toi Fesobi ?

   - Oui. Mon oncle m’a parlé de toi. Il m’a dit que tu es un mec bien, mais un peu trop solitaire. Il t’aime bien.           

- Moi aussi, je l’aime bien. Et je lui ai déjà dit qu’il se fait trop de souci pour l’humanité en général et pour son prochain en particulier. Car les gens sont décevants. Tu veux une Camel ?

- Non merci. Franchement, je préfèrerais fumer autre chose.

- Franchement, moi aussi.

- Ça te dit de fumer un joint ?

- Ah ! Voilà pourquoi des fois ça sent bizarrement devant la porte de ta chambre. Eh bien, pourquoi pas. Ça me détendra l’esprit.

- Alors, cette fois-ci, tu peux me suivre.

Ils seraient retournés d’un pas gai à leur hôtel sans étoiles situé à une vingtaine de minutes à pied du centre ville. Les deux hommes auraient échangé quelques propos ordinaires, de ceux qui servent généralement à circonvenir une véritable conversation entre deux personnes qui ne se connaissent pas. Á un moment, Fesobi aurait fait des commentaires quelques peu sexistes concernant les filles croisées sur leur chemin. Le solitaire se serait indigné gentiment en plaidant maladroitement la cause féministe. Le neveu, surpris par ces mots dans la bouche d’un homme, aurait ricané bêtement. Je te parle d’identité et tu me parles de corps, comment veux-tu qu’on se comprenne ? aurait conclu l’homme vêtu de noir. Fesobi aurait alors lâché un rire aussi décourageant que réconciliateur.

L’hôtel sans étoiles. Le réceptionniste, occupé à lire un vieux Strange, les aurait accueilli du fond de son rocking-chair avec un chaleureux sourire accroché aux lobes de ses oreilles.

- Ah, les jeunes. Je vois que vous avez enfin fait connaissance.

- Tout à fait par hasard, aurait répondu son neveu en donnant un coup de coude à son voisin.

- Depuis le temps que vous habitez l’hôtel, tous les deux, vous avez failli vous rencontrer un bon nombre de fois. J’en suis témoin. Alors, il fallait bien que ça arrive un jour. Tant mieux. Vous pouvez discuter, maintenant. Ça fait du bien de parler à quelqu’un. Je suis sûr que vous allez vous entendre. C’est pas bon d’être toujours seul.

- Ce n’est pas pour moi qu’il dit ça, l’ami, aurait dit Fesobi en donnant une tape sur le dos courbé du solitaire qui serait resté silencieux.

- L’esprit a besoin d’être aéré de temps en temps, aurait repris Keta.

- Ne t’inquiète pas pour ma santé mentale. Mon esprit est bien musclé.

- Les esprits forts souffrent aussi de solitude, mon jeune ami. Et l’homme n’est pas fait pour vivre seul. Surtout depuis qu’il sait parler. Mon grand-père me disait plus tu te rapproches des autres, plus tu cherches à les connaître, à les comprendre, moins tu en as peur. Et si tu apprends à les écouter, alors tu sauras parler leur langue.

- Je comprends ce que voulait dire ton grand-père, Keta. Enfin, je crois. En tout cas merci pour ta sympathie. Je suis sensible à ton humanisme.

- Va en paix, mon ami. Et si tu as besoin de parler à quelqu’un… Dans notre famille, on a toujours su écouter les autres.

Pacte rompu. Le solitaire se serait senti obligé de fuir. Il aurait cherché les yeux rieurs de Fesobi afin de lui demander de l’aide. Le neveu, un homme sensible et intelligent, n’aurait pas perdu de temps pour le sauvetage.

- Alors, mec. Ça te dit toujours d’écouter de la bonne musique africaine ?

- C’est pour ça qu’on est là, non ?

- Bien sûr ! Après toi, mec. Et cette fois-ci, c’est moi qui te suis.

- Pas trop fort, la musique, Fesobi.

- Oui mon oncle, aurait répondu le neveu en lui faisant un clin d’œil.

Deuxième étage. Fesobi aurait poussé la porte grinçante de sa chambre aux murs tapissés de tissus bariolés. Un arôme de musc végétal serait venu titiller les narines de son invité. Le neveu aurait retiré ses chaussures en daim avant de marcher sur un beau tapis aux couleurs gaies. Il se serait débarrassé de sa veste ainsi que des bougies. Il en aurait allumé deux ou trois, disposées sur une commode rustique, puis aurait fait brûler de l’encens dans une cassolette suspendue près de la fenêtre recouverte d’une étoffe de soie bleue.

L’homme vêtu de noir se serait également déchaussé. Enfoncé dans un fauteuil en vachette râpée, il aurait complimenté son hôte sur cette ambiance idéale pour le repos du corps et de l’âme. Fesobi aurait lâché ce rire désormais célèbre pour les oreilles admiratives et mignonnes groupies de son invité.

Le neveu aurait introduit un c.d. dans le lecteur laser de sa mini-chaîne posée sur le tapis, et se serait allongé sur le matelas à même le sol. Rythmes afro et riffs de sax répétitifs de Fela Anikùlapo Kuti. Á un moment, il aurait redressé son pouce au-dessus de son poing fermé, esquissant quelques mouvements de menton en rythme, roulant des yeux et les deux pieds battant les mesures. Et il aurait fait un commentaire sobre mais sincère :

- Ça c’est bon, mec ! Écoute cette voix grave…

 

No more corruption.

If a man wants to enslave you forever

He never tell you the truth about your forefathers...

 

Fesobi aurait enlevé sa cravate et déboutonné sa chemise. Il se serait saisi d’une petite boîte en osier joliment tissé. Il aurait roulé un joint. La fumée du pétard se serait mêlée aux volutes aromatisées de l’encens sous le regard conquis du solitaire. Le neveu aurait servi son punch abracadabrant dans deux coupes à champagne.

- Tiens, bois. C’est une spécialité préparée avec soin par le copain qui me donne de l’herbe.

- Si ce que tu me fais boire est aussi bon que ce que tu me fais fumer, je vais avoir du mal à me lever, tout à l’heure.

- Si tu n’as pas la force de monter à l’étage, tu peux dormir ici, mec. Ça ne me dérange pas. Maintenant, je sais que tu ne t’intéresses pas à mon cul, ahahahah !

Les deux hommes se seraient lancés dans une discussion perturbée par leurs rires, et entrecoupée de commentaires concernant certains passages musicaux interprétés par Ali Farka Touré, Richard Bona, Manu Dibango et bien d’autres artistes encore. L’homme vêtu de noir, en pleine ascension euphorique, aurait presque eu envie de lui parler de sa vie. Mais sa pudeur aurait fait front. Et puis la conversation aurait dévié sur les femmes. Au détour d’une phrase, Fesobi se serait montré curieux :

- Tu n’as pas de petite copine ?

- Eh non.

- C’est dommage.

- Eh oui.

- Un homme doit avoir au moins une petite copine, pour tenir le coup. Sinon, il devient fou. C’est biologique.

- Eh oui.

- Si tu veux, je peux t’en présenter une.

- Non, merci.

- Tu sais, je connais beaucoup de jolies noires qui aimeraient sortir avec un petit blanc.

- Merci, Fesobi. Mais je peux me débrouiller tout seul.

- Ok, mec. C’est toi qui vois pour ton bonheur.

Les heures seraient passées en douce. Tard dans la nuit, l’homme vêtu de noir et aux pensées confuses aurait abandonné Fesobi pour regagner sa chambrette. Il aurait posé son enveloppe terrestre sur la matérialité du matelas occidental. Un sourire bouddhique sur son visage serein. Sous son plancher, dans la chambre du neveu, le silence se serait déjà installé. Avant de s’endormir, le solitaire aurait murmuré ah, si la vie n’était qu’un rêve, j’en serais le visiteur rêvé…

 

 

Eh bien voilà. Les présentations sont faites. Je suis content du personnage Fesobi. C’est quelqu’un de positif, lui. Et ça fait plaisir de le savoir aussi bien dans sa peau. Toujours à se fendre la gueule à la moindre occasion, à dire des conneries en prenant un air sérieux avant d’éclater de son rire joyeux dans la seconde qui suit… Il a toujours des histoires abracadabrantes à raconter. Et il sait y faire… Bon, évidemment, c’est quand même un grand bavard et il faut en prendre et en jeter. Mais l’important réside dans cette vitalité qu’il communique. Ce mec est tout simplement rempli d’énergie qu’il distribue allègrement et sans compter partout où il passe. Un humaniste, en somme. Comme son oncle. Ils sont toujours prêts à rendre service à quelqu’un. Par les temps qui courent, c’est rare.

Á un moment, mon héros solitaire a bien failli lui parler de sa vie. Mais je me suis retenu. Quel con je fais… Le neveu était prêt à l’écouter. Savoir écouter, c’est déjà aider. Je ne sais pas trop comment, mais… Une chose est sûre, Fesobi fait partie des donneurs de vie. Ce qui va oxygéner un peu mon homme en noir. L’étudiant ne tiendrait jamais en place. D’ailleurs, il aurait un carnet d’adresses pour les bons plans. Fringues dégriffées, restaurants africains pas chers, alcool, herbe et jolies petites nanas… Il ne se retrouverait jamais longtemps seul, lui. Il serait entouré d’amour. Alors il ne se poserait pas trop de questions. D’ailleurs, il aurait une façon particulièrement zen de ne pas se soucier de son avenir. Et quoi qu’il advienne, fruits ou pépins, Fesobi ne refuserait jamais d’affronter les évènements. Il saurait toujours en tirer quelque chose de bénéfique.

Ça m’épate car je suis plutôt du genre à fuir les problèmes en général sous prétexte que j’ai déjà assez de mal à régler les miens. Ainsi, au lieu de vivre, je me contente de me réfugier dans mes fantasmes. Dans ces moments-là, je suis heureux parce que je contrôle absolument tout ce qui se produit. Avec la possibilité de recommencer plusieurs fois les choses en y apportant des nuances, et même d’en changer radicalement le sens. Ah, quelle misère d’être le perpétuel narrateur de sa propre vie… Parfois, j’ai l’impression d’être un touriste avec son appareil photo autour du cou, courant d’un coin à l’autre de sa vie pour saisir un maximum d’images afin de se les repasser une fois arrivé chez lui, confortablement installé dans son fauteuil.

 

 

     Léon, Jean et moi sommes attablés à la terrasse du Bocal. Le soleil de midi nous chauffe les os tandis que nos verres nous rafraîchissent la gorge. Comme d’habitude, notre conversation porte sur des choses graves et légères, que nous mélangeons à propos pour conserver la bonne humeur, laissant parfois le silence prendre le relais.

     Un client vêtu d’une salopette rouge sort du café et je suis immédiatement attiré par sa démarche insolite, comme si son pantalon lui râpait les fesses. Léon et Jean le remarquent également et on s’interroge un instant du regard. Mais les filles qui déambulent sur le trottoir offrent à nos yeux un spectacle plus agréable. Nous échangeons de brefs commentaires sur l’esthétisme.

     Les corps se suivent mais ne se ressemblent pas. Pourtant, je vois toujours le même visage. Celui de ma jolie voisine. Il y a des jours où la solitude me pèse plus que d’autres. Alors je m’accroche aux images mobiles de mes souvenirs. Je me laisse porter par des fantasmes révélateurs. J’imagine des histoires dans lesquelles je suis le héros, avec ma voisine dans le rôle principal.

- La nature est cruelle, lâche Léon. Elle a posé son plus beau sourire sur le cul des filles. Du coup, j’en chope des torticolis.

Comme nous éclatons de rire, Léon ne se fait pas prier pour développer. Mais il se rince d’abord la gorge.

- Oui, j’aime les culs parce qu’ils sourient tout le temps naturellement. Sans hypocrisie. Comme ils sont aimables sur une plage au soleil, le rebord d’un lit ou bien sous la douche. Et même chez le proctologue, ils continuent de sourire. Qu’est-ce qu’on doit se fendre la gueule dans un camp de naturiste !

- N’oublie pas que chez les naturistes il y a aussi des culs d’homme, intervient malicieusement Jean.

- Merde ! J’avais pas pensé à ça… Evidemment, vous vous doutez bien que le cul des femmes représente pour moi le sourire le plus captivant.

- N’oublie pas que chez les femmes il y a des culs de vieilles, insiste Jean.

- Le cul d’une fillette est bien plus beau que celui d’une vieille, cela va de soi. Le sourire du premier grandit chaque jour et contient d’immenses promesses. Celui du second est fatigué, triste, et se couvre de rides pour un dernier rictus à la mort.

On l’applaudit en lançant quelques bravos. Léon nous fait un salut théâtral, la main droite posée contre son cœur. Les passants passent et les filles sont gaies.

- Tu devrais te mettre à écrire, dis-je. L’écriture, c’est… enfin…

- Allons, Carlos Martxí ! C’est toi l’écrivain. Et puis moi, je suis trop fainéant.

- Achète-toi un dictaphone, propose Jean.

- Je lui raconterais que des conneries.

- Dommage, se désole Jean. Certaines personnes ont une sensibilité à exploiter et méritent de s’épanouir davantage. Toi, par exemple.

- Tout le monde ne peut pas être artiste, coupe Léon.

- Je sais, approuve Jean. Mais tu pourrais occuper tes loisirs de façon plus culturelle, non ? Juste pour essayer autre chose. Chercher les émotions qui sont au plus profond de toi. Et si tu ne ressens pas le besoin de créer, tu peux au moins t’intéresser à ce qui se passe autour de toi. Voir des expos, des concerts, aller au théâtre, au cinéma, enfin sortir un peu quoi. Il faut parfois se forcer. Faire un travail sur soi…

- Le travail m’ennuie, soupire Léon.

- Parce que tu n’as jamais travaillé à quelque chose qui t’intéresse vraiment, dis-je.

- Rien ne m’intéresse.

- Ne dis pas de conneries, gronde Jean. Je suis persuadé qu’il y a mille choses dont tu ne connais même pas l’existence et qui pourraient t’embarquer dans une aventure passionnante.

- M’ouais… Une seule suffirait.

- Quoi ? le presse Jean.

- J’aime bien l’humour en général. Et si j’y connais pas grand-chose en art, j’ai de quoi dire sur les divertissements qu’on nous soumet. C’est d’une nullité… Les gens s’abrutissent devant n’importe quoi sous prétexte de se détendre. Et pourvu que ça les amuse un moment. Le problème, c’est qu’un rien les amuse et que tout le reste les emmerde.

Nos rires s’entrechoquent. Nos verres également. Mais Léon n’en révèle pas plus sur le contenu de ses pensées. Ce qui laisse Jean sur sa faim. Et puisque notre ami lui a tendu une perche…

- Tu sais être drôle, Léon. Alors pourquoi ne pas essayer le café-théâtre, par exemple ? Je connais justement une association qui monte des spectacles avec des amateurs et…

- Écoute, Jean. Ce que je reproche justement à ces soi-disant comiques qui squattent la télé, c’est de nous refourguer le genre de plaisanteries qu’on a l’habitude d’échanger entre-nous, tu vois, comme ça, autour d’un verre. Bon, ça nous fait rire un moment, d’accord, mais après on passe à autre chose. Ça fait pas pour autant un spectacle. Et on va pas s’autoproclamer comique de l’année.

- Fous-lui la paix, Jean. Il est assez grand pour savoir ce qu’il veut.

- Il y a des fois où je me le demande.

- Bon, lance Léon après avoir vidé son verre. Si on parlait d’autre chose ?

Les minutes s’écoulent paisiblement. Notre conversation se tarit peu à peu, et de longs moments de silence s’installent tandis que nos regards s’éparpillent aux alentours. J’aperçois au dernier moment la blonde aux cheveux longs de l’autre jour qui entre dans l’immeuble d’à côté. Il me semble qu’elle me dévisage. Mon corps se fige. Elle disparaît dans le bâtiment. Non, peut-être n’était-ce qu’une illusion, après tout. Je crois qu’elle a les yeux clairs. Mais je n’en suis pas sûr. Elle a vraiment un joli visage. J’aimerais bien faire sa connaissance.

Jean nous apprend qu’il a rencontré une chouette fille lors du casting à Paris et qu’ils se sont revus. Mais maintenant qu’il est rentré à Toulouse, ça va devenir compliqué. Léon compatit en lui donnant une tape amicale sur l’épaule et le relance sur un autre sujet de discussion, histoire de ne pas s’appesantir sur le malaise passager de notre ami. Á un moment, Jean nous fait part des problèmes que vont devoir affronter les intermittents du spectacle à cause des nouvelles modifications de leur statut. Il nous explique que les petites structures indépendantes, aux créations originales, vont perdre du champ face aux importantes compagnies bien subventionnées, institutionnalisées et populaires. Et beaucoup d’intermittents vont se retrouver sans travail. Ce qui explique pourquoi il est de plus en plus obligé d’accepter n’importe quoi pour assurer ses cachets.

- Tu n’as pas besoin de t’excuser, glisse Léon, l’air de rien.

- Je ne cherche pas à me justifier. Il n’y a aucune honte à ça.

- Laisse tomber, Jean. Tu ne vois pas qu’il te cherche.

- Il ferait mieux de se chercher lui.

- Ça veux dire quoi, ça ? demande Léon en se redressant sur sa chaise.

- Ça veux dire, mon cher Léon, que tu as trente-cinq ans et que tu galères toujours de petit boulot en petit boulot, plus pénibles et abrutissants les uns que les autres. Tu en as conscience parce que tu es quelqu’un d’intelligent, et ça te rend malheureux. Alors tu déprimes. Et pour calmer tes souffrances, tu n’as rien trouvé de mieux que de t’empiffrer du matin au soir. Ce qui te fait grossir. Alors ça te déprime encore plus.

Léon est touché. Je lui donne une tape sur la cuisse tout en approuvant intérieurement l’ami Jean qui sait parler juste. Mais Léon ne veut pas en rester là. Il se tortille sur son siège et plante ses yeux dans ceux de Jean.

- Je sais. Je suis un raté. Je n’ai pas eu la chance d’avoir des parents instituteurs pour m’aider dans mes études et qui s’intéressaient à la culture, moi. Les miens, ils bossaient comme des cons toute la journée et ils rentraient complètement crevés chez eux. Alors forcément, ils n’avaient pas l’argent, le temps et la force de m’emmener voir ce que tu appelles les spectacles vivants, ou de faire des sorties au cinéma, ou de voyager à l’étranger pendant les vacances, ou de se cultiver, enfin toute ces choses qui épanouissent un être humain.

- Allons, Léon ! Tu ne vas pas recommencer à t’apitoyer sur ton sort. Tu nous l’as déjà faite, celle-là. Tu n’es pas le seul à être passé par là. Et d’autres s’en sont sortis parce qu’il avaient de l’ambition…

- J’aime pas ce mot.

- D’accord, de la volonté, si tu préfères. Alors pourquoi pas toi ?

- Pour avoir de la volonté, il faut avoir confiance en soi. Et pour ça, il faut que les autres croient en toi et te le disent. Ça m’est encore jamais arrivé. Quand j’étais gosse, j’entendais plutôt des trucs du genre ce gamin n’arrivera jamais à rien, il n’aime rien, il ne sait rien faire, il a peur de tout et je t’en passe. Et l’adolescence n’a pas arrangé mes affaires.

- Heureusement que tu nous as rencontré ! dis-je en riant, histoire de détendre l’atmosphère.

Léon me regarde en ne sachant trop quoi penser de cette sortie, puis décide d’en rigoler. Jean n’attendait que ça pour nous rejoindre. Afin de chasser le malaise ambiant, je leur propose une autre tournée. Ils s’empressent d’accepter, s’harmonisent sur la commande, et finissent par trinquer ensemble. La conversation repart aussi sec. Au détour d’une phrase, Léon me demande où en est mon roman. Je fais la grimace et bois un coup avant de parler.

- Eh bien, j’avoue être un peu dépassé. C’est comme si… enfin… Je m’entoure peu à peu de personnages qui ne demandent qu’à être. Mais aussitôt que je leur donne la vie, je ne sais plus quoi en faire. Leurs chemins se croisent, les existences se bousculent, mais rien ne bouge. Les mots qu’ils échangent ne sont pas ceux qu’ils devraient prononcer. Leurs pensées m’échappent. Bref, ils m’exaspèrent. Je voudrais que tout se lie, que tout s’enchaîne, un peu comme dans la nature, vous voyez ? Mais rien à faire. Ils sont tous là, immobiles… enfin, ils attendent. Et lorsque j’interviens pour insuffler de la vie dans tout ça, il y a automatiquement interférence. Comme si la psychologie des personnages faussait tout.

- Dieu a peut-être eu le même problème, plaisante Léon.

- Je ne suis pas Dieu. Mais je sais que dans la vie beaucoup de gens se parlent peu, se comprennent mal, s’écoutent à peine et sont plutôt seuls en général. Et pour s’en sortir, certains attendent une quelconque intervention divine ou celle d’un petit chef qui se prend pour un grand homme, tandis que d’autres n’en font qu’à leur tête et…

- La liberté ! s’exclame Léon.

- Le libre arbitre, ajoute Jean.

- Le libre arbitre, c’est intéressant pour un Dieu. Ça lui donne… enfin, il n’existe que par ça, justement. Mais pas pour un écrivain, qui doit maîtriser les évènements de son histoire afin de prouver qu’il existe, lui. Un écrivain se comporte en véritable dictateur avec ses personnages. Écrire un roman est donc un acte anti-révolutionnaire.

Les voilà qui éclatent de rire en se donnant des coups de coude. Je sais pourquoi. Ils vont encore faire allusion au fait que je n’aime pas participer aux manifestations. Il est vrai que j’évite généralement de me retrouver au milieu d’une foule exhibitionniste qui chante des slogans à la con. Je reconnais la nécessité de manifester ensemble, mais j’ai du mal à confier mes idées et mon corps à un mouvement de masse dirigé par des porte-parole que je n’ai pas choisi et que je ne connais pas personnellement. Alors, évidemment, je ne suis pas encore prêt pour la Révolution…

- Ça y est, commence Léon. Carlos Martxí va nous parler du grand soir.

- Ou bien du petit matin, poursuit Jean. Celui qui tremble au-dehors.

- Oui, pendant qu’on est bien au chaud dans le lit...

- Auprès d’une belle blonde, termine Jean.

Je regarde Léon et ne peut m’empêcher d’échanger un sourire avec lui, car notre jolie voisine n’est plus qu’un secret de polichinelle. Je bois une gorgée avant de m’expliquer :

- Écoutez, les gars. Vous savez bien que je suis quelqu’un de pudique. C’est bête, mais je ne supporte pas cette conviviale densité humaine que procure une foule. Il me semble que cette multiplication d’identités enthousiastes perturbe la volonté individuelle de chacun. Et… enfin, cet éparpillement d’individualités trouble mes moyens d’expression, car voyez-vous, je n’arrive à communiquer qu’au singulier.

- Cet enfoiré s’en sort toujours par une pirouette, s’indigne Léon. Mais pour connaître le fond de ses pensées, tu peux toujours t’accrocher.

- Il est trop pudique pour vivre pleinement dans le réel. C’est peut-être pour ça qu’il s’est mis à écrire. Pour se sentir vivant. N’est-ce pas, Carlos ?

- Tu as peut-être raison, Jean. Et c’est un moyen comme un autre de communiquer au singulier.

- Mais pour le plus grand nombre, intervient malicieusement Léon.

- Bon ! lance Jean en regardant sa montre. Je vous laisse. Je dois enregistrer une pub pour la radio.

- C’est quoi cette fois-ci ? demande Léon, les yeux rieurs. Un cassoulet de Castelnaudary ou une saucisse de Toulouse ?

Jean n’a pas le temps de se défendre car le Poisson s’adresse à nous du fond de son bocal.

- Eh, les artistes ! Dimanche, je pars à la pêche au gros avec un copain qui a un bateau ! Je vous raconterai ça !

Occupé à je ne sais quoi sous son comptoir, il a juste fait l’effort de dresser sa grosse tête qui semble posée dessus. Forcément, ça nous fait rire. Comme d’habitude, le cafetier exprime son incompréhension à notre hilarité en prenant un air de carpe. Ce qui ne nous calme guère.

- Eh bé ! Il vous en faut pas beaucoup pour vous fendre la gueule ! conclut-il en s’immergeant.

Léon doit également se rendre à un rendez-vous pour un nouveau travail. Tandis qu’ils se lèvent, Jean ne peut s’empêcher de le taquiner une dernière fois. Il s’approche de lui et pause une main sur son épaule.

- Léon, tu n’aurais pas un bonbon à la menthe ou quelque chose dans le genre ?

- Non. Je me trimballe pas tous les jours avec des sucreries dans les poches, comme tu pourrais le croire.

- Dommage. Alors la meilleure solution est de rester à distance raisonnable pendant l’entretien d’embauche.

- Je vois pas où tu veux en venir ? s’inquiète Léon.

- Ton haleine doit sentir la bière, dis-je en ricanant.

Les deux amis s’éloignent en grande conversation. Le petit Léon, boitillant à côté du grand Jean. Il gesticule tout en parlant, comme à son habitude, tandis que Jean l’écoute, la tête droite et les mains dans les poches. Je ne peux m’empêcher de sourire.

C’est le moment que choisit le Poisson pour se planter devant moi, les poings sur les hanches et la bedaine à l’air. Il reste quelques secondes silencieux, suivant mon regard.

- Alors ? T’es tout seul ?

- Ouais. Face à moi-même.

- Où qu’ils sont, les autres ?

- Ils sont partis affronter la vie. Comme quoi, il reste encore quelques hommes courageux en ce monde. De ceux qui n’ont pas peur de se lever le matin, tout en sachant très bien qu’ils devront quand même se coucher le soir pour recommencer le lendemain… Allez ! Sers moi donc un autre verre. Ça me donnera peut-être du courage pour me lever à mon tour de cette chaise et marcher droit devant en regardant mon avenir en face. Parce que je ne veux pas être de ceux qui restent sur le bord de la route. Parce que si on finit par ne plus se lever du tout, on meurt.

- Eh bé !

 

 

   L’homme vêtu de noir jouerait de la guitare dans deux formations, un quartet de jazz et un groupe de blues, avec lesquelles il courrait après les dates afin de conserver le difficile statut d’intermittent du spectacle. Ce soir-là, il viendrait juste de terminer une représentation avec son groupe de blues. Un concert dégoté par le bassiste. Ça se serait déroulé devant une dizaine de personnes, dans un hangar commercial transformé en bar de banlieue. Le cafetier n’aurait pas fait de publicité, comptant sur la notoriété du groupe pour attirer la clientèle. Mais cette fois-là ça n’aurait pas été suffisant. Le patron serait un gitan plus ou moins musicien reconverti dans le commerce de la bière. Il aurait planté sa caravane juste derrière le bâtiment. Il y vivrait en compagnie d’un gros chien loup peu aimable répondant au doux nom de Django.

     Au moment de faire la balance, il aurait annoncé aux musiciens qu’ils devraient se brancher sur un groupe électrogène. On vient juste de me couper l’électricité aujourd’hui, expliquerait-il pour sa défense, mais j’ai une bonne machine, vous bilez pas. Ça tiendra le coup. Les musiciens auraient joué le premier set le plus professionnellement possible, écoeurés par les coupures de courant car le moteur aurait eu des ratés, mais à la fin du dernier morceau, n’y tenant plus, l’homme vêtu de noir, qui aurait bu tout le long de la soirée pour se donner le courage d’aller jusqu’au bout, serait allé annoncer au cafetier qu’ils ne joueraient plus.

     Ce serait l’heure du départ. Tous les membres du groupe s’activeraient à charger le matériel dans l’ambulance recyclée à cet effet par le batteur, une Citroën DS encore en bon état de marche, puis ils retourneraient au bar pour se faire régler leur piètre prestation. Le patron se révèlerait radin et peu aimable, allant même jusqu’à ouvrir le tiroir-caisse pour leur montrer son contenu : cinq misérables billets de vingt euros. Le cafetier aurait la réputation de faire travailler au noir les artistes tout en les sous-payant. Mais là, s’en serait trop pour les musiciens désabusés qui rouspèteraient leur mécontentement. Toutefois, ils ne broncheraient pas davantage. Le chien loup, tapis sous l’enregistreuse, grognerait déjà son impatience à les voir s’éloigner. Son maître leur donnerait trois billets à se partager, puis se forcerait à leur servir une tournée exceptionnelle afin de s’excuser de la maigre recette. Les musiciens seraient obligés d’écouter ses exploits sexuels de la nuit précédente avec une consommatrice surexcitée et ivre. L’homme se révèlerait obscène et macho, ce qui divertirait l’habitué alcoolique collé au bout du comptoir. Peut-être même que le gros chien loup, attaché à sa solitude de chien méchant, serait en train de ricaner sous l’enregistreuse. Les musiciens se dépêcheraient d’écluser leur verre sans vraiment l’écouter. L’habitué solliciterait le cafetier à l’autre bout du comptoir pour lui en raconter une bien bonne. Les troubadours de la nuit en profiteraient pour filer en douce.

     Tandis que ses compagnons attendraient déjà dans les deux voitures, l’homme vêtu de noir déciderait de compisser les pneus du 4x4 appartenant à l’abruti, histoire de le remercier pour son accueil si avenant, mais également pour le féliciter de s’être comporté de façon si romantique à l’égard de la consommatrice X. En boutonnant sa braguette, il déclarerait ça doit être une sacrée pétasse pour avoir succombée à un beauf pareil, où alors elle était complètement bourrée.

      L’homme vêtu de noir serait écoeuré, triste, ivre et se sentirait seul. Il s’adosserait un instant au 4x4 garé devant l’entrée du bar. Les véhicules des musiciens, moteurs allumés, l’attendraient déjà sur le bord de la départementale. Le batteur et le bassiste écouteraient un blues de Bill Deraime dans l’ambulance. Le chanteur-harmoniciste et le second guitariste, installés dans l’autre voiture, fumeraient un joint pour se détendre.

     Nuit d’encre bleu. Soudain deux phares jaunes apparaîtraient au loin et se rapprocheraient rapidement pour ralentir devant le bar. L’homme vêtu de noir distinguerait une femme derrière le volant et aurait l’idée saugrenue de lever son pouce vers le ciel du sud. La Ford stopperait à ses côtés. La vitre du passager fantôme s’abaisserait.

      - Vous allez où ? demanderait la bouche féminine, ronde comme une arène tapissée de sable sanglant.

      - Á l’autre bout de la nuit. C’est votre direction ? mugirait le taureau attendant l’estocade.

     Le oui de la souriante conductrice piquerait le cuir de sa peau et s’enfoncerait jusqu’à la garde. Mais le sang ne coulerait pas. Ne saignerait-il que des larmes ? Elle lui ferait signe de monter. Il répondrait d’un geste de la main lui signifiant de patienter, puis courrait dire aux autres de rentrer sans lui. Les musiciens seraient hilares en lui souhaitant une excellente nuit. Il s’excuserait dix fois de les lâcher ainsi et remercierait vivement le bassiste de bien vouloir s’occuper de son précieux matériel, une Stratocaster U.S. de 1970 et un ampli à lampes Fender. Les véhicules disparaîtraient dans la nuit en emportant au loin de nombreux éclats de rires.

      Á peine serait assis aux côtés de la conductrice qu’un ruban de jasmin s’enroulerait autour de son cou pour la plus grande joie de ses narines.

      - J’adore le parfum de votre voiture.

      - C’est un bon point de départ, Monsieur l’auto-stoppeur du soir espoir.

      - Et vous comptez aller loin ? dame du petit matin chagrin.

      - J’allais juste boire un verre en ville, histoire de me changer les idées. Si toutefois il reste des bars ouverts à cette heure si tardive.

      - Il en reste. Et si vous acceptez ma compagnie, je peux vous conduire dans un endroit particulièrement folklo qui vaut le déplacement.      

     - Mais n’avez-vous pas déjà assez bu ? pathétique inconnu.

      - Je n’ai fait juste que me tacher le foie, Madame la loi.

      Elle aurait un rire comme une rime en cristal qui se brise. Leurs yeux se toucheraient pour de bon. Mais l’homme vêtu de noir aurait trop peur que ces deux magnifiques abcès de lumière ne crèvent dans la nuit. Alors il abaisserait son regard afin d’éviter un écoulement douloureux. Elle porterait une jupette noire qui semblerait taillée dans le cuir du siège. L’ourlet s’arrêterait juste au niveau de la ligne de flottaison de ses bas de même couleur.

      - Vous avez là de bien beaux filets pour la pêche, lancerait-il d’un ton salé.

      Mais il serait immédiatement peu fier de sa boutade. Parfois, l’urgence… La jeune femme sentirait le malaise et s’empresserait de le rassurer en lui offrant son rire le plus coquin, puis ferait jouer la pédale de l’embrayage. Rectangle de chair blanche. L’homme vêtu de noir aurait un début d’érection en songeant à la perspective d’un chaud programme.

     - Comment se fait-il qu’une jolie fille comme vous traîne toute seule à des heures aussi tardives ?

     - Eh bien… Je viens de passer la soirée avec ma mère. Et… nous nous sommes un peu disputées. Je regrette de lui avoir dit certains mots… Parfois, sans que l’on s’en rende compte et la colère aidant, les mots dépassent notre pensée. Voilà. Pour le moment, je n’ai pas envie de rentrer chez moi. Personne ne m’y attend et je sais bien que je ne vais pas m’endormir tout de suite. Alors…

     - Oui. Je comprends.

   La radio diffuserait du blues en sourdine. Parfois, dans ces moments-là, quand on ne sait quoi dire, la musique donne l’occasion de parler de quelque chose. Mais on peut tout aussi bien l’écouter en silence. B.B. King, après son chorus d’intro inimitable, remplirait l’habitacle de sa voix chaude :

 

The thrill is gone

Oh, yes, the thrill is gone

It’s gone away from me

And all I can do, now

Is wish you well...  

 

     La Ford avalerait sa ration du soir, ses phares jaunes fouillant l’obscurité à la recherche de proies minuscules. Un bout de périf ne tarderait pas à les racoler jusqu’en ville. Ils le prendraient sans plaisir. Juste pour l’hygiène circulatoire. Quelques minutes plus tard, ils le quitteraient sans passion. Sans que leur vie n’eût été bousculée. Simplement continuer à vivre comme avant. Avec juste un peu moins d’essence dans le corps.

   La voiture se faufilerait sur les contre-allées du boulevard qui ceinture la ville. Les bars, cinémas et restaurants seraient fermés depuis longtemps tandis que les vitrines des magasins chics resteraient éclairées à outrance. Ces feux artificiels scintillants dans la nuit deviendraient des pièges pour les papillons nocturnes en vadrouille.

     - J’aime bien la nuit des villes, avouerait la belle conductrice.

     - Il n’y a jamais de nuit dans les villes.

     - Pourquoi ?

     - Elles sont trop éclairées et l’on ne voit presque plus les étoiles.

     - Je vois. Vous êtes un grand romantique.

     - Le dernier.

     La belle aurait trouvé une place sans qu’il ne s’en rende compte car il serait trop occupé à couver du regard les seins recouverts de soie blanche. Deux colombes au ventre bombé qui s’évertueraient désespérément à déchirer le chemisier de leur bec rose.

      Entrée du bar. Un panneau de bois en indiquerait le nom inscrit à la peinture blanche. Á la Vieille Hutte. L’intérieur serait peuplé de mâles s’affairant avec leurs queues autour de tables de billards. La plupart d’entre eux seraient vêtus de jeans et de chemises à carreaux, coiffés de casquettes, et s’abreuveraient à des chopes de bière entre deux rires gras. La pièce serait enfumée et une musique folk agiterait le tout.

     Un géant accueillerait les clients derrière l’énorme tronc d’érable qui servirait de comptoir. Gueule de routard beatnik. Sourire pare-chocs chromés années cinquante. Son regard interrogateur scruterait l’horizon dans les yeux des nouveaux venus.

      - Un rhum, demanderait la capitaine en portant à sa bouche une longue cigarette blonde.

      - Une John Courage, lancerait le moussaillon.

     Une grosse main velue, auparavant posée sur sa droite, allumerait avec célérité la cigarette en lui frôlant le nez à l’aller et au retour. Mais le mousse ne sentirait pas venir le danger. Il serait déjà en train d’explorer l’atoll sur lequel il viendrait d’échouer, plongeant la nudité de ses naïves prunelles dans les deux lagons. Il chercherait des mots simples et touchants pour les offrir à la belle sirène. Il aimerait tant la séduire sans artifices. Il voudrait qu’elle devine toute cette richesse cachée au plus profond de lui. Il aspirerait à lui faire l’amour sans devoir la baratiner avant. Une soudaine inspiration alimenterait son esprit :

      - Savez-vous que de profil, votre petit nez charmant, et qui ne tient qu’à un fil, joue la voile au vent ? Le voilà qui fend la brume de ces volutes pirates, voilà même qu’il les hume. Vieux loup de mer, tu m’épates… Comment ? Je vous couvre de poésie et vous ricanez ?

      - Je ris parce que vos vers ne sont pas à pleurer.

      La fumée irriterait les yeux clairs de la capitaine. Ils clignoteraient sous les faisceaux de lumière bleue tels de lointains sémaphores indiquant la terre aux marins perdus. Le solitaire souffrirait du mal de mer et tenterait d’aborder d’un pied ferme :

      - Et si nous passions enfin aux présentations, belle moqueuse.

      - Je suis Mélodie.

      - Oh, Mélodie Nelson ?

      - Mélodie d’Armour.

      - Ouah… Ça sonne aussi bien.

     - Merci.

     - Dites-moi chère marquise, si belle, si bien nommée et si exquise. Vous devez être le soleil d’une sacrée cour ?

      - Voulez-vous en être ?

      - Non, merci.

      - Je ne brille donc pas assez pour vous ?

      - Que si. J’ai même les poils qui sentent déjà le roussi.

      - Alors, d’où vient le problème ?

      - Eh bien, je suis éjaculateur précoce. Ça vous fait rire ?

      - Non.

      - Mais je vois bien que si.

      - Excusez-moi. Je ne m’attendais pas à ce genre de révélation. Vous plaisantez, je suppose. Mais si tel était le cas, sachez que cela se soigne très bien de nos jours. Avec un peu de patience et beaucoup d’amour.

      - La patience, ça s’apprend. Mais l’amour, c’est vague…

      Évidemment qu’il serait troublé. Mais sa nature paranoïaque se méfierait des sirènes et cette mélodie-là lui paraîtrait trop langoureuse. Il attendrait depuis si longtemps qu’une pareille chose lui arrive que tout cela lui serait impossible à imaginer de façon raisonnable. L’homme vêtu de noir ferait partie de ces gens qui ne croient pas au bonheur parce qu’ils estiment ne pas y avoir droit pour d’obscures raisons.

     La nuit prendrait le large tandis qu’ils parleraient de tout ainsi que des petits riens de la vie. Les bières se transformeraient en de redoutables déferlantes et viendraient briser leur écume contre les lèvres gercées du marin d’eau douce.

      - Et vous, cher frondeur, vous ne m’avez pas encore dit votre nom.

      - Narcisse.

      - Narcisse… tout seul ?

      - Narcisse est toujours seul.

      - Parce qu’il s’aime trop ?

      - Parce qu’on ne l’aime pas autant qu’il s’aime.

      - Avez-vous déjà aimé ?

      - Quelqu’un d’autre que moi ? Non, pas encore.

      - Alors ne me parlez pas d’amour.

      - Pourtant, j’ai bien connu une certaine Lola Rastaquouère… Ah, vous êtes si jolie quand vous riez comme ça… Mais parlez-moi plutôt de vous.      - Et que voulez-vous savoir ?

       - Des tas de choses. Comment passez-vous vos journées, par exemple ?

     - Eh bien, lorsque je ne travaille pas, je passe beaucoup de temps chez moi à lire et à écouter de la musique.

     - En quoi consiste ce travail ?

     - Je suis comédienne dans une troupe de théâtre.

     - Très intéressant tout ça. Vous avez le statut d’intermittente ?

     - Oui. Mais c’est de plus en plus difficile.

     - Je sais. Ça fait des années que je cours après. Et je commence à m’essouffler, d’ailleurs.

     - Vous êtes aussi comédien ?

     - Non. Musicien. Je tourne avec deux formations sur la région. Un groupe de blues et un quartet de jazz. Mais ça galère pas mal lorsqu’il s’agit de trouver des dates déclarées, intéressantes et qui satisfassent notre ego tout en apportant des sous dans le panier.

     - Il faut parfois savoir faire des concessions.

     - C’est le plus difficile. Lorsque je suis dans ce genre de situation, il m’arrive de penser au jeune héros des Mains sales. Vous savez ? La pièce de Jean-Paul Sartre.

     - Je l’ai jouée quand j’étais au lycée !

     - Alors comme ça, vous faisiez déjà du théâtre au lycée ?    

     - Eh oui. La vocation me vient de ma mère. C’est une bonne comédienne dans la vie, si vous voyez ce que je veux dire. Je suppose que ça m’a influencée. Á cette époque, j’étais assez solitaire. Je lisais beaucoup de choses comme Audiberti, Cocteau, Ionesco, Jarry… sans oublier mes classiques, bien sûr.

     - Je vois. Et de nos jours, que lisez-vous ?

     - Oh, des textes pour le théâtre, bien entendu, mais également des polars.

     - Ah ? Quels sont vos auteurs favoris ?

     - Oh, il y en a plusieurs… Vous connaissez Didier Daeninckx ?

     - Oui, bien sûr. J’ai particulièrement apprécié Meurtres pour mémoire.

     - Et Fred Vargas ?

     - De nom. Je n’ai encore rien lu d’elle. Et si je vous dis Jean-Claude Izzo ?

     - J’aime beaucoup. Je les ai tous lu. Et si je vous dis Tonino Benacquista ?

       - Ah ! Lui je connais. J’ai lu Les morsures de l’aube. Si je vous dis Thierry Jonquet ?

       - J’ai déjà lu. Et… Vous connaissez Pascal Dessaint ?

       - Oui. Le toulousain d’adoption. J’ai lu Á trop courber l’échine. J’aime bien… Et si je vous dis Jean-Bernard Pouy ?

       - Bien sûr. Le Poulpe, la Baleine et compagnie…

       - Voilà ! Je vois que vous connaissez les classiques français du polar actuel.

      - Oui. Mais j’aime également les auteurs de romans sud-américains. Comme Luis SepÚlveda.

       - J’ai beaucoup aimé le Journal d’un tueur sentimental.

      - Je ne le connais pas, celui-là. Vous avez lu la cubaine Zoé Valdés ?

       - J’en ai entendu parler.

       - Et Paco Ignacio Taibo II ?

     - Ah ! le sympathique moustachu. J’en ai lu pas mal, de lui. J’aime beaucoup.

       - Oui, moi aussi, dirait-elle en le caressant du regard.

       - Eh bien… Vous êtes…

       - Vous alliez me dire quelque chose ?

       - Dites-moi comment vous faites pour avoir autant de lumière dans les yeux.

      - Vous n’allez pas me croire, mais cette lumière ne semble surgir que lorsque je vous regarde.

      - Et vous avez l’intention de me regarder longtemps ?

      - Jusqu’à ce que la lumière ne soit plus.

      - Ouh là, permettez alors que je suspende ailleurs votre regard pendant quelques instants, car j’ai grand besoin de me rafraîchir le visage avec de l’eau douce. Ne levez pas l’ancre sans moi, mon capitaine.

      - Mais je n’en ai nullement l’intention, moussaillon. Et ne vous trompez pas d’écoutilles, dirait-elle d’une grosse voix.

      Mélodie d’Armour serait ainsi. Toujours le sens de la farce, le goût du théâtre et de la composition. Ce comportement serait dû à l’influence maternelle. La vie aurait obligé sa mère à jouer le rôle d’un père absent. Alors, pour oublier un géniteur qu’elle n’aurait jamais connu et afin de recomposer une famille, Mélodie d’Armour se serait lancée dans le théâtre. Elle serait multiple sur les planches et unique dans la foule. Dérouler plusieurs vies en une est une solution alternative à l’éternité.

      Le propriétaire de la grosse main velue se serait assis sur le tabouret précédemment occupé par Narcisse Sadore pour engager la discussion avec Mélodie. Un molosse beige à poils ras qui secouerait ses épaulettes à chacun de ses rires gras. La bête frétillerait certainement de la queue tant elle ferait la belle. En revenant des toilettes, Narcisse conviendrait que la situation est délicate. Il détaillerait la carrure du pitbull en jugeant que son petit corps d’adolescent aurait peu de chance de sortir vainqueur d’une lutte inégale. De plus, l’armée apprend aux hommes, entre autres défauts, à supporter les effets de l’alcool. Comment se charger de haine lorsqu’on est un agneau ?

      Mélodie enverrait des fusées de détresse dans les deux petits bouts de ciel de son auto-stoppeur immobilisé par le doute. Narcisse esquisserait un premier pas vers sa dignité. Mieux vaut être saigné que passer pour un lâche, penserait-il. Et quitte à recevoir des coups, que ça soit pour l’honneur d’une femme plutôt que pour une place de parking. Il s’approcherait du faux couple, prendrait place sur le tabouret vacant du militaire et commanderait une autre bière. Au moment de porter le verre à sa bouche, il recevrait une grande tape dans le dos.

     - Alors mon gars, on laisse tomber sa p’tite copine ?

     Le bidasse le regarderait droit dans les yeux tout en lâchant un rot puissant. La plastique de sa belle gueule serait toutefois ternie par l’indigence de son regard. Comme son adversaire ne répondrait pas, il ricanerait avant de poursuivre :

      - C’est pas très poli, comme manières, avec une jolie fille. Mais t’en fait pas. J’vais m’en occuper, moi.

      Un autre rot viendrait ponctuer sa phrase. Narcisse resterait perplexe devant ce comportement aussi inattendu que stupide. Il peinerait à trouver des mots cruels pour terrasser cette bêtise incarnée. Il ne serait pas habitué à réagir promptement en de telles situations. L’idée de frapper le premier ne lui viendrait même pas à l’esprit car il serait avant tout un homme de parole.

     L’autre semblerait attendre la moindre réplique. Un prétexte quelconque pour cogner. Les deux hommes se regarderaient longuement. Les yeux dans les yeux. Comme dans un duel de cow-boys au beau milieu d’une partie de poker pipée. Soudain le héros solitaire se lèverait pour dégainer le premier :

     - J’ai les couilles aussi grosses que tes deux poings, connard. Et si tu me gonfles, je t’assomme d’un seul coup de bite. Vu ?

      Le cow-boy solitaire serait debout face au soldat, encore tout étonné de sa saillie, les jambes flageolantes de peur mais le cœur rempli de courage. Il se moquerait totalement de ce qui pourrait arriver, ou plutôt il n’en aurait plus vraiment conscience. Il ne songerait qu’à une seule chose, c’est être courageux au moins une fois dans sa vie. Même si la situation lui apparaîtrait absurde.

     Á un moment, Narcisse Sadore plongerait mille excuses dans le regard de Mélodie d’Armour qui compatirait à sa peine. Pauvre desperado, songerait-elle, je me doute bien que tu ne pouvais pas faire autrement que de lui tenir ce langage à ce sauvage, car il ne comprend malheureusement pas d’autre vocabulaire et ne sait visiblement pas régler les problèmes avec des mots sensés. En effet, ce type d’individu ne sait pas réfléchir. Allez donc lui expliquer quelque chose du genre les hommes doivent apprendre à s’aimer, et vous voilà illico traité de pédé. Ou bien essayez de lui faire admettre que rien ne sert de se battre et il vous accuse aussitôt de n’être qu’un dégonflé. Alors, à quoi bon ?

      Le méchant se lèverait brusquement, soulèverait le cow-boy solitaire par les épaules, le poserait sur le comptoir et le projetterait d’un violent coup de tête contre les bouteilles alignées devant le miroir. Narcisse se relèverait péniblement parmi les débris de verre. L’agresseur se fendrait la gueule en bombant le torse. Mélodie d’Armour maîtriserait peu sa colère et l’insulterait joliment. Les badauds prendraient leur place. Le héros au nez rouge grimperait tant bien que mal sur le comptoir. Là, à quatre pattes, le clown triste assisterait à une scène mémorable.

      Mélodie déchausserait un pied et enfoncerait sauvagement le talon aiguille de son joli petit escarpin dans une des narines du costaud. Elle se mettrait à touiller, touiller, touiller encore, touiller avec science. Ah ! Quelle cuisinière. La beauté barbare du cannibalisme en action. Un mince filet de sang coulerait sur les babines de l’animal qui essaierait vainement de se débarrasser de l’objet contingent. Mélodie continuerait à remuer avec rage sa chaussure tout en injuriant le malheureux bidasse et en l’assaisonnant à grands coups de ses petits genoux dans les testicules. Narcisse, une main sur son nez saignant, interpellerait d’une voix enivrée mais fière son malheureux adversaire :

       - Alors ? Qu’est-ce tu en penses, de ma p’tite copine ? Quelle amazone, hein ? Je n’échangerais pas mes petites couilles contre les tiennes, sale animal ! Parce que les tiennes, même si elles sont plus grosses, eh bé elles sont en train de passer un mauvais moment ! Hop ! La gauche. Hop ! La droite. Tiens ! Les deux en même temps. Putain que ça doit faire mal, hein ?

       Narcisse distinguerait, lors des assauts de la combattante, la blancheur d’un minuscule triangle d’étoffe. Et voilà qu’il banderait face à cette icône en soie. Il souhaiterait être l’élu et la voir ruisseler seulement pour lui. Il voudrait se mettre à genoux devant elle pour la vénérer.

      Les amateurs et les mateurs se grouperaient autour du spectacle en se marrant. L’un d’entre eux en profiterait pour triquer le troufion à l’aide de sa queue de billard. Les rares femmes présentes encourageaient Mélodie de quelques mots simples mais efficaces. L’une d’elles irait même jusqu’à botter le cul du bidasse. Ensuite ce serait une suite de cris non harmonisés, de heurts indescriptibles, de quolibets exotiques et de musique folk. Ah, le Far Ouest sauvage…

      Le patron au pare-choc chromé surgirait enfin derrière son comptoir en se reboutonnant le pantalon. Il se mêlerait à l’action avec renforts de commentaires, assenant d’énormes coups de poings sur le crâne du soldat, le tout sous les applaudissements d’un public conquis. Des clous à petite tête comme toi, lui cracherait-il au visage, j’en ai enfoncé des tas, dans mon plancher ! Emporté par les encouragements de ses clients, il sauterait soudain par-dessus le tronc d’érable pour entraîner le vaincu vers la sortie. Quelques passionnés lui emboîteraient le pas.

     De son côté, Narcisse déverserait un fût de bière intestinale dans les verres intacts restés sur le comptoir avant d’être happé par un trou noir. Mélodie aurait juste le temps de le recevoir dans ses bras. Elle le descendrait du comptoir avec l’aide d’un gentil costaud. Elle le serrerait fort contre son corps en lui murmurant des mots réconfortants.

      Quelques minutes plus tard, le héros sidéral vêtu de noir s’éveillerait un instant, allongé sur la banquette arrière de la Ford stationnée quelque part dans la nuit. Mélodie d’Armour serait en train de le siphonner telle une loubarde en mal d’essence. Mais sa victime, inanité sucée, sombrerait à nouveau dans le sommeil.

 

 

   Bon ! J’ai de la matière à présent que je viens de former un charmant petit couple. Parce que ce qui nous intéresse, en fin de compte, ce sont bien les histoires d’amour, non ? Ce sentiment particulier qui peut unir ou bien déchirer deux personnes, bien sûr, mais également l’amour d’un être humain pour son semblable, pour un animal, pour un pays, une idée, un idéal esthétique ou politique ou même pour n’importe quoi d’autre pourvu que nous puissions nous prendre d’empathie pour le sujet. Et tout ce qui se passe autour n’est que prétexte. Du papier cadeau.

Mais dans la vie, ça ne se déroule pas aussi simplement que ça. Tout ce qu’il y a autour compte. Tout se lie et s’empêtre. Tout dépend d’un rien. Il suffit de se lever un beau jour pour constater qu’il pourrait tout aussi bien s’agir d’un mauvais, et que ça n’a pas d’importance car on finit par se coucher une nuit, ou vice-versa, après tout ce n’est qu’un cycle. Il suffit de marcher dans la rue pour comprendre que l’on pourrait être n’importe où, mais ailleurs, et que ce n’est pas important puisque l’essentiel est de marcher. Il suffit qu’un homme ordinaire et seul rencontre une femme exceptionnelle et libre, mais ça pourrait tout aussi bien être une rupture.

M’ouais, croiser des femmes exceptionnelles et libres, Léon peut en témoigner, ce genre de choses, ça n’arrive qu’aux autres. Jean se débrouille plus ou moins car il côtoie pas mal de filles dans son métier. Et même si ces rencontres ne durent pas, même s’il n’a pas encore trouvé celle qui sera la bonne, il peut conserver un certain équilibre. Mais pour nous autres, pauvres âmes funambules, c’est plus délicat. Il y a trop de manque dans nos désirs, trop de précipitation dans nos envies et ça effraie les femmes. Je ne sais pas vraiment comment Léon vit ça, car la pudeur bride nos propos, mais moi je n’en peux plus. La seule présence d’une femme aux alentours m’émeut. J’en perds mes mots, et comme je ne trouve rien d’original à dire, seulement mes yeux s’expriment furtivement. J’en deviens si maladroit que mon corps se fige dans un coin, laissant mes pensées s’éparpiller dans tous les sens.

C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais pu avoir une conversation normale avec notre jolie voisine, lorsqu’on se croise parfois dans le couloir ou devant la porte d’entrée. Juste le temps de murmurer un bonjour par-ci, un comment allez-vous par-là, avec parfois une variante du style il fait chaud aujourd’hui, mais l’essentiel de ce que je voudrais dire ne sort pas. Pourtant je m’entraîne plusieurs soirs par semaine dans mon lit. Avant de m’endormir. J’imagine des quantités de phrases simples et touchantes. Les mots qu’il faut. Les mots qu’elle attend. Et ça marche. Elle me répond en souriant, alors je continue à lui parler. Les phrases coulent, limpides et fraîches, d’une bouche à l’autre. Elle rit en plongeant ses yeux dans les miens et je fini par la séduire… Oui, mais le lendemain, ce n’est plus du tout le même film. Le héros redevient un homme ordinaire. La voisine reste inaccessible. Dès que je la croise, le courage accumulé la veille se liquéfie aussitôt sous les feux de ses yeux. Et je sombre de nouveau dans une sorte d’aphonie. Alors je me contente de la regarder avec convoitise en espérant qu’elle se décidera peut-être à venir vers moi. En souhaitant qu’elle insinue le mot ou la phrase qui m’ouvrirait la voix.

J’imagine que Léon se trouve dans la même situation inextricable. C’est quelqu’un de réservé, qui n’a pas confiance en lui, et trop complexé par son physique pour faire une quelconque tentative d’approche avec la voisine en particulier et avec les femmes en général… Ah, ce cher Léon ne doit pas rigoler tous les jours. Et je me doute que sa bonne humeur quotidienne n’est qu’un masque pour nous cacher son mal-être. De nous trois, il est celui qui a le plus galéré depuis que l’on a quitté le lycée avec le bac en poche. Léon ne voulait pas faire d’études et s’est livré directement au marché du travail. Acceptant des boulots à la con et mal payés. Et les malheurs ne l’ont pas épargné. D’abord avec la mort de son père. Dans un accident de la route alors que Léon venait de fêter ses dix-huit ans. Deux ans plus tard, un autobus lui a écrasé le pied droit devant un feu orange. Alors il a dû supporter l’affection oppressante de sa mère qui se sentait coupable de tout ce qui arrivait autour d’elle. Et si l’on ajoute à tout ça les problèmes existentiels que se pose tout adolescent, gros et privé d’un talon, sa solitude sentimentale et même physique… enfin… Voilà comment on se fragilise. Voilà comment on devient une victime. Et pour finir, on en veut au monde entier.

Trop de gens ont tendance à le considérer comme une bonne pâte et abusent de sa naïveté. Notamment ses employeurs successifs. Et comme Monsieur Léon Bloumette refuse les conflits, alors il se casse sans assurer ses arrières. Je suppose qu’il agit de même avec les femmes. Enfin, ce que j’en sais… Parce que depuis l’époque du lycée, durant laquelle il sortait avec un vilain petit canard toujours premier de la classe, je crois bien ne l’avoir jamais vu avec une fille. Sauf une fois, je me souviens tout à coup. C’était à une fête du nouvel an. Il y a cinq ou six ans. Alors que pratiquement tout le monde était ivre au moment de passer l’année, je l’ai aperçu qui profitait des douze coups de minuit pour rouler une furieuse pelle à une blondasse rondouillette. Ça m’avait marqué, parce qu’il lui palpait les fesses comme un vendeur de volaille, et je songeais que la dinde devait également être en manque pour supporter un tel traitement.

 

 

Réveil brutal. Des plantes vertes l’encercleraient et lui cracheraient au visage leur haleine chlorophyllienne. Dans ce jardin miniature, quatre ou cinq gosses, qui n’auraient pas encore dix ans, se courraient après en s’aspergeant avec des pistolets à eau. Têtes blondes. Morveux rigolards. Cris stridents. Corps nus grimpant sans ménagement sur le lit. Un des gamins s’immobiliserait au-dessus de lui, les jambes écartées, et le fixerait un instant avant de le mettre en joue. Puis il articulerait distinctement tu vas mourir, fumier !

L’instant suivant, un jet d’eau chaude l’atteindrait au visage. Il ouvrirait les yeux et verrait disparaître une boule de poils jaunes par la porte entrouverte d’une grande chambre blanche. Une jolie blonde prise d’un fou rire convulsif serait agenouillée sur le lit. Elle s’efforcerait d’essuyer l’urine à l’aide d’un mouchoir en papier.

- Se faire gominer les cheveux au lit, voilà qui est aristocratique. Excuse mon Gouny, c’est un vieux mâle. Il a probablement dû te confondre avec un réverbère ou même un arbre.

- Ouais. Un arbre, hein ? Allongé sur un lit ?

- Parfois ils s’allongent sur le lit des grands fleuves et se laissent transporter au gré de leurs courants.

- Ouais. Mouillés qu’ils sont par les caresses humides de ces puissants amants. Et ça ? N’est-ce point de l’urine, chère Ondine ? Je n’aime pas les chiens. Je n’aime pas les plantes vertes et je n’aime pas les gosses.

- Mais ? Je n’ai pas d’enfants... Et comment peux-tu te souvenir de mes plantes ? Puisque tu étais dans un état quasi comateux lorsque je t’ai traîné jusqu’ici.

- Je l’ai rêvé. Et puis toutes les femmes ont au moins un yucca dans leur appartement. Ce sont les statistiques.

- Désolée pour tes statistiques, mais je n’ai pas de yucca. Je préfère m’entourer de plantes carnivores qui me débarrassent à l’occasion de certains amants trop collants.

- M’ouais. Et ton chien s’occupe de l’assaisonnement avant qu’elles ne passent à table, hein ?

- Mon Gouny n’est pas misanthrope, lui. En attendant, veux-tu du café ?

- Non merci. Je suis tombé dedans quand j’étais petit. Tu n’aurais pas plutôt du lait ? Avec du chocolat en poudre ?

- Oui. Je pense avoir tout ça. Je te le sers au sein ou bien dans un biberon aseptisé ?

- Un bol fera aussi bien l’affaire, petit monstre. Et si tu persistes à te moquer de moi, crac ! crac ! Un bébé je te fourre dans le sac et me casse couac !

- Moi, j’aime les gosses. J’aime les chiens et les plantes vertes. Alors c’est d’accord.

- Bon, j’abandonne. Tu n’aurais pas des Efferalgans, par hasard ?

- Je crois que oui. Tu as de la chance.

- Bon, si tu le dis... Aurais-tu l’obligeance de m’indiquer les toilettes ? Á moins que je ne doive errer dans les couloirs à la recherche de ton chien, pour lui pisser sur le poil comme le veut la coutume ici...

- Tu ne te souviens plus ? Dans le couloir, la troisième porte sur la gauche. Tu peux y aller, c’est libre. Mon chien et moi avons déjà réglé notre affaire.

- Attends un peu que je t’attrape...

- Désolée, pas maintenant. Ma mère doit s’impatienter. Elle m’attend dans sa voiture. Nous allons à Toulouse lécher quelques vitrines.

- Á Toulouse ? Mais… on est où ?

- Á Beauzelle, mon doux Robinson. Est-ce que cette île figurait sur ta carte ?

- Oui, ma petite sauvage. J’ai déjà débarqué sur ces rivages.

- Y’a bon ! Et est-ce que tu connais le Café des Berges, à Toulouse ?

- Oui.

- Tu pourrais venir m’y chercher, vers dix-huit heures ? Je te laisse la Ford. Tu sauras la reconnaître ?

- Non.

- Je m’en doutais. Tu étais dans un état, hier soir...

- J’étais soûl. Je ne connais pas d’autre état quand on est soûl.

- Tu te souviens de quoi, au juste ?

- De tout.

- Vraiment ?

- La Vieille Hutte, la bagarre... Au fait, mes félicitations. Ta prestation m’a beaucoup impressionné. Quel courage.

- Que veux-tu, c’est mon côté maternel. Je ne pouvais décemment pas laisser cette brute te mutiler pour des broutilles. Mais dis-moi, tu te souviens de quoi encore ?

- Eh bien, Bleck le Rock m’a allongé dans ta voiture, avec une délicatesse surprenante, je dois l’avouer.

- Très gentil, cet homme-là. Et très galant. Tu devrais retourner le voir pour le remercier comme il se doit.

- Avec joie, darling.

- Bon. Quoi d’autre ?

- Je me suis endormi, non ?

- Et... c’est tout ?

- Il me semble, mais c’est confus... peut-être un rêve érotique...

Narcisse chercherait discrètement une trace sur les draps. Mélodie lui offrirait son plus joli sourire.

- Non… C’était pour de vrai ?

- Goujat. Salop !

- Mille excuses. J’ai été lamentable… Mais raconte la suite.

- Lorsque nous sommes arrivés au bas de l’immeuble, j’ai eu la chance de trouver une place juste devant l’entrée. Ce qui m’a considérablement facilité les choses. Ensuite, tandis que tu t’appuyais sur mes frêles épaules, nous avons atteint l’ascenseur avec quelques difficultés.

- J’ai honte.

- Une fois à l’étage, je n’ai eu qu’à te pousser vers la porte de mon appartement qui se trouve en face de l’ascenseur.

- Un bon choix.

- Dans le couloir, tu as tenté d’uriner sur mes plantes et j’ai eu du mal à te convaincre de faire ça aux toilettes. Comme les gens civilisés.

- Aïe, désolé.

- Tu me racontais que tu n’avais strictement rien contre elles, et que ça leur ferait le plus grand bien grâce à ton urine lourdement chargée de levure et de je ne sais plus trop quoi. Tu parlais si confusément que j’avais peine à te comprendre.

- Je suis confus.

- Ensuite tu t’es effondré sur le lit et… tu m’as demandé si j’avais des gosses.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Je ne suis pas arrivée à le savoir. Tu ronflais déjà comme un ivrogne.

- Pardon.

- Allons, mon grand. Il faut assumer ses actes ou bien rester au lit.

- Philosophe, hein ?

- C’est de famille. D’ailleurs, je crois bien que c’est maman qui s’excite comme ça sur le klaxon. Au fait, tu sais conduire ?

- Oui.

- Bon, voilà une bonne chose. Les clefs sont sur la table de la cuisine. N’oublie pas que la Ford est garée juste devant l’entrée de l’immeuble. Elle est grise. Et tu verras, elle a la portière côté passager enfoncée. Allez, je me sauve. Tu peux faire comme chez toi à condition que chez toi, tu fasses propre...

Mélodie disposerait trois baisers de suspension sur les lèvres ahuries de Narcisse avant de quitter la chambre dans le tourbillon d’une robe bleue. Il entendrait claquer la porte d’entrée, puis le silence. La petite aiguille du réveil posé sur la table de chevet s’approcherait du chiffre deux. Á côté, une photographie en noir et blanc, glissée dans un joli cadre en bois, représenterait Mélodie posant près d’une belle femme souriante. Certainement la maman au klaxon nerveux, penserait-il. Elles se ressemblent tellement. Elle semble à peine plus âgée que sa fille. Il détaillerait quelques secondes les deux visages, puis les alentours de la chambre blanche aux plantes vertes, et conviendrait qu’il serait temps de se lever.

Sortant des toilettes, il croiserait Gouny. Le chien aux yeux recouverts de poils ne lui adresserait pas le moindre regard, celui-là même qui nous conforte dans nos sphères humaines, ni aucun autre signe d’intérêt ou de compréhension. La grosse pelote jaune glisserait lentement dans le couloir. Narcisse la suivrait jusque dans la cuisine. Là, entre le réfrigérateur et l’évier, l’ami indifférent de l’homme se pelotonnerait dans une litière colorée et confortable. Voilà un chien heureux, songerait Narcisse. En inspectant les placards, il réunirait le nécessaire pour un petit déjeuner gourmand. Des biscottes, du miel, du Tonimalt et du Nutella. Ensuite il ferait chauffer du lait. Le chien resterait indifférent à cet étranger gesticulant dans sa cuisine.

- Eh, toi ! Je ne t’en veux pas pour tout à l’heure. Je sais ce qu’est la jalousie. Tu aurais pu tout aussi bien me mordre, hein ? Mais tu ne l’as pas fait. Merci. Bon, évidemment, le coup de l’urine, c’est quand même un peu humiliant. Mais c’est peut-être tout ce qu’il te reste, hein ? Tu n’en as plus pour longtemps, c’est ça ?

La truffe humide frissonnerait un instant sous la monstrueuse touffe de poils, mais le chien ne bougerait pas l’ombre de sa queue.

- Non, ne m’en veux pas. Je n’ai rien contre les chiens, tu sais. Ni contre les plantes vertes d’ailleurs. Et les gosses, on s’y habitue... Qu’est-ce que tu en penses ? Rien. Bon…

Lorsqu’il aurait fini de manger, Narcisse laverait son bol et nettoierait la table. Ensuite il chercherait la salle de bains.

- Un bain… Ça fait longtemps que je n’ai pas eu l’occasion d’en prendre. S’allonger dans l’eau chaude, tranquille, jouer avec la mousse en attendant que ça refroidisse, jusqu’à ce que la peau se fripe... Et puis tous ces parfums mélangés, tous ces produits de beauté mystérieux enfermés dans des bocaux en verre, toute cette sensualité de femme qui flotte dans l’air et qui donne envie de vivre nu...

Une heure plus tard, brillant comme un billet de cent euros, Narcisse Sadore bouclerait la ceinture autour de son jean noir. Il sortirait sur le balcon de la chambre blanche aux plantes vertes pour jeter un oeil sur le point de vue. Huitième étage. Ciel bleu, limpide, calme et repu.

- Il tombe des toits comme autant de crottes roses. Ces multitudes de chiures doivent provenir du bonheur intestinal olympien. Qu’est-ce qu’ils bouffent bien, là-haut. On ne chie jamais rose, nous.  

Un pigeon lâcherait une vulgaire crotte jaune en ricanant.

   Un parfum de jasmin embaumerait l’habitacle du véhicule. Le visage de Mélodie lui apparaîtrait furtivement sur l’écran de sa mémoire. Il en serait ému. Contact. Narcisse enfoncerait une cassette qui dépasserait du lecteur. Les Blues Brothers:

 

Come on, baby don’t you wanna go

Back to that livin’ light city

Sweet home Chicago...

 

Pas une place de libre sur le parking des berges. Il stationnerait la voiture à l’angle d’un mur en brique rose dominé par un magnifique platane. Une grosse branche étalerait son feuillage juste au-dessus du véhicule, ainsi le capot et le toit seraient à l’ombre. Ensuite il se dirigerait à grands pas vers le lieu de rendez-vous. La palpitation de son organe amoureux donnant la cadence.

Mélodie l’attendrait au cœur d’une fleur aux pétales bavards et multicolores. Mais il ne verrait qu’elle. Resplendissante de fraîcheur dans sa petite robe bleue. L’amour sourirait à Narcisse. Il y répondrait d’un regard enthousiaste. Le sexe ému.

- Oui, c’est à moi que sourit la belle fille blonde, là-bas. Je me sens beau, grand, fort et intelligent. Je peux tout. Mais ne fais rien.

Si. Il s’assiérait en face d’elle et commanderait une Adel Scott. Le soleil, confortablement installé dans un fauteuil de coton blanc, serait déjà en train de siroter un Blue Dry. Mélodie se contenterait d’une menthe à l’eau, mais le liquide ne disparaîtrait pas dans sa gorge. Non, il s’infiltrerait lentement dans ses yeux. Scintillements d’émeraudes.

- Alors beau brun, cette tête dans le cul ?

- Ça va mieux, merci. Et ces lubriques vitrines ?

- Toutes des allumeuses. On ne savait plus où poser les yeux.

- Vous avez quand même trouvé ce que vous désiriez ?

- Oui. Je dois avouer que l’on s’est gâtées.

- Gourmandes. Et je constate que tu en es à ta deuxième menthe à l’eau, dit-il en montrant un verre vide.

- Non. C’était celui de la mère. Elle a eu la délicatesse de s’en aller avant ton arrivée.

- Pourquoi ?

- Elle ne voulait pas troubler notre intimité. Ce sont ses mots.

- Elle me plaît, ta mère. Ah, ça te fait rire…

Ils resteraient un moment silencieux, écoutant avec indifférence les propos à la ronde dans lesquels se mêleraient le Français et l’Anglais. Elle s’allumerait une cigarette et le fixerait longuement avec un demi-sourire. Comme une expression de ses pensées. Il ferait d’abord celui qui ne se doute de rien, puis finirait par craquer et lui offrirait son regard timide. Elle s’approcherait de la table pour lui prendre la main. Il serait gêné par cette marque d’affection en public, mais vaincrait sa pudeur et s’avancerait à son tour pour apposer un baiser sur les lèvres sans colorant. Les minutes s’évaporeraient au soleil sans qu’ils s’en rendent compte. Narcisse serait heureux en silence. Mélodie relancerait parfois la conversation. Au détour d’une phrase, elle lui apprendrait qu’elle s’absenterait quelques jours. Des castings à Paris. Et comme il accuserait le coup en silence, elle lui proposerait immédiatement après de passer la soirée ensemble. Narcisse retrouverait le sourire.

- Bon, alors ce soir, je vais te préparer un petit plat. Au fait, ma mère s’en va à la fin du mois. Elle va retrouver son mari qui doit l’attendre avec impatience… Elle ne vient pas souvent me voir, tu comprends, alors… Je vais faire un repas à la maison. Tu veux être des nôtres ? Je lui ai parlé de toi. Tu sais, nous sommes très proches ma mère et moi. On se raconte presque tout. Elle voudrait faire ta connaissance avant de partir. Ça te dit un souper aux chandelles en compagnie de deux femmes de rêve ?

- C’est tentant. Mais je n’ai pas pour habitude de rencontrer les parents de mes maîtresses.

- Ça tombe bien, je ne suis pas encore la tienne.

- Très juste. Alors j’accepte. J’ai vu une photo en noir et blanc dans la chambre. C’est elle qui pose avec toi ?

- Oui.

- Elle est canon.

- Je lui ferais part de ton jugement, ça ne pourra que faciliter vos rapports. Mais…

- Mais ?

- Méfie-toi. C’est une séductrice.

- Oh ?

- Oui. Elle apprécie particulièrement les hommes plus jeunes. C’est sa façon d’oublier que le temps passe vite. Elle aime la vie, quoi.

- Eh bé…

- Ne fait pas cette tête d’ahuri. Je ne suis pas en train de te dire que ma mère butine de gigolos en gigolos. C’est une sentimentale, malgré ses airs de mante religieuse. Elle s’attache facilement. D’ailleurs, j’en ai déjà fait les frais.

- Ah bon ? C’est donc toi qui devrais te méfier.

- Bof. Un de plus ou un de moins…

- Ah oui ? C’est comme ça que tu vois les choses ?

- Je plaisante voyons.

- Plaisantera bien qui plaisantera le dernier.

Le regard de Mélodie pétillerait de concupiscence. Elle porterait son décolleté comme un panier de pique-nique contenant deux pommes appétissantes qui attendraient d’être croquées à l’ombre de ses longs cheveux blonds. Narcisse aurait subitement envie d’elle. Une envie furieuse qui se dévoilerait exhibitionniste dans ses yeux soudain impudiques. Il se lèverait pour aller payer le serveur, puis reviendrait en terrasse. La bouche sèche. Le cœur inondé. Il saisirait le bras de sa belle et l’entraînerait avec lui sans un mot. Après avoir parcouru une centaine de mètres, ils descendraient lestement les marches qui mènent aux berges de la Garonne pour se diriger d’un pas décidé vers la voiture. Mélodie accélèrerait ses pas. Narcisse la laisserait prendre un peu d’avance afin de profiter du balancement de ce joli petit cul magnifique. Cette silhouette féminine inviterait au regard comme un trou de serrure. La légère robe bleue flotterait au-dessus de ses genoux. Les longues jambes battraient la mesure. Le cœur en pulsation maximale, Narcisse éprouverait des difficultés à marcher car son slip compresserait douloureusement l’érection de son pénis.

Mélodie apercevrait la Ford la première. En quelques secondes, elle atteindrait la voiture. Et poserait ses fesses sur le capot doucement réchauffé par le soleil qui serait déjà en train d’allumer le reste du monde. Elle attendrait ainsi à l’ombre de la grosse branche, à l’abri des regards, les talons plaqués contre le mur de brique. Des mouettes tournoieraient dans le ciel tandis qu’au-dessous débuterait un corps à corps. Bouches bées et langues enroulées. Durant un instant, la poitrine de Mélodie semblerait prendre son envol. Narcisse trousserait la jolie robe bleue. Sous les jupes des filles patientent mille et une nuits, douces nuits, bercées d’ennui, mises à l’index sous le premier prétexte…

Une pluie de baisers s’abattrait sur le cou tendu et parfumé de Mélodie qui s’offrirait à l’averse les yeux fermés et le sourire aux lèvres. Les mâles doigts glisseraient le long des jambes nues jusqu’à l’entrecuisse. Une main finirait par adhérer à la tache humide de soie blanche, chaude et moelleuse. Vibrations sur l’aire de lancement. Narcisse écarterait délicatement les fesses de sa gémissante en un lent mouvement de rotation concentrique. Elle déboutonnerait la braguette magique et plongerait une main dans le slip masculin pour en sortir un sexe rose de joie. Mélodie l’habillerait de latex lubrifié puis entreprendrait de le rouler subtilement entre ses paumes. Pendant ce temps, des doigts galopins s’infiltreraient dans la fragile culotte à la recherche de l’entrée secrète. Mademoiselle d’Armour, loin de s’en offusquer, les encouragerait un instant tout en les grondant, mais se lasserait vite et réclamerait la disposition des lieux pour un visiteur plus conséquent. Elle joindrait le geste à la parole et s’enfoncerait un bout de vie dans le corps. De violentes secousses électriques animeraient son bassin punching-ball. Gémissements contenus. Les doigts de Mélodie fourmilleraient dans la brune chevelure de Narcisse. Murmures.

- Oui, comme ça, lui soufflerait-elle à l’oreille gauche. Je t’en prie, ne t’arrête pas… ne t’arrête plus… ne t’arrête jamais…

     Une langue râpeuse lui lècherait les couilles. Des griffes lui gratteraient le cul. L’espace d’un instant, Narcisse s’imaginerait stupidement que sa Mélodie se transforme en loup-garou durant l’acte d’amour. Puis il tournerait la tête et verrait ce chien paillard, ce canidé ricanant, ce mâtin laineux qui s’exciterait sur lui. Un garçon âgé d’une dizaine d’années tenterait de maîtriser l’animal tout en se fendant la poire. Le con ! penserait Narcisse. Une femme très élégante assisterait au spectacle non sans un certain intérêt. Elle s’esclafferait à distance raisonnable.

- Maman ! crierait le morveux. Maman ! Il a des poils au cul, le Monsieur. Ouh ! Ouh !

- Allons, Léon. Sois poli, veux-tu ? Et laisse donc le Monsieur et la dame tranquilles. Tu les déranges. Tu ne vois pas qu’ils sont occupés ? Mais enfin ! Emmène ton chien par ici. Nous partons.

- Maman ! Pourquoi qu’ils sont pas occupés comme tonton et toi ? Tu sais ? Sur un lit.

L’animal lâcherait prise à regrets en aboyant son insatisfaction. Dans un ultime éclat de rire libéré, la mère emporterait sa ménagerie au loin. Mélodie rirait tout son soûl. Les oscillations de son bassin précipiteraient la Coda. Narcisse n’aurait pas loupé une mesure. Que lui importerait l’espèce canine, le végétal ou le minéral, puisque Mélodie s’apprêterait à passer dans l’autre monde !

- Oui, murmurerait-elle, viens avec moi…

- Nous sommes deux mouettes accouplées dans le ciel…

- Deux amoureux allongés sur le sable…

- Loin des cris des baigneurs…

- Joue avec ma bouche, elle est ton seau…

- Oui, et ta langue, ma pelle…

- Mes dents, ton râteau…

- Je vais déposer mon écume frémissante sur tes pâtés dorés… ahhh !

- Ouhhh ! Hmmm…

Une sangsue mélodique aurait surgi des profondeurs orgastiques équatoriales et se serait fixée sur l’épaule gauche de l’explorateur aux jambes flageolantes.

Ils pourraient alors se rhabiller et se séparer. Heureux. Chacun emporterait sa petite dose de bonheur pour en asperger son entourage. Chacun irait montrer son visage. Radieux pour les uns, ceux du même monde qui vivent sous la chaleur de la même lumière, mais obscène pour les autres. Les solitaires. Les lucides. Ceux qui savent. Le bonheur est une chose trop délicate pour la jeter à la face des gens. Il doit rester humble, discret et solidaire.

 

  

   Ouh là, je n’en peux plus moi… J’écris des trucs qui m’excitent terriblement et ça n’arrange pas l’état de ma libido. Je devrais peut-être me masturber aimablement et reprendre mon stylo avec de meilleures dispositions d’esprit. Ça serait vraiment dommage que l’indigence affective et sexuelle dans laquelle je me trouve actuellement vienne troubler le déroulement de mes pensées et polluer les évènements de cette histoire… Á moins qu’il ne s’agisse d’écrire un roman autobiographique, taquine ma conscience. Non, surtout pas. Je cherche simplement à évacuer une réalité douloureuse dans une fiction affective. Je m’efforce d’oublier une lucidité trop encombrante pour une seule personne.

     J’aimerais envisager une fiction optimiste… Mais ça commence mal. Je ne sais pas encore comment ce couple va s’arranger pour tenir la distance, mais il me semble que leur rencontre aurait pu se dérouler dans de meilleures conditions. Mon solitaire était convenablement soûl, quand il a croisé la route de cette jeune femme également éméchée, et l’alcool déforme considérablement la vision des choses. Le lendemain réserve ainsi parfois de mauvaises surprises. Ils ont eu de la chance que je me sois réveillé de bonne humeur, avec l’envie de faire durer leur relation. Je désirais me faire pardonner ce que j’avais écris la veille. Je ne sais quel plaisir pervers m’a poussé à faire vomir Narcisse avant qu’il ne s’évanouisse, mais ce n’était pas très élégant et ne démontrait pas beaucoup de maîtrise de soi. Et comme si ça ne suffisait pas, il m’est venu l’idée insensée que Mélodie prodigue sa gâterie sans que mon héros ne puisse en profiter. Oui, ce soir-là, j’ai vraiment exagéré. L’amertume devait me ronger les ongles.

     Bon, j’espère que Narcisse Sadore vient de tomber sur une femme avec laquelle il va pouvoir faire un bout de chemin. Et je leur souhaite sincèrement quelques longs échanges de bonheur par-dessus le filet qui limite leur territoire. Mais à présent, je m’engage sur un terrain totalement inconnu car je n’ai aucune expérience amoureuse. Vont-ils s’installer dans de petites habitudes sécurisantes et faire des projets comme tout bon couple qui se respecte ? Je dois rester vigilant afin d’éviter le convenu. Comment vont-ils s’aimer ? Il existe peut-être un modèle universel à partir duquel chacun puise une infinité de variations…

    

 

Puisque j’ai décidé que Mélodie d’Armour partirait une semaine à Paris afin de passer des castings, je pourrais également renvoyer Narcisse Sadore sur la route. Avec son groupe de blues, par exemple. Le fait de séparer mes amoureux durant quelques jours, ça permettrait de savoir ce qu’ils ont dans le ventre… ou plutôt dans le coeur. Oui, pas mal ça… Mais une précision s’impose. Mélodie serait la seule des deux à posséder un téléphone portable. Ils auraient donc convenu que Narcisse l’appelle de l’endroit où il se trouve afin de rester en contact. Mais il n’oserait pas le faire de peur de paraître envahissant. Et peut être aussi un peu par fierté.

     Non, non, ça ne suffit pas. Je ne peux pas me contenter d’un classique chassé-croisé amoureux. Ce couple va étouffer dans sa bulle. S’il continue de tourner en rond, autour de son petit bonheur égoïste, cette histoire ne va pas tarder à me faire chier. Vite, de l’oxygène… Je pourrais peut-être faire intervenir les musiciens qui accompagnent Narcisse, ou les comédiens qui jouent avec mélodie, ou bien les autres locataires de l’hôtel… Oui, mais ça ne sert à rien de rajouter des protagonistes à cette histoire si je les abandonne aussitôt au détour d’une page. Je ne me suis peut-être pas assez attardé auprès de Mélodie d’Armour. Je ne connais rien d’elle si ce n’est qu’elle fait vaguement du théâtre. Qu’est-ce qu’elle pense, Mélodie ? Enfin, je veux dire en tant que femme… ça serait fascinant de découvrir les pensées intimes d’une femme… J’aimerais bien savoir ce que ma voisine pense de moi. Ce qu’elle perçoit de ma nature lorsqu’on se croise. Elle doit bien sentir que je la désire. Je ne suis pas bavard, mais il me semble que mes yeux sont suffisamment expressifs. Est-ce que je lui plais ? Est-ce qu’elle fantasme sur moi ? Comment savoir si une femme a vraiment envie de vous ou bien si elle cherche simplement quelques jeux érotiques réservés au regard ? Pour se faire plaisir et entretenir sa séduction… Et par générosité, bien sûr, mais dans ce cas pourquoi n’irait-elle pas plus loin ? Bon, je digresse là… Où j’en étais au juste ? Ah, oui. Il faudrait peut-être que j’étoffe certains personnages. La mère de Mélodie, par exemple. Dois-je l’impliquer physiquement dans l’histoire ou bien me contenter simplement d’en parler vaguement ? Ça serait intéressant de se pencher sur les relations entre une fille et sa mère à peine plus âgée, qui se comporterait plutôt comme une grande copine tout en assumant l’autorité paternelle… Parce communiquer avec sa mère, c’est quand même la première expérience sur laquelle se fonde tout être humain pour apprendre l’existence de l’autre, et sa position par rapport à cet autre qui n’est pas lui… mais son reflet… enfin, il y aurait des choses à dire…

Et Narcisse Sadore ? Á part se regarder le nombril dans les yeux des autres, se plaindre sur son sort et fantasmer, je ne sais pas vraiment ce qu’il cherche dans la vie. Il est plutôt du genre à se laisser entraîner par les évènements et je ne sais pas très bien où ça va le mener. La musique, oui… Narcisse est musicien, bon, d’accord, mais quoi d’autre ? Après les concerts… enfin, qu’est-ce qu’il fout dans cet hôtel sans étoiles ? Je ne vais tout de même pas l’enfermer dans sa chambre pour qu’il occupe ses journées à réfléchir, parce que ce n’est pas la meilleure façon de l’aider à vivre. Il doit rencontrer des gens et surtout, surtout parler à quelqu’un qui sait écouter. Oui, mais… Il n’a pas de famille ? Pas d’amis ? D’où lui vient ce sentiment de solitude ? Certainement un concours de circonstances, mais… C’est peut-être lui qui a fait le vide tout autour, comme ça, doucement, sans s’en apercevoir. Narcisse Sadore ne sort le soir que pour travailler. Il converse vaguement avec les musiciens du groupe en buvant quelques verres, mais ensuite les musiciens vont se coucher ou bien retrouver leur copine. Narcisse ne les fréquente pas davantage si ce n’est en répétition. Parfois, il rencontre une fille séduite par sa prestation scénique, mais tout ça ne dure que jusqu’au petit matin, car Narcisse ne songe pas à la retenir lorsqu’elle quitte sa chambre d’hôtel en espérant le revoir. Elle lui laisse son numéro de téléphone tout en se doutant qu’il ne l’appellera pas. Ensuite, il dort la moitié de la journée. Au lever il travaille sa guitare, révise les morceaux du répertoire ou bien en apprend d’autres, il écoute de la musique, lit des polars et rêve le reste du temps. Et les rares fois qu’il croise rapidement les autres locataires de l’hôtel, il ne se contente que de quelques civilités d’usage pour toute conversation. Comment ne pas être seul en menant cette vie-là ?

Ah, pourquoi je m’entête à rendre Keta M’Boutoa si peu bavard ? Ce vieux réceptionniste serait pourtant un confident disponible. De plus, il semble s’être pris d’amitié pour son locataire du troisième. Voilà une situation idéale pour briser cette solitude qui tenaille Narcisse en permanence. Avec qui il va discuter, maintenant, mon homme vêtu de noir ? Avec le neveu ? J’en doute. Chaque fois qu’il se retrouve avec Fesobi, c’est pour fumer des joints. Ça ne mène à rien. Ils ne se parlent pas, ils s’amusent. Ça va bien un moment, histoire de rire un peu, mais cette relation paraît trop superficielle. Ce n’est pas le remède approprié pour soigner ce mal-être qui se reflète partout où Narcisse se trouve avec ou sans miroir.

Alors, est-ce que cette rencontre avec Mélodie d’Armour va transformer sa vie ? Est-ce que cette femme va lui donner le goût de vivre ? Rien n’est moins sûr. Le fait d’aimer quelqu’un, ou vivre en couple, ne met pas à l’abri de la solitude. Il y a forcément une partie de nous qui reste à l’écart du monde, non ? Celle-là même qui nous regarde vivre… Enfin, il me semble… Il serait intéressent de connaître l’avis de Narcisse Sadore à ce sujet… Mais pour ça, il faudrait que j’en sache un peu plus sur ce qui se trame dans sa petite tête de solitaire. Est-ce que ses pensées sont réellement les siennes ou bien… enfin, qui sommes nous quand nous pensons ?

 

 

Narcisse Sadore serait de retour à Toulouse après avoir joué dans quatre villes de la région. Á chaque fois, le public aurait été fidèle aux rendez-vous et les concerts se seraient bien déroulés. Les musiciens seraient donc satisfaits de leur mini-tournée. Mais pas leur leader. Narcisse aurait pensé à Mélodie durant toute cette longue semaine, supportant difficilement son absence, mais sans toutefois oser l’appeler. Il aurait eu peur de paraître trop empressé. Il songerait stupidement que cette femme trop belle pour lui, intelligente et indépendante, ne lui ferait pas de cadeaux à la moindre erreur. Il s’imaginerait que Mélodie, de part son métier de comédienne, connaîtrait beaucoup d’hommes bien plus intéressants que lui.

     Cet après-midi là Narcisse reviendrait d’une longue balade en ville qui l’aurait conduit jusqu’au Café des Berges, où il se serait assis en terrasse pour boire un demi avec le faible espoir de tomber par hasard sur Mélodie. Puis il aurait effectué un pèlerinage sur les berges de la Garonne avant de retourner à son hôtel. Fesobi, vêtu d’un costume bleu métallique et chaussé de ses inséparables souliers en daim bleu, s’apprêterait à y entrer en compagnie de Joséphine et de Larissa. Elles auraient le décolleté provocateur et les habits collés au corps. Le neveu lui proposerait de venir fumer un joint dans sa chambre. Narcisse accepterait. Ça me changera les idées, penserait-il.

     Le réceptionniste serait en pleine discussion avec les deux étudiants vénézueliens. Narcisse leur donnerait un timide bonjour. Fesobi ferait un signe à son oncle qui répondrait par un sourire à l’adresse des jeunes gens. Le neveu ouvrirait la marche vers l’escalier en bois branlant. Narcisse prendrait soin de laisser les deux copines monter devant lui afin d’admirer ce superbe spectacle qu’offre le cul d’une femme callipyge en jean moulant, gravissant les marches de n’importe quel escalier. En bout de queue, il ne pourrait contenir la tension de son organe sexuel. Ces superbes culs ne savent pas écouter mais seulement sourire, se dirait-il afin de se détendre.

      La chambre de Fesobi serait toujours aussi aromatisée. Il se déchausserait sans un mot. Ses invités suivraient son exemple. Le neveu enlèverait sa veste, puis introduirait un c.d. de Leon Parker dans le combiné. Ensuite il allumerait quelques bougies. Les deux copines s’allongeraient sur le matelas en adressant des sourires complices à Narcisse. L’homme vêtu de noir choisirait le fauteuil en cuir râpé. Il promènerait ses yeux dans la pièce pour éviter les regards peu farouches des filles. Elles se donneraient des petits coups de coude en pouffant et se chuchoteraient quelques mystères aux oreilles. Ce qui n’arrangerait pas le malaise grandissant de Narcisse qui se tortillerait au fond du fauteuil, croisant les jambes et cherchant désespérément quelque chose d’intéressant à dire. Heureusement pour lui, le neveu aurait l’œil et viendrait à son secours :

    - Pas de messes basses ici, les filles, ordonnerait-il en rigolant.

    - C’est un grand timide, ton copain, dirait Joséphine.

     - Ça ira mieux dans un moment, répondrait Fesobi en s’emparant de la boîte magique.

     Les copines échangeraient un rire bruyant avec le neveu tandis que l’homme vêtu de noir rougirait dans son coin. Fesobi viendrait s’asseoir entre les deux étudiantes et roulerait un joint. Il tirerait quelques taffes, le ferait passer à Joséphine et demanderait à Larissa de leur servir un verre de punch abracadabrant. Les filles se montreraient gaies, gentilles et bavardes. Narcisse se détendrait ostensiblement. Peu à peu, une euphorie grandissante papillonnerait dans la pièce. L’herbe donne faim et excite la libido. Fesobi dévorerait une banane. Les copines envisageraient de se taper autre chose qu’un simple fruit tropical pourtant riche en amidon et bourré de vitamines. Elles le démontreraient à Narcisse à grands coups d’œillades sauvages, de sourires racoleurs et de poses troublantes. Mais rien n’y ferait. Il se recroquevillerait dans le chaud souvenir de sa Mélodie et ne cèderait pas à la tentation.

      Deux heures plus tard, l’homme vêtu de noir quitterait la joyeuse et sensuelle ambiance sans regretter les avances des filles ni les riffs parcimonieux d’un Miles Davis en forme. Il retrouverait avec soulagement l’austérité de sa chambrette. Narcisse sentirait le besoin de cette solitude bienfaitrice à laquelle aspire de temps en temps tout être humain désireux de recharger sa pile, et non pas de sa sœur jumelle, celle qui ronge, qui colle au cul même lorsqu’on se croit en bonne compagnie. Celle qu’on a beau soûler et qui tient toujours debout. Solide. Sournoise. Protéiforme. Elle sait que le bonheur est un oiseau migrateur. Elle attend l’hiver, car le bon et le beau ne durent pas.

 

 

     Carlos Martxí, tu m’emmerdes, là. Tu m’inventes une vie de solitaire, tu me donnes un caractère à la con, les mots que tu mets dans ma bouche ne m’appartiennent pas, tu m’embarques dans une histoire d’amour inimaginable, alors fous moi la paix. Je ne veux plus me voir.

     Mais qu’est-ce que ça veut dire, ça, je veux plus me voir ? Tu me fais des caprices de starlette ? On n’est pas au festival de Cannes, ici. Allons, Narcisse, un peu de lucidité. Tu ne peux pas vivre sans ton reflet. Il est ta raison d’être. Une lueur de reconnaissance. La réflexion de ta considération. Le premier scintillement humain que tu reçois avant de sortir de chez toi. Et tu boudes ? Tel un adolescent boutonneux angoissé à la vue de son acné ? Il va pourtant falloir t’habituer à supporter ton point de vue. Car ce gratifiant observateur de ta petite vie te suivra comme une ombre jusqu’à ta mort. Mais nous n’en sommes pas encore là, rassures-toi. J’ai l’intention de laisser vieillir ce miroitement jusqu’à ce qu’il dépolisse. Alors peut-être tu pourras enfin regarder le monde au-delà d’un miroir translucide. Et tu apprendras à réfléchir à ton tour. Mais en attendant, il me faut avancer dans l’ouvrage. Et pour en faire l’écho, j’ai besoin de ton image. Si tu n’avais pas de reflet, je n’aurais aucun mobile pour écrire ton histoire.

    

 

   Les castings, à part quelques vagues promesses, ne lui laisseraient rien espérer de concret. Mais Mélodie d’Armour ne serait pas mécontente d’avoir effectué le déplacement car elle aurait rencontré dans l’avion du retour un réalisateur de sa connaissance. Celui-ci lui aurait proposé un rôle dans un court-métrage. Mais la joie de Mélodie serait quelque peu gâchée par le silence téléphonique de Narcisse. Elle n’en comprendrait pas les raisons.

     Une fois chez elle, Mélodie consulterait son courrier en buvant un verre de lait. Aucune enveloppe n’attirerait son attention particulière. Ensuite elle viderait son sac de voyage, faisant le tri des affaires sales qu’elle emporterait dans la salle-de-bains pour les fourrer dans une corbeille en osier. Elle se regarderait un instant le visage dans le miroir, puis se déshabillerait paresseusement, déboutonnant lentement sa chemise avant de s’asseoir sur le rebord de la baignoire. Elle enlèverait son jean, son soutien-gorge, et se lèverait pour faire glisser sa culotte blanche le long de ses longues jambes. Elle ramasserait les affaires pour les placer dans la corbeille. Mélodie ferait couler l’eau de la baignoire. En attendant qu’elle se remplisse, elle se planterait de nouveau devant le miroir, parcourant son corps d’un regard distrait. Puis elle se détendrait dans un bain relaxant et parfumé au jasmin en essayant de ne penser à rien. De retour dans la chambre, elle passerait une nuisette transparente et s’allongerait sur son lit avec le tapuscrit du scénario dans les mains. Mais elle n’arriverait pas à se concentrer sur cette histoire d’un couple qui se sépare. Ses pensées seraient troublées par des interférences.

     - Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose qui ne lui a pas plu ? Je suis peut-être allée trop vite… Je ne pouvais tout de même pas l’abandonner complètement bourré dans ce bar. Et comme il ne se réveillait pas malgré mes secousses, et ce que je lui ai fait dans la voiture, hi ! hi ! J’étais bien obligée de le ramener chez moi. Il devrait m’en être reconnaissant quand même. Á moins qu’il n’ait pas apprécié que je me laisse faire aussi facilement sur les berges… Non, ça serait gonflé de sa part, puisque c’est lui qui m’y a entraînée. On en avait tous les deux très envie et ce genre de chose ne se remet jamais à plus tard. On risque de le regretter… Alors, pourquoi il ne m’appelle pas ? Je ne vois qu’une seule réponse. Il a dû perdre mon numéro de téléphone. En plus, distrait comme il semble être, je parie qu’il n’est pas foutu de retrouver mon adresse.

     Mélodie serait fatiguée du voyage. Elle poserait le tapuscrit sur la table de chevet, jetterait un œil sur la photo encadrée, puis éteindrait la lumière. Elle fermerait les yeux. Son corps épuisé se détendrait dans le lit, mais son esprit ne parviendrait pas à trouver le repos. Elle songerait à son travail et se souviendrait des raisons qui l’auraient amenée à l’exercer. Adolescente renfermée en mal de reconnaissance masculine, et plus particulièrement paternelle, Mélodie se serait prise d’affection pour son professeur de français. Un enseignant qui aurait pu avoir l’âge de son père. Il aurait su discerner chez cette fille, timide et mal dans sa peau, une sensibilité extrême ainsi qu’une grande intelligence. Il l’aurait encouragée à faire du théâtre afin de l’aider à s’épanouir, pour qu’elle apprenne à s’exprimer, à communiquer avec les autres. Mélodie se remémorerait cette fin de cours en tête à tête. Le professeur lui aurait dit si vous avez peur d’être enfin vous-même, commencez donc par être quelqu’un d’autre. Cachez votre pudeur derrière un masque et votre dignité n’en sera que plus flexible. Il me semble que le théâtre est un lieu privilégié pour exprimer son singulier au pluriel. Ainsi, à tour de rôles, vous finirez bien par extraire votre véritable nature.

     Et parce Laure d’Armour aurait tenu les deux rôles, celui de la mère et celui du père, parce que plus tard, dans son adolescence, elle aurait aussi appris à être sa grande copine, Mélodie aurait pris goût à la multiplicité des identités. Et comme en société il faut être soi-même, toujours fidèle et droit pour ne pas trahir sa conscience, ou tout au moins simuler, le théâtre lui apporterait cette possibilité d’exister à plusieurs. Elle pourrait alors énoncer des propos variés sans rougir, sans avoir peur de la contradiction, du paradoxe, de la différence. Et tous ces textes l’éclaireraient sur elle et les autres. Et parce que Mélodie s’appliquerait à être elle-même dans la vie, la comédienne pourrait libérer ses autres moi sur scène. Ça serait à chaque fois une nouvelle bribe d’existence dans laquelle elle s’élancerait avec enthousiasme. Et parfois avec souffrance.

     Mélodie se tournerait et se retournerait encore dans le lit, sans parvenir à vider sa tête afin de faire de la place au sommeil.

     - Et maintenant, il y a Narcisse… C’est moi que je vois dans ses yeux. Alors je me sens encore plus forte pour explorer les diversités d’humanité sans risque de perdition. Il suffira que je revienne me blottir dans ses bras pour retrouver mon chemin… Je n’ai pas encore abordé avec lui la question de nos lendemains en commun. Il a l’air si farouche. J’ai peur de l’effrayer avec l’avenir. Sait-il seulement ce qu’est un couple ? En tous cas, s’il est courageux, je veux bien lui apprendre le peu que j’en sais. S’il est décidé, je veux bien m’engager. J’ai besoin de stabilité pour continuer à jouer ma vie. Il faudra que l’on en discute, un de ces jours. Et tout porte à croire que c’est moi qui devrais m’y coller…

      

 

         Mélodie serait allongée sur le dos, les jambes croisées et les mains posées sur son ventre. Ses cheveux libérés s’éparpilleraient sur l’oreiller. Un sourire s’épanouirait dans l’obscurité de la chambre.

       - Mon petit homme perdu, que j’ai ramassé sur la route un soir de désespoir… Tu n’as plus rien à craindre de la solitude. Je t’emporterai à bord de ma Ford qui roule à 130 kilomètres à l’heure et personne ne pourra nous rattraper. Pas même la mort. On lui fera des queues de poisson à 130 kilomètres à l’heure, dans notre lit d’amour… Narcisse, tu joueras de la guitare pour moi et je te lirai des poèmes. Tu verras ce que c’est que l’amour… Il nous en manquera des bras, des mains, des bouches et tout le reste… Parfois, il ne nous restera que des mots pour l’exprimer. C’est le plus difficile. Il faudra que l’on apprenne à choisir les mots, Narcisse…

     Mélodie finirait par emprunter la voie du plaisir car non seulement elle aurait envie de faire l’amour avec Narcisse, mais elle songerait également que ce moyen serait efficace pour la relaxer et l’aider ainsi à s’endormir. Le visage de Narcisse Sadore apparaîtrait en premier à sa mémoire. Un visage mat, imberbe, mince, marqué par la vie. Des yeux sombres et tristes. Des lèvres délicates. De longs cheveux bruns. Puis son corps suivrait aussitôt. Un petit corps d’adolescent qui ne pèse pas lourd quand il fait l’amour, penserait Mélodie en élargissant son sourire dans l’obscurité. Ensuite elle imaginerait les caresses et les baisers. Elle tenterait vainement de se rappeler la sensation que procure des mains sur un corps. L’humidité des baisers. Et tout le reste.

     - C’est si bon de faire l’amour avec toi, murmurerait-elle en se caressant lentement sous la nuisette. J’aime la douceur de tes mains et la subtilité de tes coups de reins… Hmm, Narcisse, j’aime ta sueur affective…

   Mélodie se tortillerait doucement sous le drap de coton qui bruisserait tendrement. Elle écarterait puis croiserait les jambes en serrant ses cuisses, et recommencerait ce mouvement durant de longues minutes avec la précision d’une montre Suisse indiquant que le plaisir trotterait vers l’heure O.

     - J’aime t’entendre gémir dans mes bras, soupirerait-elle en précisant ses caresses.

     Elle soulèverait par moments son ventre, une main cajolant le premier sein venu, l’autre lustrant lentement son clitoris ému. Elle sillonnerait ainsi son intimité pendant quelques minutes encore, parfois silencieuses, parfois bercées par un imperceptible souffle. Et voilà que Mélodie serait bientôt haletante. Rougissante. Enfin, transpirant de plaisir, elle s’abandonnerait dans un petit cri rauque suivit d’un long soupir.

     - Ahhh, ça va mieux… Y a pas à dire, ça détend…

    

 

     Oui, bon… C’est bien marrant tout ça, je dirais même que ça m’excite un peu, mais il n’y a pas que le cul dans la vie, comme dirait l’expression populaire… Maintenant, il va me falloir prendre en main ces charmants petits amoureux. Les accompagner avec bienveillance. Qu’ils soient heureux, bon sang ! Oui… Mais c’est une lourde responsabilité que de s’immiscer dans la vie d’un couple. L’affection qu’on leur porte n’autorise pas pour autant à squatter leur bonheur. En ce qui me concerne j’ai, en leur présence, la vague impression de m’insinuer comme un élément étranger rajouté à leur duo d’amour. Ainsi le bonheur affiché des couples m’exile irrémédiablement dans un malaise chronique perdu quelque part entre la pudeur et l’envie. Et plus ils essaient de me le faire partager, plus je me sens à l’écart, ne récoltant que des miettes. Moi aussi, j’ai envie d’aimer et d’être aimé au moins une fois dans mon existence… Moi aussi, j’ai besoin de tendresse et de sexe au quotidien… Ah, rencontrer la femme de ma vie… Celle qui me fournira une raison valable de me lever tous les matins, celle qui me donnera envie de me coucher tous les soirs, celle qui me fermera définitivement les paupières quand je serai mort…

   M’ouais, je ferais mieux d’oublier cette utopique réalité et retourner à une fiction plus plausible… Bon, sachant que Mélodie d’Armour est comédienne et Narcisse Sadore musicien, ils vont devoir s’accoutumer à leurs absences réciproques. Ça ne doit pas être facile de s’aimer dans ces conditions… Lorsque qu’un couple ne se voit pas souvent, leurs sentiments s’éparpillent, non ? Décidément, je fais tout pour éviter le bonheur… Comment Mélodie et Narcisse vont supporter cette situation ? Parce que là, c’est le début de leur relation, alors ça va encore. Mais dans quelques temps ? En admettant que les sentiments ne sont que des flux électrochimiques se propageant à un certain débit dans divers conduits du cerveau, alors, un amour naissant peut s’éparpiller et perdre en intensité, non ? Est-ce qu’une femme qui vient juste de rencontrer un homme, et qui pense être éprise de lui, peut avoir simultanément du désir pour un autre ? Á part les nymphomanes ? Eh bien je n’en sais rien… Bon, évidemment, si cette femme vit en couple depuis quelques années déjà, et que la routine… enfin, si ça ne va pas fort pour eux, à la limite, ça peut se comprendre. Mais dans un couple tout neuf ?

  

 

    Enfin, pour cette fois, ils ont de la chance. Mes poumons sont gonflés d’optimisme. Ils respirent l’espoir. Et telle cette divinité grecque, frère de l’amour réciproque, qui assurait la cohésion de l’univers et la reproduction des espèces, je protègerais mes amoureux. Enfin, je vais tâcher de faire mon possible…

      Le tournage du court-métrage se déroulera à Toulouse. Et comme la fierté du mâle solitaire trouve généralement ses limites dans le ridicule de l’onanisme, Narcisse Sadore finira bien par appeler Mélodie d’Armour. Ils s’échangeront d’abord des mots doux, forcément, ensuite elle lui parlera certainement de son travail. Il n’osera pas se montrer jaloux, mais se débrouillera pour poser des questions sur un ton qu’il voudra neutre, notamment concernant le rôle masculin principal. Elle le rassurera en riant, forcément. Avant de le quitter, elle lui dira un truc dans le genre tu me manques, ou bien j’ai hâte d’être dans tes bras. Et ça suffira pour qu’il raccroche satisfait. Le cœur pesant mais l’espoir en altitude. Et bien sûr, ils se retrouveront toutes les nuits chez Mélodie. Ils feront l’amour et passeront de longs moments de bonheur immobile. Et puis au petit matin, lorsqu’elle partira travailler, il se rendormira heureux. La tête et les couilles vides.

 

     {…}

 

   J’ai mal dormi, cette nuit. Je me suis réveillé deux fois pour aller aux toilettes à cause de rêves étranges dans lesquels je finissais toujours par avoir envie de pisser. C’est pratique, pour rester propre. Je ne me souviens plus très bien de ces rêves, mais il me semble que certains avaient un rapport avec ma voisine. Je ne voyais pas son visage, mais elle était quelque part dans mon inconscient, à me parler, et je l’écoutais en approchant d’elle jusqu’à frôler son corps sans qu’elle me repousse. Et puis je l’ai prise dans mes bras. C’était génial… J’avais réellement la sensation de toucher son corps. Je pouvais même deviner ses pensées les plus intimes. Par exemple qu’elle désirait faire l’amour avec moi depuis longtemps, ou bien qu’elle voulait que je la regarde dans les yeux au moment de jouir, enfin plein de trucs comme ça. Mais mon érection était douloureuse car l’envie de pisser devenait pressante. Et je finissais par me réveiller.

     Hier soir, j’ai réglé le réveil électronique pour qu’il se déclenche à huit heures du matin. Á présent la faim me réclame son dû. Je pense à la boulangerie, juste au coin de ma rue, en m’étirant un moment. L’odeur des chocolatines encore chaudes se réveille dans un coin de ma mémoire. Le grondement s’intensifie. Je me lève plus vite que prévu pour enfiler un survêtement, chausser des baskets et me passer un coup d’eau sur le visage. En sortant de chez moi, je ferme doucement la porte du palier et descend les marches à pas de caoutchouc. Arrivé au rez-de-chaussée, je constate que la porte du studio de ma voisine est entrouverte. Étrange. Et si c’était un signe…

     La curiosité l’emporte sur ma bonne éducation. Ah, jolie voisine, jusqu’à présent, je n’ai su te dire qu’un seul mot. Le même à chaque fois que l’on se croisait. Un timide bonjour. Mais aujourd’hui peut-être… Je pousse la porte et entre avec précaution. Des rayons de lumière traversent le store de l’unique fenêtre. L’un d’entre eux pique la soie blanche d’une culotte abandonnée sur un pouf. Je saisis le tissu pour le porter à mes lèvres. Le hume longuement. Les yeux fixés sur la silhouette allongée et recouverte d’un drap. Les secondes passent en silence tandis que mon cerveau commande à mon sexe un afflux de sang interdit. Un froissement de tissu détourne soudain mon attention. De l’autre côté du lit, un petit corps drapé se tortille en soupirant. J’avais oublié la petite Lucie. Elle dort comme un soleil dans son berceau.

     Je m’approche lentement du lit de la mère et m’agenouille devant, maîtrisant tant bien que mal mes expirations. Immobile. La bouche sèche. Le cœur en accéléré. La tension ascendante. Ma conscience s’indigne de cette violation de domicile. Je fais la sourde oreille, ignorant ses états d’âme souvent empreints d’une morale culpabilisante. Pourtant il me faut une bonne minute avant d’oser soulever le drap. Le plus délicatement possible. Et le superbe objet de mon désir apparaît sans voiles, diffusant des effluves de corps chaud. Un parfum de jasmin s’évapore de l’oreiller. Le même qui me titille l’odorat lorsque je croise ma voisine en position verticale. Mes narines n’en perdent pas une goutte. Mon nez prend le large. Toutes voiles dehors.

     Au bout d’un moment, mon bras commence à fatiguer. J’hésite quelques instants, puis me décide finalement à tirer le drap jusqu’au pied du lit. Et je contemple enfin le corps endormi de ma voisine qui repose sur le côté. Elle est callipyge…

      Lucie tousse. Je me fige. La maman bouge, mais ne se réveille pas. Puisses-tu, douce Lucie, faire un rêve merveilleux. Et l’enfant se calme. Quel merveilleux pouvoir… En bon cartésien, je retente l’expérience : Puisses-tu, ma belle du cul, te retourner et t’étendre sur le dos…

      Une trentaine de secondes plus tard, comme par enchantement, ma voisine obéit. Et ma tumescence s’épanouit définitivement. J’atténue ma respiration pour ne pas déranger les rêves de l’innocente dormeuse. Mes tortues oculaires parcourent son corps. Comment trouver les mots pour le décrire simplement ?

     Cou gracile, autour duquel s’enroule l’espoir d’un torticolis

     Épaules aux arrondis harmonieux, sous lesquelles se cachent de farouches aisselles

     Seins parfaits à damner un saint

     Nombril, copeau de chair délicate

     Ventre plat qui respire calmement en aval de l’embouchure

     Hanches, dont les vibrations à venir sont autant de promesses à l’abri du vent

     Bande de poils si blonds et respectueux des limites

     Jambes, métronome de chair capable d’affoler n’importe quel tempo

     Cuisses aux muscles policés

     Genoux agnostiques au-delà des prières

     Mollets méprisant les hauts talons

     Chevilles, fines ouvrières

     Petits pieds si légers dignes d’Hermès…

     Merde, c’est déjà fini… Comme le temps passe… Mais il faut que je me souvienne de ce corps le plus longtemps possible. Car je sais, par expérience, que plus on se souvient et plus on oublie. L’image s’use. Alors il faut imprimer à fond… Bon, je recommence :

      Visage serein, au front précipice, offert au milieu d’un écrin de crin doré

     Nez, voile aux vents des rêves

     Sourcils comme des pieds de ballerine exécutant une pointe

     Cils élancés en éventail au bout de tes paupières abat-jour

     Bouche, cratère volcanique de tes joues, caverne aux trente-deux ivoires, temple de ta langue déesse

     Menton, qui donne envie de jouer à je te tiens tu me tiens par la barbichette

     Bras aux muscles subtils, raccourcis menant droit au cœur pour des embrassements à venir

     Mains qui savent saluer, serrer, apporter des deux, porter le cœur sur, prendre, donner, caresser, parler mille signes mais aussi gifler

     Peau légèrement halée, mais jamais vraiment partie

     Corps endormi, là, devant moi, en un silence charnel rythmé par un souffle presque imperceptible. Juste un murmure. Un écoulement de beauté…

      Il est difficile, surtout pour un homme en manque, de rester indifférent à ce genre de spectacle. C’est la raison pour laquelle cet afflux de sang converge vers le point le plus sensible de ma solitude. Alors je me relève et repose la petite culotte en soie sur le pouf. Puis je recule lentement vers la sortie. Pas une seule respiration de l’endormie n’échappe à mes oreilles. En refermant doucement la porte du studio, je sais déjà qu’à mon retour de la boulangerie, après avoir déjeuné et avant de me remettre à écrire, je retournerai quelques minutes dans mon lit pour me souvenir le plus intimement possible de ma voisine. Et ce jusqu’au plaisir. Et sans ressentir la moindre culpabilité. Sans aucune honte. La tristesse ne m’envahira certainement qu’après…

 

{…]

     

      Comme presque tous les soirs, Mélodie d’Armour serait en train de préparer à manger dans la cuisine sous le regard curieux de son chien. Gouny sentirait les bonnes odeurs émanant de la casserole et s’en lècherait déjà les babines. Il aurait l’habitude que sa maîtresse lui réserve toujours les restes de son repas. Aussi sa queue frétillerait comme un poisson hors de l’eau tandis que sa bienfaitrice lui raconterait sa journée de tournage. Mais soudain le téléphone portable de Mélodie dérangerait ces instants d’intimité entre le meilleur ami de l’homme et sa maîtresse. Le chien aboierait son mécontentement. Mélodie gronderait gentiment l’animal, qui se calmerait aussitôt sous l’effet de quelques caresses distraites, et répondrait au bout de la cinquième sonnerie :

      - Oui ?

      - Bonsoir, ma lumière. J’avais peur que tu sois absente.

      - Salut, mon ténébreux. C’est parce que j’ai mis du temps à choisir entre un vieux mâle jaloux et affamé et un timide soupirant qui n’aime pas téléphoner.

- Je suis en manque de toi.

- Bon, je te pardonne. Alors, quoi de neuf vers chez toi ?

- Tout est vieux et moche sans toi.

- Hm… C’est du sérieux alors…

- C’est si sérieux que j’en ai des cheveux blancs.

- Eh bien ! Je vais finir par culpabiliser.

- Je serais ton complice jusque dans le vice.

- Et je compte bien abuser de toi.

    - Je suis à tes genoux, attendant tes désirs. Profite de moi tant qu’il est temps. Car les hommes sont condamnés à disparaître. La femme prendra bientôt sa revanche sur la domination masculine. Grâce à la maîtrise du clonage, elle n’aura plus besoin d’un mâle pour procréer. Et la soumission de la puissance nucléaire lui fournira toute l’énergie souhaitée pour son vibromasseur et autres gadgets. L’homme deviendra alors un luxe réservé aux plus riches. Ah ça te fait rire ?

   - Je possède les sentiments les plus précieux dont peut s’enorgueillir une femme aimante. Alors je pense être digne de jouir de ton corps.

     - Tu l’es, ma douce. Et l’on s’aimera dans une de ces îles aux rivages lointains, qui s’entourent de brume pour échapper aux regards civilisés. Je serai ton Robinson cru et toi ma Zoé cuite.

     - Oh, comme c’est mignon ce que tu me dis là, mon petit poète. Tu me fais tourner la tête.

     - Á propos de tournage, comment se passe ce court-métrage ?  

     - Super. Je suis en plein dedans, là. C’est une histoire qui me touche particulièrement, tu sais. Cette petite fille dont les parents viennent de se séparer, et qui ne voit son père que le temps d’un week-end… Tous les quinze jours…

- Oui, je comprends…

- Et demain, j’ai une scène terrible…

- Ah bon ?

- Je te raconterais ça ce soir. Il me tarde d’être dans tes bras.

- Et moi donc. On se voit chez toi, comme d’habitude ?

- Oui. Il va falloir que je pense à te donner une clef.

- Oh, ça ne presse pas, tu sais.      

- Tu trouves que je vais trop vite ?

   - Non, pas du tout. J’aime ta façon d’être… Mais, disons que je n’ai pas trop l’habitude de ce genre de choses.

     - Je n’ai pas l’intention de faire de toi mon prisonnier. Tu es libre de partir quand tu le souhaites. C’est bien pour ça que je te propose une clef.

     - Tu t’en sors bien, coquine…

     Gouny le chien commencerait à s’impatienter. Il le ferait savoir à sa maîtresse en aboyant dans son dos. Mélodie se retournerait brusquement pour lui ordonner de se taire. Le chient obéirait un instant, gémissant et remuant la queue. Mais dès que Mélodie lui tournerait le dos, il réclamerait de nouveau son repas.

     - Bon. Excuse-moi, mais je dois m’occuper de mon autre mâle.

   - Je l’entends d’ici.

     - Je l’ai allumé avec de bonnes odeurs et maintenant il attend son dû. Ce chien est très à cheval sur les horaires des repas, tu sais. Il mange à l’heure des poules.

     - J’ai compris. Chacun son tour, en somme. J’attendrai le mien.

     - Je te gâterai, tu verras…

     - Je n’en doute pas, ma douce. Alors à demain.

     - Je t’embrasse.

     - Bisous partout.

  

     {…}

 

  

Á la terrasse du Bocal, je retrouve Léon pour l’apéro du soir. Je ne peux qu’esquisser un sourire en constatant que son verre est vide et qu’il ne reste pratiquement plus d’olives aux anchois dans le bol. Je lui serre la main et m’assieds en face de lui. Au même instant, la tête du Poisson surgit au-dessus du comptoir. Je lui fais un signe en levant mon pouce pour lui commander un Pastis. Léon se retourne vers lui et rajoute un doigt à notre conversation muette. Le Poisson comprend très bien le langage des signes. Léon s’allume une cigarette et, le sourire aux dents, me lance:

- Alors, Carlos Martxí. Comment ça va ?

- Bof… J’erre, d’état j’erre en état, j’erre, fuyant toujours la poussière.

- Hé ! Hé ! Et ton bouquin, il prend aussi la poussière ?

- En fait, je n’arrive pas à exprimer exactement ce que je pense. Un peu comme si mes personnages parlaient à ma place… Et ça, ça ne va pas du tout, tu comprends ? Parce que ça ne sert à rien d’inventer des personnages pour entendre mes propres mots dans leur bouche, sinon autant me regarder dans un miroir, non ?

- Euh…

- Quand je me penche sur une page blanche avec mon stylo à la main, mon reflet est la première chose que je cherche à fuir. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a derrière. L’humanité. Je voudrais savoir ce que pensent mes personnages. Mais je n’ai pas encore ce pouvoir. Et comme j’apprends à écrire, en attendant, eh bien ils tournent en rond. Tu sais, un peu comme ces avions qui attendent l’autorisation d’atterrir ?

- M’ouais, tu planes, quoi… Mais t’as pas un plan de travail ?

- Non. J’écris au feeling.

- Ah, Monsieur l’auteur improvise au gré de son humeur. Tu te prends pour un saxophoniste de jazz ou quoi ?

- Tu plaisantes, mais il y a un peu de ça. J’ai un thème et pour le reste j’improvise.

- Bref, tu fais du Bic Bop.

- Voilà, tu as tout compris. Je fais du free style.

- Yeah ! Et si tu me racontais un peu. T’en es où ?

- Eh bien… Tant que c’est pas terminé, ça m’ennuie de…

- Attends, je vais chercher des olives, coupe Léon en se levant.

Il s’engouffre dans le Bocal. Je le vois discuter avec le Poisson en faisant de grands gestes, comme à chaque fois qu’il raconte une histoire. Il ferait un drôle de conteur, ce Léon.

Á son retour, j’en suis à me demander s’il ne vaudrait pas mieux terminer mon roman et le faire lire ensuite, plutôt que d’en déballer des passages, comme ça, sortis du contexte. Un écrivain est exhibitionniste de part sa fonction, mais est-ce qu’il ne devrait pas avoir la pudeur d’être ailleurs lorsque un lecteur devient le voyeur de son livre ? J’en parle à Léon, qui me regarde en souriant.

- Ouh là, Carlos Martxí ! T’as des problèmes d’ego toi, dit-il en ricanant.

Je me décide alors à lui parler de Narcisse Sadore. Ça commence bien. Dès qu’il entend son nom, Léon se marre. Je lui résume le début de mon histoire. Il me chambre en insinuant que je suis le mec en noir et que j’ai piqué les fringues de Jean. Je le regarde en fronçant les sourcils, alors il s’excuse et me demande de continuer. Et puis j’en arrive au moment de la rencontre entre Narcisse et Mélodie. Il m’interrompt pour me poser des questions concernant cette Mélodie d’Armour. Il me taquine à son sujet, affirmant avec entêtement que je l’ai substituée à notre voisine afin de transférer mes sentiments. Il n’a pas tout à fait tort, mais son raisonnement simpliste m’exaspère car du point de vue psychologique, c’est beaucoup plus complexe. Et puis il ne faut surtout pas oublier que c’est de la fiction. Mais Léon n’en démord pas.

- Alors ça y est, t’as formé le couple, quoi.

- Je ne suis pas certain qu’ils soient représentatifs de ce que tu entends par couple.

- Je comprends pas.

- Narcisse n’est jamais tombé amoureux.

- Comment tu le sais ? Non, je déconne… Continue.

- Je disais donc, Narcisse n’est jamais tombé amoureux. Elle, si. Déjà, il y a décalage. Elle connaît ce sentiment et le comportement qu’il induit. Lui improvise comme il peut sans comprendre vraiment ce qu’il lui arrive. Il est en manque. Il a besoin de tendresse, de sexe et ne se pose pas trop de questions sur l’avenir. Il est plutôt du genre à se laisser entraîner par les évènements en s’imaginant, d’une façon étrangement mystique pour quelqu’un qui se dit athée, que la vie est parsemée de signes.

- Ah ?

- Oui. Par exemple ce matin, je devais me lever tôt pour travailler à mon roman. Mais lorsque le réveil s’est déclenché à huit heures, j’ai tardé à me lever. Bref, je me suis rendormi. Pour me réveiller aux alentours de onze heures. Ensuite j’ai fait ce que je fais tous les matins. Et ça me prend une trentaine de minutes environ pour aller aux toilettes, ouvrir le vélux histoire d’aérer le studio, manger une banane, boire un jus de fruits, prendre ma douche et m’habiller.

- Un vieux garçon aux vieilles habitudes, quoi.

- C’est ça, fous-toi de moi.

- Je déconne, Carlos. Allez, continue.

- Bon… Lorsque je suis descendu pour acheter le pain, sur les coups de onze heures trente, j’ai croisé la voisine sur son palier.

- Veinard…

- Elle revenait de sa boîte aux lettres avec quelques enveloppes dans la main. Elle portait un tee-shirt blanc très fin, légèrement moulant, qui lui arrivait jusqu’aux cuisses et apparemment rien d’autre en dessous.

- Enfoiré…

- Je me suis immobilisé de stupeur, le cœur affolé, le souffle court, cherchant quelque chose à dire dans ma bouche sèche et tremblante, et pour tout t’avouer avec un début d’érection dans le caleçon.

- Ha ! ha ! Tu m’étonnes.

- Rigole tant que tu veux, mais écoute jusqu’au bout.

- Vas y, vas y.

- Bon. Elle m’a souri immédiatement et m’a dit bonjour avec sa voix douce…

- Je sais, je sais, à moi aussi elle fait ça. Pardon… Continue.

- Je lui ai dit bonjour en souriant tandis que je bandais de plus belle.

- Hé! Hé!  

- Je ne trouvais rien d’autre à dire et pour ne pas avoir l’air con silencieux, j’ai fais quelques pas vers les marches.

- Quel con !

- Léon, merde… Tu veux que je raconte ou pas ?

- Raconte.

- Bon. Á un moment, je me suis retourné. Ne me demande pas pourquoi, parce que je n’en sais rien. Je me suis retourné, voilà tout.

- Oui, mais pourquoi ?

- Putain, Léon ! Je n’en sais rien… Peut-être parce que je suis trop timide pour la regarder en face et que je préfère la regarder quand elle a le dos tourné…

- Ouais. Je comprends, va. Alors, la suite ?

- Bref, je me suis retourné et je l’ai regardée ouvrir la porte de son studio. Une enveloppe est tombée. Et elle s’est baissée pour la ramasser.

- Enfoiré !

- Je n’ai rien vu.

- Quoi ?

- Non. Tout s’est passé si vite…

- Je te crois pas.

- Je te jure… Je n’ai pas eu le temps de voir quoi que ce soit. Tu comprends, je ne m’y attendais pas du tout.

- M’ouais…

- Toujours est-il que l’idée d’avoir pu voir quelque chose a suffit à me troubler pour le restant de la journée.

- Tu m’étonnes.

- Mais ce n’est pas ça l’important.

- Ah bon ?

- Non, espèce d’obsédé.

- C’est çui qui dit qui l’est !

- Ah bravo. Tu régresses, maintenant…

- Je déconne. Allez, continue.

- Ce que je voudrais te faire comprendre, c’est que si je m’étais levé à huit heures comme prévu, eh bien je n’aurais jamais croisé la voisine dans l’escalier. Tu saisis ? Narcisse est quelqu’un qui réagit un peu comme ça. Il croit aux signes. Et en définitive il ne regrette pas de s’être levé à onze heures, même s’il n’a pas travaillé à son roman, parce qu’il…

- Tu parles de toi, là ?

- Hein ?

- Tu parles de toi.

- Non.

- Mais si.

- Mais non, je te dis. Je parle de Narcisse Sadore.

- Il écrit aussi un roman ?

- Quoi ? Mais non.

- Je comprends plus rien moi. D’abord tu me dis que ton Narcisse regrette pas de s’être levé à onze heures, même s’il a pas travaillé à son roman, et maintenant tu dis qu’il écrit pas.

- J’ai dit ça ?

- Oui.

- Tu vois… Tu me fais dire des conneries.

- Allons bon ! Ça va être de ma faute.

- Ecoute, je ne sais plus moi. Tu m’embrouilles à m’interrompre comme ça toutes les deux minutes.

- J’entends bien.

- Il vaut mieux en rester là pour aujourd’hui. D’ailleurs, je ne sais plus où j’en suis.

- Je vois bien, eh !

- Tu vois quoi, exactement ?

- Je vois.

- Pourquoi tu me regardes comme ça ?

- Je te regarde comment ?

- Comme ça.

- Ah bon…

- Qu’est-ce qu’il y a ? Exprimes-toi, putain.

- Oh, je pensais juste à ce que tu viens de me raconter.

- Á propos de mon roman ?

- Non. Au sujet de la voisine.

- Allez, ça repart…

- Alors comme ça, t’as croisé la voisine ?

- Oui.

- Et elle s’est penchée devant toi ?

- Derrière moi. Je me suis retourné.

- Et elle portait un tee-shirt court et moulant avec rien dessous ?

- Putain, Léon…

- Et t’as rien vu ?

- Non !

 

 

     Narcisse Sadore aurait décroché un contrat important pour son groupe. Une participation à un festival de blues organisé régulièrement dans la région du Lot. D’ordinaire les musiciens auraient pour habitude de ne répéter que ponctuellement, un jour ou deux avant les concerts, car ils connaîtraient bien les morceaux. Et d’autre part ils seraient occupés à jouer dans diverses formations, ou à participer à des enregistrements en studio afin d’assurer leur statut d’intermittent. Mais cette fois-ci, Narcisse aurait réussi à les bloquer deux après-midi et deux soirées afin de préparer le répertoire.

     Il serait de retour à l’hôtel après l’une de ces répétitions. La tête encore pleine de notes bleues et le corps fatigué. En arrivant à la réception, il surprendrait Keta et Fesobi penchés sur le journal du jour déplié sur le comptoir. Il s’approcherait des deux hommes pour les saluer.

- Bonsoir, messieurs. Alors, quelles sont les nouvelles ?

- Salut mec, dirait Fesobi en tapant sa main contre celle de Narcisse. Je t’attendais pour la balade, lui glisserait-il à l’oreille en clignant de l’œil.

- Mauvaises nouvelles, répondrait Keta en pliant le journal. Mais cet ainsi que va le monde. Le bonheur partout et tout le temps, ça serait la seule et véritable preuve de l’existence d’un Dieu.

- Tu parles comme un sage, mon oncle.

- Quelles sont ces mauvaises nouvelles ? insisterait Narcisse.

- Une fillette a été renversée par un fourgon à quelques rues d’ici.

- Ils étaient en train de tourner un court-métrage, préciserait Fesobi. Moi, à la place du réalisateur, j’arrête le tournage. Parce que je n’oserais plus rien filmer de la vie pendant un bon moment.

Narcisse songerait immédiatement à Mélodie d’Armour. Au tournage du court-métrage. Il esquisserait un geste vers la sortie. Il faudrait qu’il l’appelle… Mais il se reprendrait aussitôt, contenant son émotivité. Il détesterait se répandre en public. Il répondrait à Fesobi.

- Ce n’est pas si simple. Il y a toujours, et malheureusement, des enjeux économiques. Les producteurs qui veulent récupérer leur fric, les techniciens et les acteurs qui attendent leur salaire, parce que la vie continue avec ses exigences. Et tout le circuit.

- Ils sont assurés, non ?

- Peut-être, Fesobi. Mais ça n’arrange pas tout. Je sais bien que je ne peux pas comparer la mort de cette fillette aux souffrances existentielles du réalisateur, mais pense au boulot que représente une réalisation artistique. Un travail qui a pour fonction d’éclairer la nature humaine, ou tout au moins poser des questions sur le sens de la vie. Est-ce qu’un créateur peut abandonner son œuvre dans l’inachèvement ? Ne serait-ce pas contraire à sa raison d’être ? Il est possible qu’une telle expérience le remette en question, évidemment. Il douterait peut-être même de son rôle. Mais doit-il s’arrêter pour autant de tourner ?

- Je comprends ce que tu cherches à dire, mon jeune ami. Mais n’oublie pas qu’une fillette vient de mourir. Et la mort d’un enfant est une chose terrible. Encore plus que celle d’une personne âgée, d’ailleurs.

- Tu es cruel, mon oncle.

- Peut-être. Mais si un vieux comme moi peut se plaindre d’avoir eu une vie difficile, c’est parce qu’il a eu la chance, pendant toutes ces années, d’essayer d’arranger les choses. Tandis qu’un enfant qui avait son avenir devant lui et qui ne le rencontrera jamais…

- Une vie est une vie, Keta. Je ne fais pas de différence et la mort non plus.

- D’accord avec toi, mec, dirait Fesobi en donnant une tape sur l’épaule de Narcisse.

- Vaut-il mieux parvenir jusqu’à un certain âge afin de pouvoir se plaindre d’avoir souffert toute sa vie, ou bien est-il préférable de disparaître sitôt venu sans avoir compris le minimum sur l’existence ?

- C’est toi qui parle comme un sage, affirmerait Keta en souriant.

- Veux-tu insinuer que les sages sont ceux qui posent des questions sans en donner les réponses ?

Les trois hommes échangeraient leurs sourires quelques secondes. Puis Fesobi poserait sa main sur l’épaule de Narcisse en lui proposant de l’accompagner. Ils abandonneraient Keta à son Strange et à son rocking-chair. Le vieux réceptionniste serait heureux de les savoir ensemble. Peut-être qu’ils vont devenir amis, penserait-il. C’est celui qui peut donner le premier qui commence, disait mon grand-père. L’autre donnera quand il pourra.

Narcisse et Fesobi pousseraient la balade jusqu’au centre ville afin de visiter un copain du neveu qui aurait pour habitude de lui fournir son herbe. D’après ce que lui aurait expliqué Fesobi, cet homme cultiverait un tout petit bout de terre derrière sa maison. Entre une rangée de salade et un rang de tomates, il n’aurait pu résister à la tentation de planter un peu de cannabis. Le neveu serait bavard et entretiendrait la conversation tout en marchant de sa façon chaloupée. Une jolie fille viendrait à les croiser en leur souriant. Fesobi donnerait un coup de coude à Narcisse avant de s’adresser à lui :

- Ouah ! Cisse ! Tu as vu ça, comme elle nous a souri ?

- Oui. D’après toi, elle souriait à tous les deux ou à l’un de nous en particulier ?

- Il faut toujours que tu te prennes la tête, toi, hein ? Elle nous a souri. Ça ne te suffit pas ?

- Tu as raison, Fesobi. Je me prends trop la tête.

- Hahahaha !

Les filles porteraient des robes et des jupes courtes, leurs fesses parfois moulées dans des pantalons légers, et leurs poitrines seraient comme autant de fleurs aux balcons. Cela suffirait pour rendre Fesobi gai et insouciant. Mais Narcisse songerait à la mort de la petite fille. Il faudrait que j’appelle Mélodie, se dirait-il.

- Tu vas voir, mec. Mon copain est très sympa. Son père habitait le même village que mon oncle. On se connaît depuis longtemps. Et il a une gentille sœur de toute beauté.

- Ah, il en a de la chance.

- Pas lui, mec ! Il s’en fout de sa sœur. Mais nous, on a de la chance.

- Je suppose que tu sais de quoi tu parles.

- J’ai déjà baisé avec elle, oui oui !

- Ça ne m’étonne pas.

- C’est une véritable lionne, oui oui !

- Sacré Fesobi !

- Si tu veux, je peux lui parler pour toi. Elle aime bien les petits blancs.

- Ne te fous pas de moi. Et si j’ai besoin d’une fille, ne te fais pas de souci, je sais me débrouiller.

- Je voulais juste te faire plaisir. Parce que l’autre jour, dans ma chambre, j’ai bien vu que mes copines te faisaient de l’effet. Et j’ai remarqué que tu leur plaisais aussi. Alors je ne comprends pas pourquoi tu es parti dormir tout seul.

- Lorsqu’ il s’agit de dormir, Fesobi, on est toujours seul.

- Hahahaha ! Ça c’est vrai. Mais ça ne me dérange pas que tu baises avec elles, mec.

- C’est gentil, Fesobi. Mais laisse tomber. Je suis déjà avec quelqu’un.

- Hey, mec ! Tu me fais des cachotteries, hein ? Tu as raison, ça ne me regarde pas. Mais tu peux me la présenter, tu sais. Je ne vais pas te la piquer, ha !

- M’ouais… Avec toi, on ne sait jamais. Si elle te voit avec ton costard fushia et tes chaussures en daim bleu, elle risque de craquer.

- Hahahahah !

 

{…]

 

Le soleil de l’après-midi brille dans un ciel sans nuages lorsque je jette l’ancre sur la terrasse du Bocal. Á l’instant même où je m’assieds, la jolie blonde aux yeux clairs de l’autre jour entre d’un pas nonchalant dans l’immeuble d’à côté. Décidément, depuis quelques jours, je tombe souvent sur elle. Quelles coïncidences… Et je suis sûr que cette fois-ci elle m’a regardé. L’envie de l’aborder me démange. Généralement, je ne suis pas courageux pour ce genre de choses. Le temps de réaliser ce qui m’arrive, elle a disparu. Je viens peut-être de manquer une occasion. C’est vrai qu’elle avait l’air disponible… Et moi, j’ai l’air d’un con.

En attendant que le Poisson vienne me servir, je rédige une lettre de demande d’emploi adressée à la direction des ressources humaines de la mairie de ma chère ville. Je souhaiterais me faire embaucher comme assistant à la nouvelle médiathèque qui devrait ouvrir bientôt. En fait, je choisis mal mon moment. Lorsque je suis allé la visiter à l’occasion des portes ouvertes, une dizaine de fonctionnaires manifestaient devant l’entrée, distribuant des tracs et s’excusant de ne pas pouvoir assurer leur service. Ce haut lieu de la culture, à vocation européenne, provoque déjà des polémiques avant même qu’il ait commencé à remplir sa fonction. Les employés se plaignent du manque de sécurité, de la non reconnaissance de la fonction d’accueil et d’une rémunération insuffisante concernant les dimanches travaillés. Je n’aimerais pas travailler les dimanches… Ce sont des jours si calmes pour se balader en ville.

Un parfum de femme me fait redresser les narines. Quelque chose de suave et de légèrement pimenté. Mes yeux suivent le ruban invisible. Trop tard. Elle vient de sortir du Bocal. J’ai loupé son visage et dois me contenter de la regarder de dos. Elle porte une longue robe noire transparente et ses cheveux bruns pendent jusqu’à sa taille cambrée. Elle ondule comme un bambou bercé par le vent dans un film japonais. Une jolie métaphore que le réalisateur substituerait au réalisme d’une scène d’amour entre l’homme et la femme de son histoire. Mais la voix du Poisson brise soudain la magie de cet instant privilégié :

- Alors l’intellectuel, ça roule ?

- Comme d’habitude. Sexe, alcool et désespoir.

- Sacré Carlos, va ! Alors, tu parles de moi dans ton bouquin ?

- Peut-être. Et si c’était le cas, je parlerais plutôt de ce que tu m’inspires. Parce que le plus important pour un… enfin, c’est…

- Eh bé, si tu le dis. Allez ! C’est ma tournée. Faudrait pas que je t’inspire mal, hein ?

- Merci.

Et le voilà qui s’éloigne en frétillant. C’est si simple, la vie de bocal d’un poisson. Il suffit d’ouvrir la bouche pour manger et de tourner en rond. Un couple s’installe en terrasse. Ils se tiennent par la main et par les yeux. Je trouve ça assez pathétique. Ils sont moches tous les deux, alors je les envie, parce qu’ils doivent s’aimer intensément, ou peut être même se haïr interminablement, peut importe puisque la laideur de leur visages est si fusionnelle que jamais ils ne craindront de se quitter.

- Salut, l’écrivain. On se prend pour Henry Miller ?

- Tê ! Jean. Comment vas-tu ?

- Ça va bien. Et toi ?

- Ça roule.

- Alors, on frime à la terrasse des cafés ?

- Ouais, tu parles…

Jean s’installe sur la chaise en face de moi. Le Poisson sort du Bocal pour servir le couple disgracieux assis en terrasse. En revenant, il s’arrête à notre table et envoie un hochement de tête à Jean. Ce mouvement de menton est fréquent chez lui et signifie, pour les habitués, bonjour, qu’est-ce que tu bois ? Jean connaît le langage du Poisson et commande un demi. Dès qu’il a le dos tourné, on échange un sourire complice. Mais je reviens aussitôt à l’introduction de mon ami :

- Franchement, je ne sais pas comment il faisait, lui et les autres, pour écrire dans les cafés. Moi, ça me déconcentrerait.

- Le don d’ubiquité, Carlos. Ces mecs avaient une imagination si dense, si animée qu’ils pouvaient s’y balader aussi physiquement que dans le réel. Une véritable double vie, en quelque sorte.

- M’ouais. De quoi fuir la gravitation terrestre…

- Voilà Léon qui s’amène.

- Salut, les gars !

- Hugh ! Toi fumer calumet de la paix, ironise Jean.

- Putain ! T’as vu le prix des clopes ? Ils arrêtent pas de les augmenter sous prétexte de nous dissuader de fumer parce que c’est dangereux pour la santé. Les cons ! Ils ont qu’à pas les vendre. En tout cas, moi, j’ai décidé de me mettre à la pipe pour faire des économies. Ça vous fait marrer, hein ? Bande d’obsédés.

- Mais pas du tout, proteste Jean. C’est toi qui as l’esprit mal tourné. Je rigolais parce que l’autre jour tu m’as dit que tu allais te mettre au tabac à rouler.

- Ben quoi ! Y a que les imbéciles qui changent pas de Q.I. Toi, Carlos, je sais pourquoi tu ricanes.

- Ah, et pourquoi ?

- Tu sais très bien pourquoi…

- Quel est donc ce secret si terrible que vous me cachez, interroge Jean, visiblement piqué de curiosité.

- Bon ! Je vais commander à boire, lance Léon en plongeant dans le Bocal.  

- Alors ? s’impatiente Jean.

- Depuis quelques jours, le samedi matin, un mec vient chercher la voisine et sa fille.

- Ah ! La fameuse voisine. Ça faisait longtemps. Alors, vous avez un réseau de renseignements ?

- Tu sais très bien que le balcon de Léon donne sur l’entrée de l’immeuble. Et tu sais aussi qu’il ne rechigne jamais à jeter un coup d’œil sur le monde, comme il dit. Enfin, bref. La voisine et le mec passent certainement la journée ensemble et ne rentrent qu’à la nuit tombée.

- Et savez-vous si le mec reste pour dormir ?

- Non, il ne reste pas. C’est bien ce qui préoccupe Léon. Il aimerait bien savoir si c’est du sérieux, si c’est juste un copain ou quelqu’un de la famille. Le mec en question porte toujours un petit cartable en cuir et fume la pipe. Tu saisis ? Il a un genre intellectuel de gauche, si tu vois ce que je veux dire.

- Je vois très bien. C’est peut-être le père de la gamine.

- Plausible. C’est d’ailleurs ce que j’ai dit à Léon. Il en a déduit que ex ou futur, la voisine aime les intellectuels.

- N’importe quoi.

- Oui, mais tu le connais. Alors du coup, il veut que je lui passe des livres à lire, il me propose d’aller au cinéma voir des films d’auteur… enfin, tout le toutim quoi.

- Eh bien… C’est une bonne occasion pour l’emmener au théâtre, lui qui se fait toujours prier pour y aller. Il n’aura plus l’excuse de dire qu’il a peur de s’y emmerder.

- Oui. D’ailleurs, je parie qu’il ne va pas tarder à te le proposer.

- Qu’il vienne. J’ai toujours pensé qu’il ne faut pas forcer les gens mais leur donner l’envie. J’espère que Léon va devenir un peu plus curieux des choses. Parce qu’il n’est pas du genre à se bouger le cul. Je ne sais pas si tu te souviens, mais c’était déjà la même chose au lycée. Et c’était plus par fainéantise que par inculture ou stupidité.

- C’est vrai.

- Il y a quand même quelque chose qui m’emmerde.

- Quoi ?

- Je ne voudrais pas qu’il passe pour un con aux yeux de la voisine.

- Pourquoi veux-tu qu’il passe pour un con ?

- Qui c’est qui passe pour un con, demande Léon, de retour avec une Saint Landelin et le demi de Jean.

Aucun de nous n’ose lui répondre, chacun se réfugiant dans son verre. Léon s’assied à la troisième pointe du triangle et nous regarde en souriant. Je ne sais pas pourquoi, mais j’interprète ce sourire comme un remerciement. Léon a compris qu’on parlait de son comportement avec la voisine, mais ça lui est égal. Comme s’il avait besoin que j’en discute avec Jean et que l’on échange nos opinions sur le sujet. Bref, je pense que Léon est heureux que l’on s’inquiète pour lui. Le voilà qui s’envoie une longue gorgée de bière avant de prendre la parole :

- Vous savez quoi ? Le Poisson vient de me dire qu’il amène une morue à la pêche, ce week-end. Je suppose qu’il veut parler de cette femme. Tu sais, Carlos ? Celle qu’il draguait comme un crabe, l’autre soir…

Jean et moi éclatons de rire sans retenue. Ce qui satisfait notre ami, qui ne reste pas à la traîne. Mais au bout de quelques éclats, le subtil Léon plante ses petits yeux brillants dans les miens. Ils sont interrogateurs. Je comprends qu’il va me dire quelque chose.

- Je suppose que tu lui as dit. Remarque, je m’en fous.

- Eh bien, Léon. Pourquoi me feriez vous des cachotteries ?

- Ça va, ça va… De toute façon, c’est pas un secret d’état. Et puis chacun fait comme il veut pour draguer les gonzesses. Chacun ses accessoires. Moi c’est la pipe. Et toi, Jean Joreste, tu as ta panoplie de Zorro urbain. Il te manque plus que la cape, le loup, l’épée et le fidèle Bernardo.

Toujours fair-play, Jean se marre avec nous un instant. Mais je connais le bonhomme. Il doit certainement chercher une répartie. Et voilà que je vois s’épanouir un sourire sur son visage. Il me fait un clin d’œil et lève son verre en direction de Léon.

- Si tu n’étais pas si bavard, Léon, je t’engagerais bien comme serviteur.

On s’esclaffe de nouveau en trinquant un coup. Á ce moment, une jolie femme âgée d’une cinquantaine d’années passe d’un pas rapide sur le trottoir. Elle porte un chemisier blanc généreusement décolleté sur une poitrine conséquente, ainsi qu’une jupe courte et légère qui ondule à chacune de ses enjambées, dévoilant le haut de ses belles jambes halées. Une paire de lunettes noires plaquée sur son visage bronzé nous cache ses yeux. Ses cheveux courts sont colorés en blond. Nos regards s’attachent à sa silhouette gracieuse et bien entretenue.

- Elle a de l’allure, lance Jean.

- Normal, dis-je. Avec de si belles jambes.

- Et un si beau cul, conclut Léon.

Comme on se tord de rire, il nous regarde avec son air étonné.

- Ben quoi ? C’est important les gaz, pour l’allure.

     Il y a certains moments où l’on a besoin de rire bêtement et sainement pour décompresser, pour évacuer, même si parfois les conneries volent bas. C’est la raison pour laquelle on ne s’en prive pas. Pas fâché de sa sortie, Léon se calme le premier. Et il nous propose de manger chez lui ce soir. Jean ne peut s’empêcher de le taquiner :

- Attention à ta ligne, Léon. Car si les vrais intellectuels sont ceux qui s’engagent et qui vont sur le terrain au risque de casser leur pipe, ce sont également les mêmes qui ne prennent pas le temps de manger tant ils sont préoccupés par les problèmes de la planète.

- Tu veux dire par-là que les petits gros intellectuels sont bidon ?

- Pas du tout. Mais s’ils ne grossissent pas à cause d’une maladie génétique ou un truc dans le genre, alors c’est parce qu’ils fréquentent trop les salons.

- Il faut avouer que tes muscles jouent à cache-cache, dis-je sournoisement. Tu devrais peut être faire un peu d’exercice.

- Tu vas pas t’y mettre aussi, Carlos, merde ! Est-ce que je me moque de toi parce que t’es maigre de partout et que tu grossis que du bide ?

Léon a visé juste. Je ne peux que me marrer avec eux pour faire bonne mesure. Eh bien oui, comme la plupart des hommes en vieillissement, j’ai le ventre qui a tendance à s’arrondir. Et le pire, c’est que l’on s’habitue à cette dune de chair. Bien sûr, ce monticule n’est pas très beau à regarder de profil, mais de face l’éminence émeut. On se surprend même à la caresser plusieurs fois par jour

Notre ami Léon dissipe ma rêverie d’une voix gaillarde. Il avait visiblement une idée en tête. Le voilà qui remet le couvert :

- Les gars, je vais vous préparer un petit plat sympa, vous m’en direz des nouvelles.

- Pour ça on te fait confiance, dis-je.

- On sait que tu es un chef, rajoute Jean.

- Merci, les amis.

- J’amène le vin, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

- Pas de problème, Carlos. Et moi je m’occupe du dessert.

- Excellent ! Et après, on pourrait se faire une sortie ciné, hein Carlos ? Où bien au théâtre, qu’est-ce que t’en penses Jean ?

 

{…]

 

     J’aimerais bien faire une escapade à l’océan avec ma voisine. On jouerait avec les vagues, mais pas trop loin du rivage parce que je ne sais pas nager. On s’allongerait sur le sable pour sécher au soleil, mais pas trop longtemps car je ne suis pas amateur de ces protections solaires qui font écran entre la peau et le sable. On ferait des balades dans les forêts landaises sans pour autant s’égarer à des kilomètres. On mangerait du poisson grillé en contemplant des couchers de soleil. On irait écouter l’océan en nocturne. Et puis les siestes, bien sûr… Oui, mais pour ça il faudrait que je me décide à lui dire autre chose que bonjour, comment allez-vous ? Et la petite ?

Il serait bon que je cesse de perdre mon temps et mon énergie à fantasmer sur une réalité incertaine et que je consacre mon imagination à des choses plus probables comme ma fiction. Que deviennent mes deux amoureux ? Eh bien, aussi terrible que cela puisse paraître, le décès de la petite Léa permet à Mélodie d’exprimer la face souffrante de l’humanité nécessaire pour jouer son rôle de comédienne. Mais cette disparition perturbe également ses pensées en dehors du tournage. Narcisse, n’ayant pas décroché de concerts pour cette fin de mois, a donc tout le temps de s’occuper d’elle comme le ferait un père attentionné. Ce qui la remplit de bien-être, particulièrement lorsque il enlève son tablier de papa poule pour se retrouver tout nu en amant.

Mélodie et toute l’équipe de tournage sont à présent dans les Landes pour y tourner la suite du court-métrage. L’idée m’est venue lorsque Marc a proposé à Mélodie de partir à l’océan. Je me suis dis que j’avais besoin de changer d’air. Et que ça ferait de belles images pour la caméra numérique de Max Satournung. Narcisse se retrouve donc seul pendant toute une semaine. Il a refusé de prendre la clef de l’appartement que lui tendait Mélodie, juste avant de partir. L’idée de demander à Narcisse de s’occuper de Gouny lui a bien effleuré l’esprit quelques secondes, mais elle n’a pas osé insister. Narcisse retourne donc dormir dans son hôtel sans étoile. Il y croise Fesobi à deux reprises et ces rencontres se transforment en soirées dans la chambre du neveu, en compagnie des inséparables Joséphine et Larissa, toujours aussi coquines. Mais Narcisse reste sur la défensive et finit par aller se coucher seul. Et comme pour se faire pardonner quelque chose qu’il n’a jamais eu envie de faire, il appelle deux fois Mélodie, qui ne se sépare jamais de son téléphone portable, pour de longues discussions à endolorir l’oreille.

 

 

 

 

Sa participation au court-métrage étant terminée, Mélodie d’Armour serait de retour à Beauzelle. Narcisse Sadore l’attendrait déjà devant la porte de l’appartement, un carton de victuailles dans les bras. Il préparerait un repas improvisé pendant qu’elle prendrait une douche. Après le dîner, ils passeraient dans la chambre pour le dessert.

Le lendemain matin, après une longue séance d’amour tendre, Mélodie rejoindrait sa mère pour effectuer quelques courses entre femmes. Narcisse en profiterait pour se rendormir. Lorsqu’il se réveillerait, aux alentours de midi, il apercevrait Gouny en train de flairer son jean. Il se redresserait lentement sur le lit et observerait le chien en ricanant doucement. L’animal aux yeux recouverts de poils jaunes aurait néanmoins les oreilles bien affûtées. Se voyant surpris en flagrant délit de chien, Gouny tournerait vers lui sa gueule de pelote. Signifiant peut-être ainsi l’espoir d’une considération dont fait généralement preuve le meilleur ami de l’homme. Narcisse n’en espèrerait pas tant de la part du canidé.

- Alors, mon vieux. On cherche à faire connaissance ? Tu remontes dans mon estime, là… C’est bien. Continue comme ça et on deviendra copains, tous les deux. J’ai rien contre les chiens. Je te l’ai déjà dit. Mais tu comprends bien que ça ne peut pas continuer comme ça, hein ? Des tours de cochon faits par un cabot, admet que ça rabaisse le niveau de l’intelligence animale, non ? Allez, montre-moi que tu es capable d’autre chose que de m’emmerder avec tes petits tours de toutou sénile. Je suppose que tu as dû réfléchir à la situation. Tu te fais vieux, mon vieux. Il faut un nouveau mâle pour ce territoire. Alors, regarde-moi. Qu’est-ce que tu en penses, hein ?

Gouny ne penserait manifestement pas grand-chose de cet étranger qui aurait pris l’habitude de venir dormir dans le lit de sa maîtresse tous les soirs pour la faire gémir comme un petit chiot. Il retournerait tranquillement dans la cuisine et se loverait voluptueusement dans sa litière colorée. Il y attendrait sa maîtresse, qui ne manquerait pas de lui donner quelques caresses ainsi qu’à manger dès son retour.

 

{…}

 

     Léon et moi sommes attablés à la terrasse du bocal. Nous attendons Carlos pour l’apéritif du soir, mais comme notre ami est en retard, nous avons déjà commandé deux Pastis que nous sirotons en mangeant des olives farcies aux anchois. Depuis quelques minutes, le Poisson tourne en rond au fond de son Bocal, lançant parfois des coups d’œil dans notre direction comme s’il attendait le bon moment pour nous parler. Nos regards se croisent soudain. Il me fait aussitôt un sourire afin de tâter la situation. Comme j’y réponds poliment, le Poisson s’approche de notre table et se décide enfin :

     - Alors, il est en retard, l’écrivain ? Vous savez que je suis dans son roman ? Il vous l’a pas dit ?

     - Ouais ! Et si tu veux y rester, dans son roman, sois discret sur le sujet. Carlos n’aime pas qu’on raconte à tout le monde qu’il écrit.

   - Oh ! Léon, t’inquiète pas pour ça. Je suis muet comme une carpe.

     Léon et moi éclatons de rire et le Poisson, qui ne comprend pas ce qu’il a dit de drôle mais qui est content de nous faire rire, s’en retourne à ses occupations. Intrigué par la révélation du cafetier, je demande à Léon qu’il me confirme ses propos.

     - Alors comme ça, Carlos parle du Poisson, dans son roman ?

     - J’en sais rien, en fait. J’ai dit ça comme ça.

     - Mais il ne t’a rien fait lire ?

     - Non. Disons qu’il me raconte. Vous savez bien que je suis pas un grand lecteur.

     - Et alors ?

     - Moi j’aime bien.

     - Depuis qu’il a commencé à écrire, il ne m’a jamais fait lire la moindre ligne.

     - Mais c’est normal, Jean. Toi tu fais du théâtre. Tu interprètes beaucoup de textes d’auteurs différents. Et des bons.

     - Je ne vois pas le rapport.

     - Mais si. Réfléchit. Il a peur de te décevoir. Alors j’imagine qu’il attend d’être sûr de lui pour te faire lire son roman.

   - Mais c’est n’importe quoi.

     - C’est Carlos Martxí. Tu sais combien il est pudique. Surtout avec les gens qu’il aime.

     - Et ça parle de quoi, au juste, son roman ?

     - Je crois que ça parle de lui. Quand je lui dis ça, il veut pas l’admettre. Il dit que c’est de la fiction, pure imagination, mais j’en suis pas si sûr. J’ai l’impression qu’il fait une sorte de transfert.

     - Et qu’est-ce qui te fait dire ça ?