Mots et Musiques         d’un homme ordinaire

 

 

 

UN HÉROS DE ROMAN

(Extraits, août 1991)

 

   

Rue des Blanchers 

Je suis le nœud central d’une ramification féminine aussi vaste que la toile Internet.

Il lisait et relisait encore et encore cette phrase, transporté par l’étendue de ce qu’il venait d’écrire, mais complètement inconscient de sa résonance et totalement incapable d’ajouter un mot de plus. Il savait seulement que c’était par là que devait commencer son roman pour ne pas se raconter d’histoires. Car il n’écrivait pas forcément pour être lu, mais plutôt pour ne pas se mentir. Pour regarder le monde en face. Il lui fallait donc être lucide et franc.

Et puis la faim l’obligea à se lever. Alors il oublia l’aridité de son inspiration et se prépara une omelette nature. L’odorat à fleur d’estomac. Je suis le nœud pris dans la toile, se dit-il en s’installant au comptoir du coin-cuisine. Et il se servit un verre de vin entre deux rires. Il restait encore un bout d’omelette dans l’assiette lorsque la sonnette de la porte d’entrée joua ses deux notes : solb/ré.

Il se leva contrarié et, un cure-dent coincé dans la bouche, traversa la pièce principale pour aller ouvrir. L’homme tout habillé de noir lui adressait un sourire de commerçant.

- Bonjour. Monsieur Dubois, je présume ?

- Oui.

- Je suis heureux de faire votre connaissance, monsieur Dubois. Je me nomme Roman. Excusez-moi de vous déranger, mais je voudrais vous parler d’une affaire qui pourrait vous intéresser. Auriez-vous quelques minutes à me consacrer ?

Robin Dubois regretta aussitôt d’avoir ouvert. Cet individu avait l’air d’un de ces démarcheurs qui viennent vous emmerder au moment des repas, afin d’être sûr de vous trouver, pour vous vendre sa camelote dont vous n’avez que faire. Aussi lui répondit-il de manière à expliciter son humeur :

- Soyez bref.

- Eh bien, voilà. Il y a quelques temps, une personne de ma connaissance, qui œuvre dans le comité de lecture d’une maison d’édition, m’a fait lire votre manuscrit. Je dois vous dire que je l’ai trouvé excellent. Vous avez beaucoup de talent, monsieur Dubois.

- Merci, répondit machinalement Robin Dubois, qui restait toutefois circonspect.

- Si si, je vous assure. Vous avez du style.

- Vous travaillez pour une maison d’édition ?

- Non, pas exactement. Je suis là à titre privé.

- Si c’est pour me proposer de m’éditer à compte d’auteur, autant vous dire tout de suite que vous perdez votre temps. Je n’ai pas l’intention de me faire escroquer…

- Non ! Vous n’y êtes pas du tout, monsieur Dubois. Je suis héros de roman et… enfin, je serais vraiment honoré de participer à une de vos histoires. J’ai de l’expérience, dans le métier, vous savez, et parcourir un nombre conséquent de pages ne me décourage pas. Je suis quelqu’un d’endurant. Par ailleurs, j’aime les relations humaines. C’est pour moi un véritable plaisir que d’exprimer l’autrui. Et je n’ai pas peur d’être un autre. J’ai certaines compétences en psychologie, voyez-vous. Je peux même incarner, si vous me permettez l’expression, plusieurs personnages. Rendez-vous compte des économies substantielles que ma participation vous permettrait de réaliser… Bien sûr, si vous ne pouvez pas m’engager pour toute l’histoire, je peux également effectuer des intermittences. Je sais me contenter de quelques apparitions. Un monologue par-ci, une réplique par-là. Je ne suis pas exigeant, vous savez… Et je suis libre immédiatement.

- Mais enfin de quoi me parlez-vous ? demanda Robin Dubois, qui commençait à se demander si son visiteur ne s’était pas échappé d’un asile de fous.

- Mais de votre travail d’écrivain, voyons.

- Je ne suis pas écrivain.

- C’est bien vous qui avez écrit le manuscrit intitulé Lise et moi ?

- Oui, répondit Dubois, visiblement surpris que cet inconnu connaisse le titre de son tapuscrit.

- Bon, alors permettez-moi de vous dire que vous êtes écrivain. Vous n’êtes pas encore reconnu, certes, mais ça ne saurait tarder, car vous serez bientôt édité. Ce n’est qu’une question de temps. Faites-moi confiance. Je sais reconnaître un bon romancier dès la première page. Depuis le temps que je fonctionne avec des mots d’auteurs… C’est toute ma vie. Je trouve cela tellement plus reposant, plus rassurant… Ils écrivent et moi je parle. Ils pensent et moi je suis. Voilà qui est complémentaire, n’est-ce pas ?

- Écoutez, répondit Dubois, qui avait la désagréable sensation d’être en face d’un représentant de commerce. Vous faites erreur sur la personne. J’écris, c’est vrai, mais à titre privé.

- Que vous dites ! Mais si vous avez envoyé votre manuscrit à une maison d’édition, plutôt que de le garder dans un tiroir, c’est bien parce que vous cherchez à être édité, non ? Et pourquoi ? Parce que vous désirez être lu par le plus grand nombre… Alors pardonnez-moi, mais par conséquent, vos mots sont destinés au domaine public.

- Votre déduction me paraît quelque peu simpliste, rétorqua Dubois, qui souhaitait expliquer son point de vue avant de flanquer l’autre à la porte. En réalité, c’est plus subtil que ça. Il s’agit de mon imaginaire. Ce que j’écris sort des profondeurs de mon être, des recoins de mon cerveau, de l’intimité de ma mémoire. J’emballe mes tripes et mon âme dans des pages blanches, mais je ne les livre pas à la criée. Je n’interpelle que moi. Je m’adresse à un miroir, derrière lequel se trouve le monde, certes, puisque je fais partie d’un tout, mais ça se passe dans un espace privé. Et par conséquent cette nécessité cathartique ne regarde personne d’autre. Seulement voilà : l’être humain le plus solitaire qu’il soit ne peut se contenter de son seul monologue sous peine d’asphyxier sa pensée. Il a besoin de temps en temps de se confronter au monde dans lequel il vit et auquel il appartient. C’est son destin biologique, en quelque sorte. Et c’est inscrit dans sa conscience. L’imagination doit circuler. C’est pourquoi je me suis permis d’envoyer mon manuscrit à un éditeur. Mais la contingence de l’édition et les éventuels lecteurs de mes écrits font partie d’un extérieur dans lequel je ne vis pas. Ils ne me déterminent pas. Tant mieux si on me publie, tant mieux si on me lit, ça serait une reconnaissance substantielle pour mon ego, je n’aurais pas l’hypocrisie de le nier, mais ça ne changerait en rien ma raison d’être, car l’acte primordial pour moi est d’écrire. Pas d’être lu.

- Oui… J’imagine que ce discours vous permet de ménager votre orgueil et de continuer tranquillement à écrire sans vous décourager. Et vous avez raison, car vous êtes seul juge de votre destinée. C’est une saine réaction. C’est pourquoi je n’insisterai pas sur l’ambiguïté de vos propos. Mais si un jour vous avez la chance d’être publié, il se pourrait bien que vous changiez d’avis. Car un écrivain sans lecteurs est aussi inutile qu’un architecte dessinant des maisons dans lesquelles personne n’habite. Mais sachez que j’apprécie votre modestie. Et je ne regrette pas d’avoir défendu votre manuscrit auprès de la personne concernée. Croyez bien qui si j’avais eu droit au chapitre, je vous aurais édité sans hésitation. Hélas…

- Mais où voulez-vous en venir, à la fin ? commençait à s’impatienter Dubois, légèrement piqué par ce que venait de lui dire son visiteur.

- Je vous l’ai dit. Vous êtes un bon romancier, monsieur Dubois. Et malgré le refus que vous venez d’essuyer chez cette maison d’édition quelque peu élitiste, vous en conviendrez, je suis certain que vous êtes celui qu’il me faut. Á nous deux, nous ferons la bonne paire. Et nous finirons bien par trouver un éditeur attentif.

- Vous êtes trop aimable, mais je n’ai pas l’habitude de travailler sur commande.

- Mais ce n’est pas une commande. Vous êtes totalement libre de choisir votre sujet. Je vous demande juste de m’introduire dans votre prochain roman. Car je suppose que vous allez en écrire un autre, n’est-ce pas ? Et peut-être même l’avez-vous déjà commencé… Oui ?

- C’est mon affaire.

- Allons, monsieur Dubois. Ne croyez pas que je cherche à m’immiscer dans votre vie. Seul vos écrits m’intéressent. Et d’après ce que j’ai compris, écrire est une nécessité pour vous. Vous allez donc persévérer, n’est-ce pas ?

- Et quand bien même ?

- Écoutez. S’il le faut, pour commencer, je suis prêt à devenir un personnage secondaire. Le temps de faire mes preuves. Vous ne me connaissez pas encore assez bien pour me faire confiance, alors je n’y vois aucun inconvénient. Et par la suite, nous aviserons. Alors, vous acceptez ?

- Je n’ai pas pour principe d’adopter des héros.

- Mais qui vous parle d’adoption ? Je vous propose juste une collaboration temporaire.

- Non. Je refuse catégoriquement de me laisser imposer les héros des autres.

- Sachez, monsieur Dubois, que je n’appartiens à personne depuis bien longtemps. Car je me suis émancipé par mon travail et mon expérience. Et à présent, je suis un héros libre.

- Bravo ! s’exclama Dubois, qui pensait à son omelette.

- Alors prenez-moi à titre d’essai et vous verrez à quel point mon personnage peut inspirer. Vous ne le regretterez pas…

- N’insistez pas. Mon imagination n’est pas aux ordres de mes personnages.

- Bien sûr, je comprends votre désir de libertitude, mais n’ayez crainte. Je ne suis pas un de ces protagonistes rebelles qui donnent des mots à retordre à leurs auteurs. Je sais obéir au doigt et à la plume. J’accepterais tous vos délires. Même les plus fous. Vous savez, j’ai l’habitude de me faire balader par les fantasmes des romanciers. Alors vous ne risquez pas de me choquer. Allez-y, balancez tout ce que vous avez dans la tête. Je ne reculerais pas. Ah, comme la vie d’un personnage de roman est ingrate. Vous y avez déjà réfléchi ? On nous prête parfois des pensées discutables, on nous fait prononcer des mots qui nous dépassent bien souvent, la plupart du temps on nous pousse à commettre des actes gratuits, on se retrouve toujours dans des situations impossibles… Et pourquoi tant de maux ? Parce que les romanciers sont de grands enfants qui enjolivent pour se faire remarquer, ou bien des timides qui se défoulent parce qu’ils n’osent pas vivre ce qu’ils écrivent, mais il y a aussi les provocateurs, les psychopathes refoulés, et ceux qui s’ennuient dans la vie. Ah, monsieur Dubois, croyez-moi, je ne me suis jamais laissé abuser par la véracité de leur imagination.

Robin Dubois commençait à se lasser de cette logorrhée. Il songeait à son omelette qui refroidissait et à son dernier verre de vin.

- Quelque chose ne va pas ? Vous semblez ailleurs...

- J’étais à table.

- Oh, quel importun je fais. Veillez m’excuser. Je ne pouvais pas savoir…

- Non. Vous ne pouviez pas deviner qu’en débarquant chez quelqu’un à l’heure du déjeuner, vous alliez le trouver à table.

- Ha ! ha ! Que vous êtes drôle. Ça aussi, je l’avais remarqué en vous lisant. C’est bien, pour un écrivain, d’avoir de l’humour.

- Ce n’était pas de l’humour.

- Ah ? Pourtant, j’aurais juré… Mais laissez-moi terminer, je vous en prie, je ne serais pas long. Laissez-moi une chance de vous convaincre. Il faut que vous sachiez d’où je viens…

- Ah non ! Vous n’allez pas me raconter votre vie, tout de même.

- Pas du tout. Je voudrais juste que vous compreniez que, jusqu’à présent, j’étais spécialisé dans les romances à l’eau de rose. Eh oui, vous vous rendez compte… Mais je suis fatigué de faire le bellâtre à longueur de pages, de passer pour le gentil chéri de ces dames. Je ne supporte plus les répliques sucrées et indigentes. Je n’ai plus l’âge du romantisme sirupeux. Tenez, là, tel que vous me voyez, je sors à peine d’une histoire d’amour à mourir d’ennui. Et franchement, quitte à rendre l’âme, je préfèrerais crever dans une violente histoire lyrique et tragique, bien sombre, suintant l’humanité désespérée. Ah, ça me changerait d’air… Par exemple lâcher un dernier râle dans les bras d’une jolie veuve, intelligente mais un peu garce, pour laquelle j’aurais assassiné son riche mari paralytique, et elle déposerait un dernier baiser venimeux sur mes lèvres baveuses, après m’avoir cyniquement empoisonné… Pas mal, ça, hein ? Parce que l’important, c’est l’émotion, n’est-ce pas ? Et je sais que vous en avez…

- Vous avez terminé, là ?

- Euh… Un dernier mot, s’il vous plaît…

- En combien de syllabes ?

- Ha ! ha ! Mais que vous êtes drôle.

- Ça ne va pas durer.

- Écoutez-moi, je vous en prie. C’est une question de vie ou de mort. Je suis en quête d’une nouvelle existence, vous comprenez ? Une renaissance en quelque sorte. Et pour ça, j’ai besoin de vous. Si vous n’aimez pas mon histoire de veuve, ce n’est pas grave, c’était juste un fantasme. Vous trouverez bien autre chose. J’en suis certain. Pourquoi pas une histoire banale qui traiterait de la réalité ? Ça me plairait beaucoup d’être un héros ordinaire. Me rapprocher des gens. Donnez-moi du social, par exemple. C’est à la mode, le social. Pourquoi ne feriez vous pas de moi un héros chômeur de très longue durée, sans diplôme ni profession, abandonné par sa femme qui s’amourache d’un cadre dynamique, méprisé par ses enfants qui succombent au rêve libéral, expulsé de son domicile et qui, au bord du suicide, rencontre enfin la femme de sa vie ? Mais sans sentimentalisme, hein ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Je suis persuadé que ça marcherait bien. Les gens aiment les histoires d’amour. Et puis ils adorent savoir qu’il en existe de plus malheureux qu’eux. De les plaindre, ça les soulage un peu de leurs propres malheurs. Pas vrai ?

- Je n’ai pas envie d’écrire ce que les gens aimeraient lire. Chercher à plaire est le dernier de mes soucis. Je ne suis pas un calculateur. Je ne fais jamais de plan. Et je ne suis ni thérapeute ni directeur de conscience. Ma fonction n’est pas de soulager mes semblables. Je vous ai déjà dit que j’écris avant tout pour moi. Parce que cet acte est un besoin indispensable afin de me reconnaître.

- Soit ! monsieur Dubois. Reconnaissez-vous. Connaissez-vous. Et acceptez-vous une fois pour toute. Écrivez-vous donc des mots nécessaires dans le silence de votre solitude, sans vous préoccuper des autres. Fuyez la séduction commerciale. C’est tout à votre honneur. Mais permettez-moi simplement d’être la voix qui porte ces mots incontournables. Et n’oubliez surtout pas qu’en me prenant pour héros, vous m’autorisez à vivre. Car telle est ma condition. Je dois exprimer l’autre pour exister. Vous comprenez ? Et pour cela il faut qu’un auteur m’insuffle un peu de sa vie. Quelqu’un de talentueux mais de modeste, qui ne cherche pas la virtuosité, qui ne se substitue pas au héros. Un romancier au service de son histoire. Bref, quelqu’un comme vous…

La sonnerie du téléphone empêcha Robin Dubois de dire à son visiteur ce qu’il pensait de sa proposition. Il le regardait néanmoins de toute son indifférence. Au bout de la troisième sonnerie, l’intrus risqua un commentaire judicieux :

- Votre téléphone sonne, il me semble.

- Je ne suis pas sourd. Mais avant d’aller répondre, j’aimerais pouvoir fermer la porte.

- Bien sûr.

- Mais je ne peux pas la fermer tant que vous restez dans l’encadrement.

- Alors vous me mettez dehors ?

- Pour que je vous mette dehors, il faudrait que vous soyez dedans.

- Oui, c’est logique.

- Vous attendez quoi, là ?

- Je vous en prie. Juste une minute… Laissez-moi au moins vous dire ce que le comité de lecture a déclaré à propos de votre tapuscrit. Ça vous intéresse, non ? Ah, j’ai vu une lueur d’intérêt dans votre regard. Bien sûr que vous désirez savoir. C’est tout à fait naturel. Et puis il faut savoir accepter les critiques, n’est-ce pas ?

La curiosité l’emporta sur l’exaspération. Ainsi Robin Dubois, laissant l’indésirable sur le pas de la porte, s’en fut au salon répondre au téléphone. L’indiscret en profita pour lui emboîter le pas et s’introduire dans la pièce principale sans que son hôte s’en aperçoive.

Á l’autre bout du fil, une téléprospectrice se présenta sous le faux nom de Monica Belleaussi, puis enchaîna aussitôt en vantant les qualités de la carte Toutacrédit. Mais Dubois la coupa sèchement, expliquant qu’il avait pour principe de toujours payer cash ses achats, et que de toute façon il était contre la société d’hyperconsommation. Il raccrocha le combiné en plantant un regard de lassitude dans le dos de son visiteur, qui parcourait des yeux la bibliothèque en mastiquant une banane.

Robin Dubois se souvenait de ne pas l’avoir invité à entrer. Et encore moins à manger un fruit. L’homme avait pourtant déjà tombé sa veste et retiré ses chaussures. Ce sans gêne irrita Dubois, qui se dirigea vers l’importun avec la ferme intention de le mettre dehors.

- Ça va comme vous voulez ? Vous n’avez plus besoin de rien ?

- Ah, je perçois de l’ironie dans votre ton. J’espère que vous ne m’en voulez pas trop, mais je n’ai pas eu le temps de prendre mon petit-déjeuner, ce matin. Et la tête commençait à me tourner… C’eut été dommage de commencer notre collaboration par un évanouissement, ha ! ha ! Et puis je dois apprendre à me glisser dans votre vie afin de donner une intention à votre héros.

- Pour l’instant, l’intention est nulle.

- Un romancier donne toujours un peu de lui-même à ses personnages, n’est-ce pas ?

- Pour aujourd’hui, ma générosité se limitera à une banane. Maintenant vous feriez mieux de retourner vers d’autres écrits.

- Vous me prenez pour un pique-assiette, n’est-ce pas ?

- Mais non…

- Mais si. Vous pensez que je ne suis qu’un parasite.

- Loin de moi cette idée.

- Je perçois à nouveau de l’ironie dans votre ton. Remarquez, c’est un style d’écriture qui a fait ses preuves.

- Oui ! En attendant, mon style vous demande d’aller vous faire lire ailleurs.

- D’accord. Ne vous énervez pas. Je m’en vais.

L’intrus ramassa ses affaires en vitesse. Robin Dubois, une main sur son épaule, le poussait déjà vers la sortie.

- Soyez tendre, monsieur Dubois.

- Je ne suis pas flexible à votre humour.

L’envahissant personnage se chaussait dans le couloir, mais une de ses mains s’agrippait encore à l’encadrement de la porte. Dubois regardait violemment les doigts fragiles de ce héros sans roman avec la désagréable sensation d’avoir affaire à des sangsues.

- Alors ? s’impatientait-il.

- C’est bon. Je m’en vais. Je suis déjà presque parti.

- Soyez-le tout à fait.

- Nous nous reverrons peut-être un de ces jours, n’est-ce pas ? Je suppose que vous allez réfléchir à ma proposition et…

- C’est ça, ironisa Dubois en claquant la porte.

Les doigts du fâcheux en réchappèrent de peu. Robin Dubois avait le mauvais pressentiment qu’il ne venait pas de refermer une quatrième de couverture. Ce héros sans gêne aurait-il le culot de revenir le harceler ?

De retour au coin-cuisine, il constata que son dernier verre de vin s’était évaporé et que le reste d’omelette avait disparu. Il n’eut pas de mal à deviner quel estomac allait s’occuper de sa digestion. L’enfoiré ! s’emporta-t-il. Et en plus, il est venu bouffer ma banane devant moi !

 

Rue Tolosane

Depuis que Roman avait séduit la jolie domestique de madame Simone de La Bignolle, il partageait en cachette sa chambre dans les combles d’un hôtel particulier. Lorette, jeune femme naïve et romantique, aimait les histoires d’amour larmoyantes qui font le succès de certains romans à gros tirages. Ainsi, tant que le séducteur à l’eau de rose, dérisoire héros de certaines de ces histoires, distillait à sa poulette des mots doux directement puisés dans ses répliques, il était sûr de conserver dans ce luxueux poulailler couvert, lit et le reste.

Un soir, Roman s’envoyait la bonne sur la table de la cuisine, parmi une variété de plats qui n’attendaient que d’être servis. Il la secouait tant et si bien que la pauvrette avait du mal à découper un concombre en tranches régulières à l’aide d’un couteau électrique. Lui, une main dans le corsage de la soubrette et l’autre tenant un robot ménager, tentait de faire monter la mayonnaise sans asperger les alentours. Mais une sonnerie retentit au tableau de service, rappelant la bonne à ses devoirs.

- Bon sang, Lorette ! s’exclama-t-il en maintenant sa pression.

- Mais quoi ?

- Attends un peu…

- Mais c’est que Madame me sonne… Ouhhh ! Ouhhh !

- Je le sais bien, que ça sonne, hmmm ! Je ne suis pas sourd… Hmmm !

- Madame va venir, si… si je réponds paaaahhh !

- Ça monte ! cria-t-il, décrivant ainsi les effets du robot dans la mayonnaise.

Pendant ce temps, Simone de La Bignolle, adressant à ses invitées son sourire le plus hypocrite au-dessus de la table, s’énervait du bout de son escarpin sur la sonnette fixée au plancher de la salle à manger. Une jeune et jolie rousse assise à sa droite l’observait depuis un moment en souriant. Habituée de la maison, elle avait compris que son hôte s’évertuait discrètement à sonner Lorette. Madame de La Bignolle fit mine de se lever pour aller voir ce que fabriquait la bonne. Mais la jeune femme lui posa une main sur son avant-bras. J’y vais, lui chuchota-t-elle à l’oreille. Il faut que je passe un coup de fil urgent. La Bignolle lui adressa un sourire reconnaissant.

Roman se hâtait d’expédier sa besogne. Un coup de reins plus puissant que les précédents obligea la servante à lâcher le couteau électrique qui, évoquant le balancier de l’horloge du jugement dernier, restait suspendu à sa prise dans un dangereux mouvement de va-et-vient. Lorette le suivait d’un regard affolé tandis que Roman surveillait toujours la montée de mayonnaise.

Á ce moment, la peur était plus forte que le plaisir. Aussi la bonne repoussa son assaillant d’un brusque coup de fesses. Au même instant, l’amant éconduit jouissait tristement en regardant gicler une partie de sa semence dans la saucière. Son pénis dans une main et le robot électrique dégoulinant de mayonnaise dans l’autre, il assistait, la bouche ouverte et les yeux ronds d’impuissance, à la pollution de cette sauce pourtant si alléchante. Occupée à reboutonner en vitesse sa robe de fonction, la domestique ne vit rien de la scène.

Elle quitta la pièce précipitamment pour aller se réajuster devant un vaste miroir fixé dans le couloir. Détaillant son apparence, elle aperçut sa culotte qui dépassait de la poche du tablier. Lorette se dépêcha de l’enfiler. Au même moment, l’invitée de La Bignolle sortit de la salle à manger et assista à la scène. Contenant un éclat de rire, elle se dirigea vers la bonne qui rougissait déjà de confusion. La jolie rousse lui expliqua gentiment que sa patronne l’attendait. Oui, elle avait bien entendu la sonnerie de Madame, mais elle était aux toilettes, s’excusa Lorette avant de repartir dans la cuisine. La jeune femme fouilla dans son sac accroché au portemanteau. Elle récupéra son portable et s’isola dans le salon pour donner son coup de fil.  

De retour à la cuisine par l’entrée principale, la soubrette n’y trouva pas son amant. Celui-ci, fort contrarié par les évènements, avait décidé de bouder dans leur chambrette. Après avoir débranché le couteau électrique et touillé juste ce qu’il fallait de sauce, il était donc sorti furtivement par la porte de service.

Mais alors qu’il passait devant la double porte vitrée du salon, Roman fut stoppé par une vision érotique : une silhouette féminine moulée dans une longue robe satinée aux éclats d’émeraude, et couronnée par une crinière rousse, lui tournait le dos dans une position qui rehaussait des fesses superbement arrondies. Laure Narjac, légèrement accoudée à une commode, était en train de rassurer son éditeur qui la harcelait depuis quelques jours, lui promettant que son livre serait terminé comme convenu pour la fin du mois. Roman commençait à être également très intéressé par la conversation. Mais la voix aiguë et nasillarde de La Bignolle le fit déguerpir. Il monta l’escalier en courant et se réfugia dans les combles.

Dans la cuisine, la bonne subissait les humeurs de sa patronne ménopausée :

- Alors, Lorette ! Êtes-vous sourde ou bien ? Vous ne pensez tout de même pas que je vais servir à votre place ?

- Pardon, Madame. Mais c’est que j’étais au petit coin…

- Mon Dieu ! J’ose espérer que vous n’avez pas oublié de vous laver les mains, après…

- Oh ! non, Madame.

- Parfait ! Veuillez donc servir les entrées.

- Bien, Madame.

- Non ! Attendez. J’oubliais que mademoiselle Narjac s’est absentée quelques instants. Vous apporterez les plats dès que je vous sonnerai.

- Bien, Madame.

- Et ouvrez grandes vos oreilles !

- Oui, Madame.

S’approchant de la table pour une rapide inspection, La Bignolle eut un hochement de satisfaction devant la présentation soignée des entrées. Avisant la saucière, elle regarda son contenu avec gourmandise.

- Hum… N’a-t-elle donc pas l’air délicieux, cette sauce ?

- Mais c’est qu’elle l’est, Madame. Vous voulez goûter ?

- Ma foi… Je me laisserai bien tenter, avoua La Bignolle, avant d’effleurer la surface de la saucière de son auriculaire desséché, qu’elle suça subrepticement.

- Excellente ! s’exclama-t-elle.

     Dans la nuit, Roman profita de l’intimité de l’oreiller pour questionner Lorette sur le déroulement de la soirée. La bonne, qui ne se fit pas prier pour raconter, fut quelque peu étonnée lorsqu’il voulut savoir si les invitées avaient apprécié la sauce, d’autant plus que lui-même avait catégoriquement refusé d’y goûter alors qu’ils terminaient les restes dans la cuisine. Aussi détourna-t-il habilement la discussion vers la mystérieuse femme rousse. Lorette lui apprit que mademoiselle Laure Narjac était une amie de madame de La Bignolle, qu’elle avait écrit un livre et qu’elle était passée à la télévision. Ces révélations déclenchèrent en lui de nouvelles aspirations. Un espoir naissait à l’horizon. Il se promit de lire l’ouvrage de la jolie rousse et de faire sa connaissance. Á cette idée, la silhouette érotique de Laure Narjac, moulée dans le satin, émergea de sa mémoire. Ce qui eut pour effet d’animer sensiblement son flux sanguin. Aussitôt le coq sauta sur sa poulette.

Après lui avoir prodigué une séance de câlins, Roman prit son air le plus détaché et demanda à la soubrette de rechercher les coordonnées de Laure Narjac dans le carnet de sa patronne.

- Qu’est-ce que tu lui veux, à celle-là ?

- Raisons professionnelles. J’ai besoin d’elle pour assurer mon avenir, ma poule.

- Et moi, alors ? J’assure pas ton avenir, peut-être ?

- Mais si, ma belle. Mais ta fonction consiste surtout à remplir mon cœur. Pas mon compte en banque. Et ce n’est pas avec ce que tu gagnes ici que l’on va pouvoir mettre un peu d’argent de côté pour nos vieux jours.

- Tu oublies mon travail de télévendeuse. D’ailleurs, si La Bignolle apprenait ça, elle ne perdrait pas de temps pour me jeter à la rue. Tu peux me croire.

- Mais non. Elle n’en saura jamais rien.

- M’ouais… Si un jour elle tombe sur les notes de téléphone…

- Mais puisque tu m’as dit qu’elle passe ses après-midi à téléphoner et qu’elle ne reçoit pas de factures détaillées…

- Oui, bien sûr…

- Alors, pourquoi tu t’inquiètes ?

- Parce que mademoiselle Laure Narjac est une jolie femme.

- Ah, nous y voilà… Écoute, ma poulette, ce n’est pas la femme qui m’intéresse, mais l’écrivain. N’oublie pas que je suis héros de roman et que j’ai besoin d’un auteur pour vivre. Alors moi aussi je dois prospecter les romanciers. Tu ne me fais pas confiance ?

- Mais si…

Bien sûr qu’elle lui faisait confiance, à son héros de roman, puisqu’il avait même promis de l’épouser. Voilà pourquoi elle avait accepté sans discuter ce travail de téléprospectrice, lorsque Roman lui en avait fait la proposition. Á l’époque, il couchait également avec un cadre de cette société de vente par téléphone et avait ainsi réussi à faire engager la soubrette, mais celle-ci, jalouse, l’avait sommé de choisir. Entre une cinquantenaire ordinaire qu’il fréquentait depuis un an déjà et sa nouvelle jeune et jolie poule aux oeufs d’or, Roman n’avait pas hésité une seconde. D’autant plus qu’il se lassait vite de ses conquêtes.

Une fois de plus, Lorette s’endormit en rêvant d’une jolie petite maison au milieu d’un jardin dont elle s’occuperait avec amour, tandis que son mari surveillerait le barbecue et que leurs enfants, un garçon et une fille pour l’équilibre démographique, se baigneraient dans la piscine en plastique.  

 

Place Esquirol 

Devant la porte vitrée d’une brasserie, Robin Dubois s’effaça pour laisser entrer une belle jeune femme à la longue chevelure rousse. Elle le remercia d’un bref sourire auquel il répondit aussitôt. La salle semblait pleine. Ils attendirent quelques secondes debout que l’on vienne s’occuper d’eux. Dubois en profitait pour reluquer discrètement le visage et le corps de cette créature irrésistible.

Un serveur vint leur proposer l’unique table de libre, près d’un escalier qui descendait aux toilettes. Ils échangèrent un nouveau sourire et, sans broncher, s’attablèrent face à face. Tous deux s’absorbaient dans la lecture du menu. Chacun fuyait le regard de l’autre. Grâce au brouhaha de la salle, leurs oreilles s’évitaient également.

Après un tour de piste, le serveur revint pour prendre leur commande. Ils découvrirent ainsi le timbre de leur voix, et Robin Dubois fut immédiatement séduit par la tessiture grave de la jeune femme. Dès que l’autre eut le dos tourné, il engagea la conversation :

- J’espère que ça ne vous dérange pas trop de manger devant un inconnu.

- Non. D’autant plus que j’ai très faim, alors je ne ferai pas de manières.

La jolie rousse au regard d’émeraude remplissait de lumière les deux noisettes oculaires de Robin Dubois. Il avait la sensation que ces faisceaux fouillaient l’obscurité de son être à la recherche de son âme. Dans un élan de pudeur, ses yeux s’échappèrent un instant pour faire le tour de la salle, mais ils retournèrent s’aimanter comme une fatalité. Dubois tenta un commentaire :

- C’est un peu bruyant, ici. Vous ne trouvez pas ?

- Oui, répondit-elle sans se départir de son sourire.

Elle rejeta gracieusement une partie de ses longs cheveux par-dessus son épaule gauche. Son visage de jeune fille contrastait subtilement avec son buste de femme. Dubois en était vivement ému. Il voulait lui offrir des mots gentils, comme on le ferait avec des fleurs, mais ne trouvait rien d’original à dire. Lui parler de sa beauté eut été convenu. Pourtant il ne voyait que ça. Ne pensait qu’à ça… Et son sexe commençait déjà à s’animer au fond de son caleçon lorsque le serveur apporta le pain, une bouteille d’eau minérale pour la dame ainsi que le pichet de vin que Dubois avait commandé.

Elle se servit un verre et avala une gorgée. Il l’imita. Son esprit était toujours en vadrouille, cherchant une phrase pour abriter son malaise. De quoi peut-on parler avec une jolie fille que l’on ne connaît pas pour qu’elle s’intéresse à vous ? se demandait-il. En désespoir de cause, il se résigna à de l’ordinaire :

- Vous déjeunez souvent ici ?

- C’est la première fois que je viens, répondit-elle en élargissant son sourire.

- Moi aussi.

- Vous travaillez dans le coin ?

- Non… Et vous ?

- Moi non plus. Et vous faites quoi ?

- Quoi ?

- Que faites-vous dans la vie ?

- Á vrai dire, je cherche encore de bonnes raisons de faire quelque chose.

Elle lui sourit de nouveau, puis s’accouda à la table en relevant les épaules. Ses sourcils suivirent le mouvement, son menton se redressa légèrement et elle pencha la tête sur le côté. Leurs regards se mélangeaient tendrement. Robin Dubois regrettait d’avoir fui la question par une pirouette douteuse, et songeait que le moment était venu d’assumer sa situation devant une femme qui l’attirait.

- En fait, je suis au chômage, avoua-t-il.

- Excusez-moi. Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise.

- Oh, vous n’y êtes pour rien. C’est moi qui fais un complexe d’infériorité parce que je n’arrive pas à trouver un travail durable et valorisant.

- Vous ne devriez pas. Par les temps qui courent, il n’y a pas de honte à se retrouver au chômage.

- Je sais bien. Mais ça fait déjà quelques années que je galère avec des Contrats Emplois Solidarité, des Contrats d’Aide à l’Emploi, des Contrats à Durée de plus en plus Déterminée… Parfois je fais des stages d’Évaluation en Milieu du Travail, alors j’évalue tant que je peux mais au bout des soixante quatorze heures maximales autorisées je me retrouve toujours sans travail… Et puis un jour c’est la radiation pour six mois parce que je n’ai pas été assez flexible, ensuite la réinscription, et puis tout recommence avec les convocations mensuelles stressantes, les entretiens stériles et démoralisants… Et mes lettres de motivation sont de moins en moins motivées car personne n’y répond, alors, vous comprenez, à force, ça mine la santé.

- Je comprends…

- Excusez-moi. Je vais vous couper l’appétit, avec mes lamentations.

- Non. Pas du tout.

- Et vous ? Vous travaillez ?

- Oui. Je suis bibliothécaire.

- Ah… C’est chouette, ça, comme métier. Vous êtes fonctionnaire territorial ?

- C’est ça. J’ai passé un concours externe qui m’a donné le droit d’être sur une liste d’aptitude qui ne vaut pas recrutement. Cette liste est valable un an et renouvelable deux fois. Ensuite, pour postuler, j’ai dû attendre que des collectivités déclarent des emplois vacants, car elles sont seules investies du pouvoir de nomination. Au bout d’un an, j’ai réussi à me faire embaucher par une municipalité de l’agglomération toulousaine.

- Eh bien… Ça se mérite, d’être fonctionnaire territorial.

- Oui. Et si au terme de ces trois ans je n’avais pas réussi à me faire embaucher, j’aurais été obligée de repasser le concours qui se déroule tous les deux ans.

- Eh ben…

Le serveur, qui revenait avec les entrées, déposa une salade pour elle et un carpaccio de saumon pour lui. Il leur souhaita un bon appétit et repartit aussitôt. Chacun songeait à ce que venait de dire l’autre. La belle rousse était sincèrement touchée par la situation de Dubois, d’autant plus qu’elle le trouvait attirant. Lui, était ébloui par cette jolie bibliothécaire et souhaitait en apprendre davantage sur sa vie. Mais pour l’instant, il se contenta de lui adresser un bon appétit qu’elle lui renvoya avec le sourire.

Ils faisaient disparaître rapidement le contenu de leur assiette en échangeant quelques banalités sur l’été qui s’annonçait chaud et les prochains départs en vacances qui libèreraient la ville pour quelques temps.

Dubois termina le premier et leva la tête pour la regarder manger. Elle faisait ça avec élégance, portant gracieusement les aliments à sa bouche et mastiquant délicatement. Il était admiratif devant cet esthétisme de la table, et l’idée que cette jeune femme devait être aussi exquise lorsqu’elle se rendait aux toilettes lui traversa subitement l’esprit.

- Eh bien ! quel appétit, s’exclama-t-il en s’efforçant de chasser cette idée scabreuse.

- Je vous avais bien dit que j’avais faim, répondit-elle en fouillant de nouveau les timides prunelles.

Cette fois-ci, il résista au regard. Et son pénis fut de nouveau sollicité par son désir. Robin Dubois se tortilla légèrement sur sa chaise en réfléchissant à ce qu’il pouvait dire d’autre. Il cherchait désespérément des phrases intelligentes, drôles ou belles, des mots dignes de cette jolie femme qui lui souriait en attendant quelque chose de lui.  

- On ne vous a jamais dit que vous étiez… enfin, que vous êtes… une femme…

- Eh bien, je pense m’en être rendue compte assez tôt, répondit-elle en riant. Mais j’avoue que l’on ne m’a jamais fait cette remarque de façon si pertinente.

- Je voulais juste dire que… enfin…

- Quoi ?

- C’est assez délicat…

- Vous n’êtes pas obligé de m’en parler.

- Si. Je ne peux plus me taire… Je ne veux pas me taire…

- Alors, je vous écoute.

- C’est votre façon de me regarder…

- Ça vous gêne ?

- Oh, non. Pas du tout. C’est même très agréable. C’est comme une imperceptible caresse… Et ça trouble considérablement ma libido. Ne seriez-vous pas douée de télékinésie, par hasard ?

La belle rousse éclata d’un rire étincelant qui n’en finissait pas, decrescendo, et qu’elle voilait pudiquement avec sa serviette en papier. Les spasmes faisaient tressauter ses seins à l’affût sous le chemisier vert. Dubois s’efforçait d’ignorer ces soubresauts poitrinaires en se concentrant sur les yeux de la belle, mais il n’en pensait pas moins.

- Je vous remercie pour votre franchise, se reprit-elle. Et autant vous rassurer tout de suite : je n’ai aucun pouvoir.

- Si. Le pouvoir de séduction.

- Merci.

- Vous devez me trouver bien cavalier, n’est-ce pas ?

- Pas du tout. La déclaration était directe, mais vous y avez mis du talc… du tact, je voulais dire…

Elle s’esclaffa de nouveau, mais cette fois-ci sans cacher sa bouche, concentrant l’attention des tables avoisinantes. Robin Dubois ricanait aussi, légèrement décrispé, mais tout de même en rougissant légèrement. Puis le silence s’installa un moment. Chacun débridait ses pensées, qui tournaient autour de l’autre sans se faire remarquer.

Ce ne fut qu’à l’arrivée du plat de résistance que Dubois, impatient d’excitation, ne supportant plus cette rupture temporaire de communication, relança la discussion d’une façon qu’il jugea aussitôt maladroite :

- Je suppose que vous n’êtes pas libre… enfin, je veux dire…

- Vous êtes toujours aussi direct ?

- Pardonnez-moi. Votre beauté me transforme en éléphant alors que vous êtes toute de porcelaine. Et de toute façon, ça ne me regarde pas.

Elle le regarda un instant, amusée et touchée par la métaphore de cet homme maladroit parce que timide, mais également remplie d’une substance joyeuse qui réchauffait tout son être et que cet inconnu secrétait modestement. Alors elle eut envie de lui parler d’elle :

- Je suis en partance vers le pays de la liberté et de la solitude.

- Ah ? Et combien de temps prendra votre voyage, si je ne suis pas trop indiscret ?

- Quelques jours.

- Puis-je espérer que vous m’avertirez de votre arrivée ?

- Pourquoi pas. Le temps de récupérer du décalage horaire, cela va de soi.

- Bien entendu.

Robin Dubois était brusquement heureux de vivre. Il se disait que la chance se tournait enfin vers lui, qu’il allait connaître le bonheur volatil de humer la féminité dans son essence la plus pure, qu’il allait avoir la faveur suprême de goûter à la femme par excellence, et, pourquoi pas, la toucher au plus profond de son intimité… L’espoir d’une belle histoire flottait vaguement dans son cerveau dopaminisé.

Il attaqua sa truite avec ardeur tandis que la jeune femme, un sourire au cœur, mordait élégamment sa cuisse de grenouille.

- Et vous ? lui demanda-t-elle soudain.

- Moi ?

- Vous êtes libre ?

- Oui. Pas une personne, pas un animal ni une plante verte, pas même un quelconque objet en mouvement pour s’attacher à moi. Je suis libre immédiatement et n’attends plus qu’une seule chose : que vous m’emportiez.

Elle rit de nouveau en le caressant du regard. Il lui rendit la pareille, en se disant qu’elle avait certainement un pouvoir de kinésie car son sexe s’en émouvait encore. Et puis ils poursuivirent leur repas. Mais Robin Dubois avait encore des mots plein la bouche. Et il n’avait pas l’intention de les avaler avec la chair de sa truite. Aussi se décida-t-il à les régurgiter :  

- Vous savez, la vie de célibataire, lorsqu’on n’est pas un Don Juan, passe forcément par de longues périodes de solitude. Alors j’espère que vous ne me ferez pas trop attendre, parce que ça fait longtemps que je n’ai pas eu de relation avec une femme. D’ailleurs, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu tellement de chance avec les femmes… je… hm…

- Allons, reprenez-vous. Vous tombez dans la nostalgie larmoyante. Et vous allez finir par vous y noyer.

Effectivement, des larmes pointaient au bord des yeux de Robin Dubois. Son visage s’empourprait, puis blanchissait tandis que ses joues se gonflaient comme s’il soufflait dans une trompette. Le temps fut suspendu une seconde. Finalement, les yeux exorbités fixés sur ceux de la jeune femme, Dubois ouvrit la bouche en poussant des argh ! et autres aaarrrgh ! tout en portant les mains à sa gorge.

Comprenant aussitôt qu’une arête s’était plantée au mauvais endroit et au mauvais moment, elle se leva instinctivement pour lui donner de grandes tapes dans le dos. Quelques clients observaient le spectacle, certains avec compassion, d’autres avec une curiosité malsaine, et ceux qui avaient pris du poisson regardaient leur assiette avec suspicion.

     Le serveur arriva en courant et se mit de la partie en tapant plus fort sur le dos du malchanceux. Des rumeurs s’élevaient dans la salle. Quelqu’un émit l’idée de le gaver de mie de pain. Aussitôt, des solutions plus ou moins radicales se bousculèrent de-ci de-là : lui faire boire de l’eau la tête renversée, lui saupoudrer les narines de poivre, procéder à un bref mais puissant étranglement de la tranchée, puis attendre dix secondes avant de recommencer l’exercice, lui placer le tuyau d’un aspirateur dans la bouche, etc. Un pervers se proposa même de lui fourrer un doigt dans l’anus.

Á ces mots, Dubois se dégagea violemment des bras secoureurs et tentaculaires qui s’emparaient de lui et dévala les escaliers jusqu’aux toilettes, poursuivi par un homme et deux femmes qui lui voulaient trop de bien. Il s’enferma chez les Dames car les toilettes Hommes étaient occupées. Ensuite, penché sur le lavabo immaculé, il s’introduisit deux doigts dans la bouche, les enfonçant le plus profondément possible dans l’intention d’une hypothétique capture.

Encore sous l’effet de l’incident et de l’hystérie collective ridicule qu’il entraînait, la jolie rousse téléphonait au SAMU depuis son portable. Au même moment, deux clients se saisirent également de leur téléphone cellulaire pour tenter de joindre les pompiers. Les trois sauveurs, qui sans doute avaient été motivés par la curiosité, s’en retournaient déjà à table, reprochant à Robin Dubois d’avoir refusé une aide toute désintéressée. L’une des femmes, vexée d’avoir été repoussée, alla même jusqu’à le traiter de fou furieux.

De sorte qu’à l’arrivée des secours, et malgré les dénégations de la belle rousse, Robin Dubois avait perdu son statut de victime. Deux clients virulents, qui n’avaient pas vraiment suivi l’affaire de près mais qui souhaitaient quand même en dire quelques mots, faisaient monter la tension en assurant, certainement enthousiasmés par les uniformes, qu’un fou dangereux s’était retranché dans les WC.

Ainsi, la porte des toilettes pour dames fut défoncée à la hache par un vaillant pompier, tandis qu’un infirmier du SAMU préparait déjà une injection calmante.

Le malheureux terrorisé était adossé au lavabo. Tenant entre deux doigts l’arête coupable, il levait les mains pour se protéger le visage. Un incendie de féminité se propagea alors dans la pièce et obligea les sauveteurs professionnels à reculer. Après avoir résumé les évènements, la belle flamme s’excusa auprès d’eux pour le dérangement.

Un spécialiste du brancard s’inquiéta de son état de santé. Comme elle lui assura être en pleine forme, il regretta vivement de ne pas l’emmener faire un tour sur son outil de travail et suivit ses collègues en blanc, qui évacuaient déjà le sous-sol en lâchant des commentaires moqueurs parce qu’il venait de se faire éconduire.

Pendant ce temps, le patron de la brasserie se plaignait à l’officier des pompiers des dégâts causés par les hommes du feu. L’un d’entre eux s’approcha de la jeune femme pour lui chuchoter à l’oreille :

- Nous ne sommes pas venus pour rien, mademoiselle. Car nous avons eu l’occasion de voir la femme la plus enflammée qui nous ait été donné de rencontrer au cours de nos longues nuits d’interventions.

Elle lui offrit son sourire le plus ardant et le pompier repartit tout carbonisé. Ensuite, prétextant une légitime tranquillité, elle repoussa gentiment tout le monde hors de la pièce et referma ce qui restait de la porte hachée. L’intimité du lieu était à peine troublée par les éclats de voix émanant de l’étage.

La jolie rousse retroussa sa longue robe moulante au-dessus des genoux afin de s’asseoir plus commodément sur un tabouret de bar situé près de l’entrée. Visiblement, elle était décidée à jouer la chienne de garde tant que Robin Dubois, les yeux rouges et hagards, se rinçait longuement la bouche. Elle l’observait en silence. Un sourire aux lèvres et les bras croisés sur sa poitrine.

En relevant la tête, le rescapé découvrit la jeune femme dans le miroir. Il la dévisagea un instant, puis, détaillant son corps, aperçut le museau d’une culotte en dentelle de couleur verte. Cette vision le soulevait d’émotion.

Il s’adressa au féminin reflet d’une voix timide, mais inspirée :

- Vous êtes aussi désirable qu’une rainette posée sur un nénuphar.

- Quoi ?

- Je voulais dire… Enfin, je… Vous êtes belle et j’ai envie de vous.

Elle ne savait trop quoi répondre et, pour le moment, se contentait de savourer ce qu’il venait de lui dire.

Robin Dubois se retourna pour s’avancer vers elle lentement. Bandant. Souriant de toutes ses dents. Dès qu’il fut tout près, elle l’entoura de ses jambes, passa les bras autour de son cou et chuchota à son oreille gauche :

- Moi aussi, j’ai envie de vous. Depuis l’instant où nos regards se sont croisés. Embrassez-moi…

Alors que leurs lèvres allaient enfin se toucher, une élégante sexagénaire fit irruption dans la pièce, détruisant cette intimité érotique si fragile qui flottait depuis quelques minutes à peine.

- Eh bien, jeunes gens ! Ne pensez-vous pas qu’il existe des endroits plus conventionnels, et surtout plus intimes, pour ce genre d’exercice ?

Ils se regardèrent un instant et partirent de ce rire complice, éclabousseur d’interdits, qui anime follement deux adolescents pris sur le vif d’un flirt par une autorité surannée. Et ils abandonnèrent la dame à ses poussiéreuses indignations.

Quelques regards noirs et quelques sourires de sympathie saluèrent leur retour dans la salle, qui s’était vidée au trois-quarts. Le patron et le serveur vinrent aux nouvelles.

- Alors ? s’enquit le premier.

- Est-ce que ça va mieux ? compléta le second.

- Oui. Merci, leur répondit Robin, un peu gêné. Désolé pour l’animation.

- Et pour votre porte, ajouta la jeune femme avec un grand sourire.

- Tout va bien, rassura le patron.

- On est assurés, conclut le serveur.

- Allez ! C’est la tournée…

- Du patron ! termina l’employé.

Au moment du café, ils eurent donc droit à un verre d’Armagnac qu’ils dégustèrent en silence, ne sachant pas trop quoi se dire, mais leurs yeux étaient déjà assez bavards.

La jolie rousse fut la première à s’agiter sur sa chaise.

- Je dois partir, lâcha-t-elle d’un ton triste.

- Déjà ?

- Eh oui.

- Nous étions si bien, là, tous les deux, presque seuls…

- Oui. Mais il faut que j’aille travailler.

- J’avais oublié ce mot et sa signification.

Elle sourit à sa remarque. Et fouilla dans son sac.

- Vous voulez bien me donner votre numéro de téléphone ?

- J’allais le faire, répondit-elle en griffonnant son nom ainsi que son numéro de téléphone sur la page d’un calepin, qu’elle détacha soigneusement pour la tendre à Robin Dubois. Il lut avec avidité ce prénom qui s’installait déjà confortablement dans sa mémoire.

- Laure, murmura-t-il.

- Oui ?

- Non, rien, je m’entraînais simplement à vous appeler. Laure… Laure… Comme ce prénom sera agréable à prononcer lorsque nous serons plus proches.

Ne sachant pas trop quoi répondre, la jeune femme lui sourit de nouveau.

- Ah ! Au fait, je suis en train de changer d’opérateur téléphonique. Alors pour le moment, je ne peux vous donner que le numéro de mon téléphone fixe.

- Mais c’est déjà beaucoup, Laure.

- Dès que j’aurais le nouveau numéro, je vous le ferais savoir. Comme ça, dit-elle en esquissant une moue coquine, si une méchante arête vient se planter au mauvais endroit, vous pourrez m’appeler à n’importe quel moment, et je viendrais vous sauver.

- Oh oui… Et je vous décorerais de mille baisers. En attendant, vous voulez bien me prêter votre stylo ?

Il inscrivit ses coordonnées sur un coin de la nappe, qu’il déchira à son tour.

- Moi, je n’ai pas de téléphone portable. Ça simplifie les choses… Et si votre voyage comportait des imprévus, vous pouvez également m’appeler, dit-il en lui tendant le bout de papier.

- Bon… Eh bien… Je vais y aller.

- Oui…

- Vous me rendez mon stylo ?

- Oh, pardon…

Elle se leva. Il fit de même. Elle s’approcha et déposa un léger baiser sur la bouche. Il sentit qu’un doigt effleurait sa nuque. La sensation était délicieuse. Mais de trop courte durée. Ensuite elle s’en fut payer son addition. Il suivit la gracieuse silhouette d’un regard triste.

Laure Narjac lui fit un bref signe de la main avant de quitter la brasserie. Robin Dubois y répondit en agitant ses doigts soudain ankylosés, l’autre main retenant son cœur bolide.

 

 Rue Temponières

Quelques jours après que Lorette lui eut rapporté les coordonnées tant attendues, Roman emprunta l’étroite rue passante où habitait Laure Narjac. Comme à son habitude, il avait opté pour un contact physique plutôt qu’un entretien téléphonique, relation trop abstraite qui ne lui permettait pas de mettre en valeur sa plastique.

Arrivé devant la porte cochère, il chercha le nom sur l’interphone et sonna à deux reprises. Pas de réponse. Il attendit une trentaine de secondes et insista une nouvelle fois. Toujours rien. Il décida alors de patienter cinq minutes sur le trottoir opposé avant de s’en aller.

Roman consulta une dernière fois sa montre. Il s’apprêtait à quitter à regret son poste d’observation lorsqu’une fille brune aux cheveux courts attira son attention. Elle dandinait nonchalamment un magnifique postérieur moulé dans un short très sexy. Les yeux lubriques du Don Juan adhéraient au balancement du fessier tandis que son pénis s’en émouvait déjà. La brunette s’arrêta pile devant la lourde double porte en bois pour composer le code.

Roman sortit aussitôt de sa transe et traversa la rue à grands pas pour l’aborder.

- Lolita ? l’appela-t-il de sa voix grave.

Elle se retourna et le détailla de haut en bas tandis qu’il s’approchait. Il y avait quelque chose d’élégant dans sa prestance générale. Son beau visage, fin et bronzé, était illuminé par des yeux sombres. De longs cheveux tombaient en boucles sur ses épaules. Cet homme, qui pourtant avait au moins une douzaine d’années de plus qu’elle, la séduisit immédiatement. Elle était surtout sensible à son sourire si craquant. Ce fut donc avec un certain plaisir dissimulé qu’elle attendit la suite.

- Veuillez m’excuser, mademoiselle. Je vous ai prise pour une héroïne de roman.

- Qui ça ? demanda-t-elle, en souriant de toutes ses dents blanches et bien alignées.

- Eh bien, c’est une jeune femme qui vous ressemble. Elle possède le pouvoir de la beauté juvénile. Á tel point qu’un homme plus âgé tombe follement amoureux d’elle. Mais je ne voudrais pas vous ennuyer avec ça. Et puis c’est une longue histoire…

- Ça tombe mal, j’ai pas le temps, mentit la lolita.

- Une autre fois, peut-être, se désolait-il.

- C’est ça, répondit-elle en faisant mine d’effleurer le digicode.

- Et si vous le désirez, je peux même vous prêter l’ouvrage en question.

- Ma maman m’interdit d’accepter les livres des inconnus, dit-elle en pouffant.

- C’est vrai que par les temps qui courent, c’est plus prudent. Il y a tellement de types louches qui abordent les jolies filles avec des arrières pensées… Votre mère est une femme sage. Vous faites bien de l’écouter.

Un gros nuage sombre, lourd de nostalgie, parut obscurcir un instant le regard de la jolie brunette. Mais elle le balaya d’un coup de cils et sourit de nouveau en s’adressant à cet homme qui  la dévorait des yeux :

- Moi, je préfère les bombons…, ricanait-elle.

- Ce n’est pas très bon pour les dents.

- Je n’ai pas peur des dentistes.

- Ah bon ? Vous êtes une fille courageuse, mademoiselle. Et décidément si charmante, que je me ferais une joie de vous apporter des sucreries.

- Merci.

- Vous préférez mâcher, croquer ou bien sucer ?

- Hihi ! Devinez, dit-elle en rougissant légèrement.

- Laissez-moi réfléchir, répondit Roman en s’approchant d’elle.

- Il faut vraiment que j’y aille,  là, se défilait-elle, soudainement farouche.

- Bon, eh bien, je reviendrai vous voir quand j’aurai trouvé. D’accord ?

- Vous pouvez toujours essayer.

- Très bien. Et peut-être aurez-vous alors un peu de temps à m’accorder.

- Peut-être.

- Vous habitez ici ?

- Peut-être.

- Vous aimez jouer, hein ?

- Ça dépend à quel jeu.

- Je vois…

- Vous voyez quoi ?

- Oh, peut-être bien la même chose que vous…

- C'est-à-dire ?

- Je vous dirai ça la prochaine fois, puisque vous n’avez pas le temps aujourd’hui.

Roman avait le vague sentiment que son poisson était ferré. Et il se disait qu’en insistant doucement, lentement, la lolita accepterait peut-être de le suivre dans le café le plus proche, histoire de faire plus ample connaissance.

La jeune fille était effectivement piquée de curiosité. Mais elle n’avait pas pour habitude de se laisser manipuler.

- Bon ! J’y vais, dit-elle presque à regret.

- Mademoiselle ! appela Roman d’un coup sec, sentant que la prise s’échappait.

- Oui ?

- Méfiez-vous quand même : jeux de mains, jeux de vilains…

Elle haussa les épaules et lui tourna le dos.

- Attendez, insistait-il en essayant de garder un ton neutre. Vous n’allez pas disparaître comme ça… On ne s’est même pas présentés.

- Quelle importance, déclara la lolita, toute contente d’avoir sa revanche. C’est même pas sûr qu’on se revoit, alors…

- Vous ne voulez pas me revoir, c’est ça ?

- J’ai pas dis ça.

La lolita se mordillait les lèvres d’avoir répondu trop vite. C’eut été plus amusant de le faire mariner davantage. Lui, en presque vieux loup de mer, sentait que le poisson fatiguait un peu. Il s’apprêtait donc à mouliner lentement.

- Je m’appelle Roman. Et vous ?

- On se connaît pas assez pour que je vous donne mon prénom, se reprit-elle.

- Vous avez raison. Connaître le prénom d’une jolie fille comme vous, ça se mérite. Mais votre nom de famille, vous pouvez bien me le révéler, non ?

- Pourquoi faire ?

- Pour que je puisse vous appeler dans mes rêves, déclara-t-il en lui adressant son sourire de séducteur.

- Quoi ?!

- Vous ne pouvez pas m’empêcher de rêver.

- Non, mais pas de moi.

- Oh, rassurez-vous, mademoiselle. Ce seront des rêves chastes et romantiques. Il n’y a pas de mal à ça.

- Quand même…, répondit-elle, un peu gênée.

- Et puis un nom, c’est juste un mot que l’on donne aux administrations, aux voisins, aux camarades, aux commerçants, et parfois même à la police… Alors ? Juste un mot… S’il vous plaît…

- Narjac, dit-elle en rigolant.

- Ah ? se réjouissait-il intérieurement. Pardonnez-moi d’être indiscret, mais… auriez-vous un quelconque lien de parenté avec la célèbre romancière Laure Narjac ?

- C’est ma sœur ! s’exclama-t-elle avec fierté. Vous la connaissez ?

- Eh bien, reprit-il en regardant le poisson frétiller dans le panier, nous avons certainement dû nous croiser dans une de ces soirées mondaines et mortellement ennuyeuses, si vous voyez ce que je veux dire, mais je n’ai pas encore eu la chance de faire réellement sa connaissance. Et je le déplore, car j’ai beaucoup aimé son roman. C’est le premier qu’elle publie, si je ne m’abuse ?

- Oui. Et vous l’avez vue à la télé ?

- Bien sûr, mentit Roman. Euh… C’était dans quelle émission, déjà ?

- Des Livres et des femmes.

- Ah oui, c’est cela. Votre sœur était si… si… elle était vraiment… surprenante…

- Elle est géniale.

- C’est une femme très cultivée, non ?

- Oui. Et super intelligente.

- Je m’en doutais un peu, à sa façon de s’exprimer.

- Et encore, elle est pas vraiment à l’aise devant une caméra.

- C’est assez fréquent, chez les gens de lettre.

- Elle est bien meilleure quand elle écrit.

- C’est vrai qu’elle a du style.

- Et c’est une belle femme, aussi.

- Oui. Mais vous n’avez absolument rien à lui envier. Je vous assure.

- Vous me draguez, là ? demanda-t-elle, faussement naïve et touchée par le compliment.

- Oh, mademoiselle Narjac. Je ne me le permettrais pas. Non pas que l’envie me manque, mais je suis trop vieux pour vous, n’est-ce pas ? demanda-t-il en lui offrant son fameux sourire de séducteur.

La lolita s’était retenue de répondre afin de conserver le dessus. Mais ses sens commençaient à s’échauffer et, comme à son habitude dans ces cas-là, elle préféra prendre la fuite.

- Salut, conclut-elle en ricanant.

- Á bientôt, j’espère.

     Elle composa le code et disparut aussitôt derrière la massive porte en bois. Roman n’était pas mécontent de son après-midi. Il songeait que tous les moyens étaient bons pour approcher Laure Narjac. D’autant plus que sa sœur cadette était terriblement affriolante, faussement ingénue, et cent pour cent coquine. D’ailleurs, le sexe du pauvre Roman accusait encore le coup.

     Laure Narjac travaillait encore à son roman lorsque sa soeur s’introduisit silencieusement dans le bureau. Elles échangèrent un sourire. La lolita posa son index sur sa bouche, indiquant ainsi qu’elle ne souhaitait pas déranger davantage la jeune femme, qui se concentra de nouveau sur l’écran de son ordinateur portable. La lolita s’approcha de la bibliothèque et la parcourut un moment à la recherche d’un livre au titre célèbre, mais dont elle n’avait jamais entrepris la lecture tant l’épaisseur de l’ouvrage – pourtant toute relative - rebutait sa curiosité. Ensuite elle retourna dans sa chambre pour lire tranquillement.

Dès les premières lignes son attention fut entièrement captivée par ce qui était écrit. Elle trouvait ça beau, profond, sensuel et drôle. Aussi relisait-elle plusieurs fois à voix haute pour se remplir la bouche de ces mots qui la troublaient :

 « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo. Li. Ta. »

L’histoire de cette lolita la fascinait tant qu’elle dévorait consciencieusement chaque page, si bien qu’à l’heure du dîner, elle n’avait plus très faim. Ce qui ne posa pas de problème puisque Laure Narjac était également pressée de retrouver les personnages de son deuxième roman. Elles expédièrent donc un frugal repas, composé de légumes et de poisson pané, au cours duquel elles échangèrent quelques banalités relationnelles, se résumant à tour de rôle leur journée, mais en réalité toutes deux demeuraient plongées dans leur imaginaire.

- Il faut que je retourne à Paris, cette semaine, annonça Laure en se levant.

- Je sais. Tu m’as déjà dis ça hier.

- Ah bon ?

- Souviens-toi, quand tu m’as raconté les aventures de ce Robin des Bois.

- Robin Dubois, idiote.

- Oui… Bon, c’est presque pareil, quoi…

- J’avais oublié.

- Tu travailles trop.

- Tu sais bien que je me suis engagée à terminer ce roman pour la fin du mois.

- Et alors ? C’est pas une raison pour perdre la tête.

- Ah, qu’est-ce que je deviendrais si tu n’étais pas là pour t’occuper de moi, dit Laure en embrassant sa sœur.

- Tu me dis ça pour que je débarrasse la table ?

- Que tu es bête, alors. On va faire ça ensemble. T’es contente ?

Ensuite elles se dirent bonsoir et chacune retourna sur son territoire.

La jeune fille reprit sa lecture, ponctuée par quelques pauses et regards dans le vide, durant lesquels apparaissait brièvement le visage de Roman. Elle esquissait alors un sourire en l’identifiant au héros du livre. Et à l’idée de vivre une pareille aventure, ses pensées s’envolaient, ses joues s’enflammaient, sa peau frissonnait, son cœur s’accélérait et sa chaude intimité s’humidifiait. Á tel point qu’à un moment, elle surprit même sa main en flagrant délit de lui vouloir du bien…

Mais à mesure que la nuit avançait, la fatigue alourdissait ses paupières. Elle posa à regret le livre sur la table de chevet et se leva pour aller aux toilettes.

Á son retour, elle décida de satisfaire une autre envie qui la pressait depuis le début de la soirée et qu’elle avait dû contenir le plus longtemps possible à cause de sa lecture. Mais à présent l’heure se prêtait aux épanchements. Elle ne pouvait pas s’endormir comme si rien ne s’était passé.

 

{…}

 

Le lendemain, aux environs de la même heure, Roman sonna à l’interphone en espérant avoir affaire à sa lolita, puisque selon lui, ayant déjà amorcé un contact prometteur, la communication en serait facilitée. Mais il se préparait également à l’éventualité de tomber sur Laure Narjac. Dans ce cas-là, son discours était déjà rodé. Il suffirait juste de l’adapter à la personnalité de la belle rousse selon ses réactions. Mais sa déception fut sonore car personne ne répondit. D’autant plus qu’il avait apporté pour sa lolita un livre de poche et une énorme sucette.

L’idée de laisser ces présents dans la boîte aux lettres lui effleura l’esprit, mais finalement il décida d’attendre, faisant les cent pas sur le trottoir afin de se dégourdir les jambes et tromper son impatience.

Au bout d’une dizaine de minutes, ne voyant venir ni la rousse ni la brune, Roman se résigna à partir, avec néanmoins la ferme intention de repasser tenter sa chance le lendemain.

Il offrit la sucette à la première jolie fille qui le croisa en ricanant. L’adolescente accepta la friandise mais éconduit vertement Roman qui ébauchait déjà une conversation. N’en prenant point ombrage, il poursuivit sa balade en ville afin de profiter du soleil et ne retourna rue Tolosane que pour dîner. Affamé de bonne chère et de chair tendre.

Le soir-même, après avoir avalé les restes du repas de madame de La Bignole, il s’en fut attendre avec impatience Lorette dans la chambrette.

Et plus tard, après l’avoir rassurée quant à son après-midi alors qu’elle s’inquiétait de son entrevue avec la belle rousse, Roman lui fit les honneurs de sa personne.

Le coq se réveilla de bonne humeur vers onze heures. Et fit sa toilette avec entrain. Ensuite il descendit prudemment les escaliers pour se faufiler dans l’office et, tandis que la maîtresse de maison était occupée à se laver dans la salle de bains du premier étage, Lorette lui prépara avec tendresse un copieux petit-déjeuner.

Une fois l’estomac bien rempli, il s’approcha de la bonne afin de la remercier d’un chaste baiser sur la bouche. Lorsqu’elle lui demanda ce qu’il comptait faire de sa journée, Roman répondit qu’il allait à la pêche aux écrivains et, sans donner plus d’explications, se mit en route. La brave Lorette ravala son inquiétude et tâcha de l’oublier en se consacrant au ménage de la maison.  

Roman arriva rue Temponières avec le même scénario et les mêmes accessoires que la veille. Il insista à trois reprises sur l’interphone mais, cette fois encore, personne ne répondit. Alors, levant les yeux au ciel pour implorer les dieux, il surprit sa lolita qui l’observait du balcon situé au premier étage.

- Vous ne voulez plus parler à votre Roméo, jolie Juliette ?

- Vous m’appelez plus Lolita ?

- Vous préférez ?

- Non. J’ai lu le livre, vous savez…

- Quel livre ?

- Vous savez bien… Lolita. Ma sœur l’avait dans sa bibliothèque.

- Ah oui. Et vous avez aimé ?

- Oui. Beaucoup. Mais ça finit mal.

- Comme beaucoup d’histoires d’amour.

- Vous voulez que je sois votre Lolita, hein ?

- Et pourquoi pas ?

- Mais je suis un peu trop âgée, pour ça.

- Si vous descendiez, mademoiselle Narjac, nous pourrions peut-être en parler sans nous éparpiller dans les oreilles de tout le voisinage. Qu’en pensez-vous ?

- Je réfléchi…

- Prenez votre temps. Je n’ai pas encore attrapé de torticolis. Et puisque vous avez déjà lu ce livre, dit-il en brandissant celui qu’il tenait à la main, je le garde. Mais regardez un peu la jolie sucette que je vous ai apportée.

- Hihi ! Vous me prenez vraiment pour une petite fille ou quoi ?

- Pas du tout. Mais tout le monde a le droit de manger des friandises, non ?

Quelques passants observaient ce troubadour à sucette avec méfiance. Roman se sentait mal à l’aise. Il fit une dernière tentative :

- Alors ? Voulez-vous que l’on sympathise ?

- Je vais réfléchir.

- Bon. Mais réfléchissez vite. Je suis impatient de mieux vous connaître. Voulez-vous que je repasse demain ?

- Vous pouvez toujours essayer.

- D’accord. Ah ! au fait… J’ai pensé que vous seriez peut-être intéressée par une autre histoire d’amour. J’ai inscrit le titre sur cette feuille, dit-il en déchirant l’une des pages de garde de l’ouvrage. Je vous la glisse sous la porte. Venez vite la chercher avant que quelqu’un d’autre ne la ramasse.

Il lui adressa un baiser sur la paume de sa main et tourna les talons. La jolie brunette le regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’il disparaisse au loin de la rue, puis se précipita à la porte d’entrée pour ramasser la feuille de papier, songeant qu’il lui avait peut-être écrit un mot. Mais il n’avait marqué que le titre du roman ainsi que le nom de l’auteur : 37°2 le matin, de Philippe Djian.

Roman ne chercha pas à la revoir de la semaine. Il n’était pas question pour lui de la harceler, sachant que le temps jouerait en sa faveur. Il devait attendre qu’elle lise et ingurgite cette nouvelle histoire d’amour (dont il aurait aimé être le héros), ainsi sa petite tête se remplirait lentement d’aspirations jusqu’à ce que son corps déborde d’appétences. Alors il arriverait pour la soulager de tous ses besoins. Telle était sa stratégie.

Effectivement, après avoir dégoté le roman en question à la bibliothèque, la lolita s’immergea profondément dedans. Il y avait dans ces pages toutes sortes de mots qui font rêver les jeunes filles en manque d’amour et troublées par le désir. Et le beau visage mat de son héros trentenaire s’immisçait parfois dans ses lectures pour lui sourire et l’embrasser tendrement. Et chaque soir, avant de s’endormir, elle songeait à lui. La lolita se sentait transportée par un élan de ferveur dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence. Laure Narjac, trop absorbée par l’écriture de son propre roman, ne remarquait pas ces montées de passions.

 

 Au Café du Coin 

Une dizaine de jours plus tard, la lolita se rendit dans un café du quartier pour retrouver Léo, un camarade de lycée inscrit comme elle en première année de BTS commercial. Ils allaient fréquemment voir des films et des concerts ensemble, ou bien simplement se promener en ville. Leur relation s’était intimisée tout en restant très platonique car, bien que le timide garçon se fut amouraché d’elle, la jeune fille se contentait de l’attiser et semblait se complaire dans ces préliminaires. En effet, elle voyait en lui un confident plutôt qu’un éventuel petit ami. Lui, aveuglé par l’espoir, attendait patiemment que le vent des sentiments tourne, subissant avec stoïcisme les caprices de la lolita.

Léo l’attendait attablé devant un demi, près du flipper. Lorsqu’il la vit entrer dans le bar, vêtue d’une minijupe et d’un t-shirt qui lui moulait les seins, il eut un sursaut des sens. Chaleur et panique. Comme à chaque fois qu’il la voyait, d’ailleurs. Alors il s’alluma une cigarette pour se donner une contenance. La lolita lui claqua deux bises parfumées et s’assit en face.

- Ça va ? s’enquit-il le plus attentivement du monde.

- Ouais. Et toi ? demanda-t-elle vaguement.

- Ça va… Chuis content de te voir, murmura-t-il, le regard rempli de désir.

- Moi aussi, dit-elle automatiquement. Tu sais que le dernier c.d. de Thomas Fersen est sorti ?

- Oui. J’ai entendu la chanson titre à la radio.

- Moi aussi. Elle est super… Je vais acheter le disque aujourd’hui. Tu viens avec moi, hein ?

- Si tu veux.

- Bon. Tu me payes une menthe à l’eau ?

- Bien sûr.

Et puis elle embraya sur un nouveau sujet de discussion, puis un autre, et un autre encore, ainsi de suite, entraînant le docile Léo dans ses tourbillons de mots. Le jeune homme remarquait qu’elle posait parfois ses beaux yeux sombres sur un invisible horizon, avec une perceptible envie d’être ailleurs. Ça le mettait mal à l’aise, mais il se taisait pour respecter cette absence. Et n’osait pas en demander les raisons. Pourtant il aurait bien voulu savoir. D’habitude, elle lui racontait tout ou presque. Il fallait juste attendre qu’elle en ait envie. Alors il attendait en la couvant du regard. En fumant des cigarettes blondes. Mais elle ne se décidait pas à lui dire ce qu’il commençait déjà à soupçonner. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, il devinait qu’elle lui cachait quelque chose.

     Il percevait un imperceptible changement dans le comportement de sa camarade. Elle était si… comme si… comment dire ? Il n’arrivait pas vraiment à définir cet état, mais il voyait bien qu’elle était… plus brillante. Voilà. Ce fut le seul mot qu’il trouva pour la caractériser. Elle était plus brillante, plus étincelante qu’à l’ordinaire. Et soudain l’idée noire qu’il repoussait inconsciemment depuis un moment traversa son esprit : peut-être qu’un autre garçon vivait dans ce lointain vers lequel elle semblait tendre…

Afin d’oublier son malaise, Léo lui proposa de jouer au flipper. Elle accepta avec enthousiasme. Il introduisit une pièce et laissa le côté droit à la jeune fille. Ils partagèrent également le fond de bière et les dernières taffes d’une cigarette.

Au cours de la dernière partie, le garçon passa son bras libre autour de la taille vibrante de sa camarade de jeu. Son cœur palpitait d’émotion. Son sang affluait en un endroit bien précis de sa personne et ses sens s’animaient. Hormis les bises et quelques timides effleurements, c’était sa première tentative de rapprochement physique depuis qu’ils se fréquentaient. La lolita n’eut pas de réaction durant une bonne minute. Elle était trop occupée à renvoyer la boule d’acier vers les sommets électriques. Mais soudain elle sentit une présence derrière son épaule droite et tourna la tête tandis que la bille chuta en cave.

- Roman ! s’exclama-t-elle en retirant furtivement le bras de son camarade.

- Salut, Lolita. Quelle heureuse coïncidence…

Le monde s’écroulait autour de Léo. Jamais la voix de la jeune fille n’avait été aussi gaie. Le jeune homme observait cette nuque élastique, ces épaules nues et il lui semblait voir jaillir l’électricité de ce corps si proche et si lointain à la fois.

- Mais ? Vous venez souvent dans ce café ? demanda–t-elle, toute excitée.

- Non. C’est la première fois. En fait je passais dans la rue, quand je vous ai vue à travers la baie vitrée. Alors je suis entré vous dire un petit bonjour. J’espère que je ne vous dérange pas trop ?

- Non. Pas du tout, répondit-elle en prenant la pose, un bras accoudé à la machine et une main sur la hanche.

- Excuse-moi, Laurence, murmura Léo, qui avait vainement attendu qu’elle fasse les présentations ou bien simplement que cet étranger le regarde, ne serait-ce qu’une seconde. Mais je viens de me souvenir que j’ai un truc à faire. Il faut que j’y aille, là…

Pas de réponse. Pas une seule réaction. Elle ne l’avait même pas entendu. Il n’existait plus. Elle regardait ce bel homme trop vieux pour elle et lui fourrait sans aucune pudeur toute sa vie dans les yeux. Jamais elle ne l’avait regardé comme ça. Sauf quand elle désirait lui demander quelque chose, bien sûr, ou bien quand elle voulait qu’il accepte ce qu’elle venait de décider, mais ça ne comptait pas. Ça n’était pas gratuitement, comme en ce moment, avec cet intrus.

Et l’autre ne détachait pas son regard de la jeune fille. Le sourire vissé aux oreilles. Tel un prédateur aux dents longues. Il attendait immobile, impérieux, dieu vivant…

Non, Léo. Pas un dieu. Juste un vulgaire héros de roman.

 

Rue des Blanchers 

Attablé dans la pièce principale de son petit appartement, Robin Dubois relisait encore une fois la première phrase de son roman : Je suis le nœud central d’une ramification féminine aussi vaste que la toile Internet.

Que pouvait-il écrire d’autre pour être au plus près de ce dont il voulait parler ? Un nœud : expliquer qu’il était le lien essentiel entre toutes ces inconnues qu’il convoitait ? Le nœud de l’action : exposer comment ses actes désespérés ne menaient à aucun point culminant ? Le nœud ascendant et descendant : décrire chaque point d’intersection  émotionnel lorsque son orbite passait d’un hémisphère à l’autre ? Un nœud dans la toile : démontrer qu’il incarnait une protubérance ornementale prisonnière d’un monde virtuel ? Et par conséquent qu’il représentait un problème insoluble ? Il avait beau se gratter la tête, le menton, l’entrejambe, rien ne venait. Cette première phrase cannibalisait toutes les autres. Il éprouvait même le sentiment d’avoir tout dit avec ces quelques mots.

Á cours d’inspiration, Robin jeta un œil sur le combiné téléphonique posé sur la table et songea pour la énième fois de la journée à Laure Narjac. Une semaine, déjà… Il pensait à elle tous les jours depuis qu’ils s’étaient rencontrés. Souvent il avait eu envie de l’appeler, mais n’avait jamais osé le faire de peur de paraître trop pressant. Mais cette attente devenait insupportable. Il désirait entendre la voix grave de cette jolie rousse couler dans son oreille. Il voulait qu’elle le caresse encore de son regard d’émeraude. Il avait envie de s’installer confortablement dans son cœur, de fraterniser avec son âme et de pénétrer doucement son corps, car il bandait dans le vide depuis trop longtemps et trouvait cela inutilement encombrant. D’une main ferme, il tentait de dominer la turgescence de son pénis. Mais les phénomènes biologiques ont leurs propres lois…

Après une bonne minute de réflexion, il saisit le morceau de papier coincé sous le combiné tout en consultant la pendule du salon : bientôt vingt heures.  Laure devrait être chez elle, se dit-il en composant le numéro de téléphone. Alors que la sonnerie résonnait plusieurs fois à l’autre bout du fil, il prenait de longues inspirations afin de réguler sa respiration.

- Oui ? répondit une voix juvénile.

- Bonsoir. Je suis bien chez mademoiselle Laure Narjac ?

- Oui. Qui la demande ? demanda la jeune fille.

- Robin Dubois.

Une sorte de gloussement s’infiltra dans son oreille. Habitué à ce que son nom déclenche parfois ce genre de réaction, il n’en fit aucun cas, se bornant à stoker ce petit rire aigu dans sa mémoire.

     - Elle est pas là pour le moment. Vous voulez lui laisser un message ?

- Oui… Eh bien, euh… si elle veut bien me rappeler… enfin, qu’elle me rappelle…

- Je lui dirai. Elle a votre numéro de téléphone ?

- Oui. Mais je peux vous le donner au cas où elle l’aurait perdu…

- Pas la peine. Laure perd jamais rien.

Et la communication fut coupée. Robin avait beau déglutir, il ne parvenait pas à avaler la grosse boule qui s’accrochait dans le fond de sa gorge. Il essayait de faire le point :

Qui était cette fille ? Une amie de Laure ? Une colocataire ? Une sœur ? Elle s’était enquise de l’identité de son correspondant sur un ton qui lui avait paru suspect. Pourquoi ? Filtrer les appels à destination de Laure, ou bien s’agissait-il d’une habitude de la maison ? Dans le premier cas, il pouvait en déduire que Laure souhaitait éviter certains correspondants. Oui, mais lesquels ? Son ex parce qu’il s’accrochait et la harcelait ? Ou bien cela le concernait-il directement ? Peut-être avait-elle changé d’avis à son sujet et ne désirait pas le revoir… Tant de choses peuvent se passer en une semaine… Cette dernière possibilité angoissait Robin, qui se posa immédiatement une autre question : Laure était-elle réellement absente ? Il écarta vivement cette alternative trop brutale.

Robin songea ensuite à ce gloussement juvénile qu’il avait bien mémorisé : avait-elle ri parce qu’il s’appelait Robin Dubois, ou bien parce que Laure l’avait prévenue d’un éventuel coup de fil ? Dans ce dernier cas, soit le rire moqueur de cette fille avait un aspect positif dénotant la bonne humeur, soit il sous-entendait une option négative et renvoyait donc à l’hypothèse du filtrage… Et aussitôt une nouvelle interrogation le harponna : est-ce que cette coupure téléphonique était intentionnelle ?

Il pouvait facilement avoir une réponse à cette question en rappelant chez Laure Narjac, mais l’effort qu’il avait fourni pour téléphoner une première fois n’avait pas été assez récompensé. Et puis il redoutait le ridicule de la répétition. De toute façon, il était convenu que Laure le contacte. Alors autant attendre son coup de fil. Il s’était certainement montré trop impatient. Il ne faut jamais être pressé avec les femmes, se dit-il, ni pour les enlacer, ni pour les embrasser, et encore moins pour les pénétrer…  

Robin Dubois s’était levé sans s’en rendre compte et, emporté par ses pensées, tournait en rond dans la pièce qui lui servait également de bureau. Il tentait de se réconforter en se disant que sa jeune correspondante ne pouvait en aucun cas oublier un nom tel que le sien, et qu’elle préviendrait Laure de son appel. Mais le doute ne le lâchait pas :

Et si la fille avait sciemment coupé la communication ? C’était là quelque chose de tout à fait envisageable. Oui, mais pourquoi aurait-elle commis cet acte indélicat ? Par jeu ? D’après sa voix, cette fille semblait jeune, effectivement, mais tout de même déjà assez mûre pour ne pas se livrer à ce genre de plaisanterie stupide. Si cette petite conne m’a raccroché au nez, se dit-il, elle finira bien par rapporter son méfait, ne serait-ce que par mauvaise conscience… ou bien pour en faire profiter Laure et ricaner de concert… Laure, complice de cette facétie douteuse ? Á cette idée, Robin s’immobilisa tandis que son cœur s’accéléra. Il ne connaissait pas assez bien cette femme, certes, mais il ne pouvait pas croire une chose pareille. Le peu de temps passé avec elle lui avait révélé une personne responsable, et donc incapable d’avoir ce genre de comportement infantile.

Il décida d’aller se coucher sans plus attendre et d’oublier toutes ses questions sans réponses et ses hypothèses délétères. Il était conscient que ses réflexions ne pouvaient que lui faire du mal sans pour autant apporter une quelconque solution à son problème. Et puis d’abord, se dit-il, je n’ai pas de problèmes.

Mais cette nuit-là, il eut du mal à s’endormir, tournant et se retournant dans son lit, songeant tantôt à sa jolie rousse tantôt à cette coupure téléphonique et à toutes les questions qu’elle avait suscitée. Il se leva deux fois pour aller boire un verre d’eau à la cuisine, puis une troisième fois pour se rendre aux toilettes. Finalement le sommeil l’emporta en plein milieu de la nuit, et Robin débarqua aux pays des rêves et des cauchemars.

Robin Dubois se traînait sur un sol auréolé de mictions diverses tandis qu’une grenouille hilare lui enfonçait une patte dans la gorge. Entre deux coassements, la rainette lui expliquait qu’il fallait lui retirer la bête avant qu’il ne soit trop tard. Quelque peu désorienté par le comportement ricaneur du batracien qui n’avait pas eu la délicatesse de se présenter, le malheureux était cependant convaincu de sa bonne fois et ne demandait pas mieux que de l’obliger. Aussi endura-t-il courageusement les gratouillis de l’animal qui explorait les profondeurs de sa gorge douloureuse. Mais à la longue, cette torture devenait insupportable. Á bout de gémissements et les yeux en larmes, Robin se redressa brusquement pour se mettre à quatre pattes et tourner en rond, laissant la grenouille coasser sur un nénuphar.

Soudain le décor se transforma. Robin se retrouva allongé sur la moquette rose d’une chambre d’enfant, entouré de peluches de tailles diverses qui lui semblaient plus vrai que nature. Il balaya du regard la pièce et fut soulagé de ne pas y voir une grenouille. Mais il avait la désagréable sensation que sa gorge, toujours aussi douloureuse, enflait comme un ballon de baudruche et que sa tête était en suspension. Il entendit alors un gloussement qu’il reconnut parfaitement. La tête de Robin tourna sur elle-même tel un périscope, mais la jeune fille demeurait invisible. Il aperçut alors un énorme combiné téléphonique transparent qui diffusait la voix juvénile : Allô ? Le SAMU ? Ça va couper… Click ! Ces mots, répétés en boucle, s’infiltraient insidieusement dans ses oreilles et Robin commençait à être exaspéré par ce rabâchage. D’autant plus qu’à chaque click un doigt inconnu s’introduisait dans son anus.

Au bout de quelques intromissions, Robin se réveilla brusquement en toussant comme un tuberculeux. Et s’aperçut qu’il avait un doigt dans le cul. Il attribua l’origine de sa toux à la déglutition d’une poussière irritante, et se leva pour aller boire un verre d’eau dans la cuisine. Par contre il n’osa pas chercher d’explication logique à la présence de ce doigt nuitamment déplacé.

Après un détour par les toilettes, il retourna se coucher en songeant à sa belle rousse qui ne se décidait pas à l’appeler. Robin se remémora leur rencontre, essayant de se rappeler l’image de Laure assise sur le tabouret, la robe retroussée jusqu’aux cuisses, et l’évocation de sa culotte excita aussitôt sa libido. Il se repassa alors la scène du baiser interrompu par la rombière, mais cette fois-ci, il imagina le contact de leurs lèvres. Une douce chaleur envahissait son corps. Il empoigna affectueusement son érection, agita paresseusement sa main, mais la fatigue le dissuada de persévérer. Et il s’endormit.

Le lendemain, Robin fut tiré d’un sommeil moins agité par la sonnerie du téléphone. S’imaginant que l’appel provenait de Laure Narjac, il se leva d’un bond et se précipita pour décrocher :    

- Allô ?

- Monsieur Robin Dubois ?

- Lui-même, répondit-il en se reniflant les doigts.

- Bonjour. Je m’appelle Simone et je travaille pour la société Comme chez vous. J’ai le plaisir de vous annoncer que vous êtes l’heureux gagnant de notre grand concours maison dont le premier prix est un…

- Porte-clef, coupa-t-il en se grattant les fesses.

- Non, monsieur. C’est beaucoup mieux que ça. Vous avez gagné un splendide service à café de quatre tasses avec soucoupes, bien sûr, et si vous désirez venir le chercher…

- Non.

- Comment ?

- Ça ne m’intéresse pas.

- Pourquoi ?

- Ah parce qu’en plus, il faut que je m’explique ! Je vous signale que vous me tirez du lit, là.

- Mais ? Monsieur… Il est dix heures…

- Et alors ?

- Eh bien, je…  

- Écoutez, Simone. Je viens de passer une nuit épouvantable, souffrant de maux d’estomac insupportables. Une nuit presque blanche par la faute d’une grenouille mal digérée qui s’entêtait à obstruer mon orifice d’évacuation intestinale…

- Boudu…

- Et je vous passe les détails.

- Merci.

- Et autant vous le dire tout de suite : je ne supporte pas le café. Ça m’empêche de dormir la nuit et ça me rend terriblement nerveux le jour.

- Excusez-moi, monsieur. Je ne pouvais pas savoir.

- Eh bien, maintenant, vous savez.

- Je comprends…

- Non, Simone. Vous ne pouvez pas comprendre. Vous pouvez tout juste compatir, à la rigueur, mais ça n’est pas suffisant pour engager de véritables relations humaines. Alors salut !

Robin raccrocha aussi sec et repartit se coucher. Mais il n’arrivait pas à se rendormir. Alors il se releva avec amertume, prit une douche, s’habilla, puis se prépara un petit-déjeuner. Tout en grignotant ses biscuits fourrés au chocolat noir, il songeait à son coup de fil de la veille, et s’en voulait de ne pas en avoir déduit que la coupure téléphonique ait été accidentelle. La jeune fille aurait pu agir par mégarde.

Cette manie de toujours imaginer le pire…, se dit-il. Je sais bien que le cerveau humain, à doses plus ou moins fortes, distille un goût morbide pour le malheur. Mais on dirait que mon petit alambic attire les pensées les plus noires qui peuvent vagabonder dans la périphérie de ma tendre cervelle.  

 

{…}

 

 Place de la Trinité

En ce début de soirée, les trottoirs de la ville rose s’animaient de nombreux promeneurs venus goûter à une brise qui frétillait entre les ruelles. Le goudron dégorgeait son trop plein de juillet. Le ciel était d’un bleu propre et soigneusement repassé. Les arbres commençaient à peine à rafraîchir l’air de leur haleine chlorophyllienne. Les femmes portaient des robes légères, courtes, transparentes, fendues, échancrées, décolletées et colorées, mais également des shorts qui dénudaient leurs cuisses de façon plus ou moins sexy, et des pantalons qui mettaient en valeur leur fessier.

Ce défilé de mode concentrait l’attention de Robin Dubois alors qu’il déambulait rue Saint-Rome. Et voilà qu’une sournoise turgescence prenait forme dans son ample pantalon en fine toile blanche. Afin d’éviter le regard curieux de certaines femmes, il dégagea sa large chemise et recouvrit l’objet de son malaise. Il put ainsi poursuivre sa marche avec moins de gêne, s’interrogeant sur la façon dont Laure serait habillée. Ce qui ne calmait pas ses désirs.    

Place de la Trinité, Robin s’aperçut immédiatement que Laure Narjac n’était pas arrivée. Il fit lentement le tour de la fontaine. Je suis peut-être en avance, se dit-il en regrettant de ne jamais porter de montre. Cette source lui donnait soif. Il plongea une main dans l’eau et se rafraîchit le visage, puis décida de s’attabler à la terrasse de l’unique café de la place, pour commander une bière pression tout en faisant le gué. Robin s’occupa un moment à observer les occupants des autres tables : deux couples d’amoureux se tenant par les yeux, une bande de jeunes toulousains et un groupe de filles espagnoles qui s’échangeaient des regards intéressés, un sexagénaire lisant le « Canard Enchaîné », un bel éphèbe branché à son téléphone cellulaire, une ravissante bourgeoise et son clone de fifille, deux copines trentenaires et rigolardes. Mais toujours pas de jolie rousse à l’horizon.

Un SDF à crête de Punk s’approcha de la fontaine, déposa son sac à dos et trempa les pieds dans le point d’eau tandis que son chien à foulard s’y abreuvait. En le voyant faire, Robin Dubois eut un frisson d’inquiétude et renifla discrètement sa main.

Il attendit une bonne trentaine de minutes. Plein d’espoir. Mais Laure Narjac n’arrivait pas. Sa déception fut grande. Il envisagea toute sorte d’explications à cette absence, tâchant de lui trouver des circonstances atténuantes, mais plus il cherchait à se rassurer, plus le doute l’envahissait. Il regrettait de ne pas être porté sur les portables. Elle m’aurait certainement téléphoné, se dit-il. Et je ne serais pas là, comme un con, à me demander ce qu’elle fout, pourquoi elle ne vient pas, s’il lui est arrivé quelque chose, si je vais la revoir, si... Bon, j’arrête. Mais je ne vais quand même pas l’attendre toute la soirée…

Le jour commençait à décliner. Robin Dubois régla sa consommation, se leva et traversa la place à petits pas, se retournant de temps à autre, les oreilles tendues au cas où il entendrait son nom. En vain. Alors il s’engagea dans la rue des Changes en essayant de penser à autre chose.

Des odeurs de cuisine émanaient des restaurants qui accaparaient de leurs tables les rues piétonnes avoisinantes, et son estomac vide se faisait entendre. J’aurais bien aimé dîner en tête à tête avec elle dans un de ces petits restos, se dit-il. Robin eut alors l’idée d’aller manger un morceau à la brasserie où il avait rencontré sa jolie rousse. On ne sait jamais, songea-t-il, peut-être qu’elle a été retardée et qu’elle pensera à me chercher là-bas.    

Juste avant d’arriver place Esquirol, l’attention de Robin fut attirée par une rixe : deux alcooliques anonymes se disputaient une bouteille de vin rouge devant la vitrine d’un magasin chic de prêt-à-porter éclairé à outrance. Les deux miséreux en vinrent maladroitement aux mains et la bouteille en plastique que tenait l’un d’eux s’éclata sur les pavés roses de la devanture. Pendant que se répandait le liquide rougeâtre au parfum de piquette, celui qui le convoitait agrippa son adversaire par le cou et lui mordit l’oreille avec les dents qui lui restaient. L’autre tentait de repousser son assaillant en lui tirant les cheveux en arrière. Cette scène pathétique éveillait chez Robin des sentiments contradictoires, car elle en devenait comique tant l’ivresse des belliqueux ralentissait leurs mouvements, les rendait dystoniques et déshumanisait leurs grognements.

Finalement, il ne put contenir un sourire quand le chien à foulard entra d’un trot nonchalant dans le champ de bataille, et s’appliqua à nettoyer les pavés d’une langue gourmande. D’autant plus que l’instant d’après l’homme à crête de Punk arriva en courrant pour tenter d’éloigner son chien du vice. Mais le canidé semblait apprécier le vin autant que l’eau. Si bien que son maître, entraîné par la masse du sac à dos, tomba à la renverse et se retrouva plaqué au sol par le poids de son fardeau, gesticulant désespérément pour se redresser. Ayant terminé de détacher le sol, son meilleur ami lui sauta sur le ventre pour lui lécher le visage en remuant la queue de contentement. Le SDF avait beau lui expliquer que ce n’était pas un jeu, le chien s’entêtait à grands coups de langue.

Pendant ce temps, les deux poivrots avaient également roulés sur les pavés. Leurs grognements baveux ne provenaient pas du plaisir de s’enlacer et leur corps à corps n’était pas motivé par des câlins : morsures, coups de griffes et de poings, tirages de cheveux et de barbes, doigts dans le nez et les yeux, tous les moyens étaient bons pour avoir le dessus au cours d’une lutte dérisoire désormais privée de récompense.

La plupart des passants passaient à grandes enjambées, regardant ailleurs ou bien jetant un œil furtif rempli de dégoût. D’autres s’étaient arrêtés à une distance raisonnable pour assister au spectacle social. Quelques jeunes ricanaient, les plus âgés demeuraient sans voix et les vieux s’indignaient ou se désolaient de la scène. Mais aucun n’intervenait pour séparer les adversaires. Pas même Robin, craignant de se faire mordre par un des hommes ou même par le chien.

Aussi tourna-t-il le dos à son devoir de citoyen. Et à sa faim, puisque la brasserie se trouvait à quelques mètres de là. Mais il lui fallait frôler la misère humaine pour l’atteindre, et c’était au-dessus de ses forces de cœur solitaire. L’envie lui prit plutôt de retourner voir sur la place de la Trinité si sa belle rousse l’attendait près de la fontaine. On ne sait jamais, pensait-il, elle a peut-être été retardée.

Robin Dubois marchait à vive allure afin de s’éloigner de ce lieu où il ne s’était pas comporté comme le citoyen qu’il souhaitait être. Lâche ? Indifférent ? questionnait sa conscience. Mais il occultait les réponses. Après tout, il n’était pas un saint sorti de son austère ermitage pour aider tous les malheureux de sa ville qu’il croiserait sur son chemin, mais un homme ordinaire en manque d’amour et de sexe, obsédé par cette rencontre amoureuse qui allait peut-être changer le sens de sa vie. Et, son cœur s’accélérant à mesure qu’il s’approchait du lieu de rendez-vous, l’espoir reprenait le dessus sur le remord.

Les lumières des lampadaires éclairaient suavement la petite place pavée de rose. La sérénité de cette ambiance provenait également de l’absence de circulation aux alentours. Pratiquement pas de pollution sonore excepté les rares véhicules qui empruntaient une rue semi-pietonne à sens unique. Seule la fontaine résonnait de ses gargouillis. Loin de son devoir, il se sentait déjà mieux.  

Robin avisa immédiatement une fille aux cheveux courts assise sur le rebord de la vasque. Elle balançait négligemment ses jambes en observant les ronds que ses doigts dessinaient dans l’eau. Elle portait un bustier qui couvrait légèrement ses petits seins altiers, une minijupe en jean et des sandalettes blanches aux pieds.

Le sexe de Robin palpitait d’émotion tandis qu’il s’approchait lentement par le flanc. La fille s’aperçut de sa présence et leva la tête vers lui. Il constata qu’elle avait dans les oreilles des écouteurs, dont il suivit du regard les fils jusqu’au baladeur accroché à son ceinturon. Elle fit un geste pour couper le son et lui sourit aussitôt. Ses dents étaient d’une blancheur irréprochable. Ses yeux noirs dégageaient une incroyable lumière.

Robin devina instinctivement que cette jolie brune était sa correspondante de la veille. Il lui rendit son sourire. Et la rejoignit.

- Salut. Je suis Robin Dubois.

- Je m’en doutais.

- Ah…

- Et c’est pas un arc que vous bandez, en ce moment. Hihi !

Robin s’empressa de s’asseoir près de la petite narquoise, croisant les jambes et couvrant de ses mains la flèche qu’il aurait bien décochée. Elle y jeta une œillade gourmande tout en retirant ses écouteurs.

- Vous portez jamais de slip ?

- Euh… si, ça m’arrive, répondit-il, plutôt confondu.

- C’est drôle…

- Quoi donc ?

- Moi, les jours impairs, je porte pas de culotte.

- Ah…  

Robin, tout en se demandant à quoi cette effrontée voulait jouer et si elle le faisait marcher, fut touché au plus intime par cette révélation impromptue, d’autant plus que la scène se déroulait le 27 juillet. Il tenta une diversion :

- Et votre nom, vous le portez tous les jours ?

- Oui, répondit-elle en pouffant. Je m’appelle Laurence Narjac.

- Vous êtes donc la sœur de Laure.

- Oui.

- Vous êtes une jolie fille, fort sympathique, et je suis content de faire votre connaissance, Laurence. Vraiment. Mais je dois vous avouer que j’attendais quelqu’un d’autre.

- Laure a eu un empêchement au dernier moment.

- Ah…

- Elle a appelé chez vous, mais vous étiez déjà parti.

- Décidément, je vais finir par regretter de ne pas avoir de portable.

- C’est super pratique.

- Je n’en doute pas.

- Alors pourquoi vous en avez pas ?

- Parce que je ne téléphone pas souvent.

- Et si quelqu’un veut vous appeler ?

- Qui ça ?

- Ben, je sais pas moi… Votre famille.

- J’en suis le dernier représentant.

- Et vos amis ?

- Je n’ai pas d’amis.

- Mais tout le monde a des amis.

- Jusqu’à un certain point.

Laurence le regardait d’un air déconcerté, tout en réfléchissant gravement à ces propos qui avaient remué quelque chose tout au fond d’elle.

- Laure ne vous a pas donné un message à me transmettre ?

- Juste qu’elle est désolée, qu’elle a eu un empêchement de dernière minute, et qu’elle vous rappellera très bientôt.

- C’est tout ?

- Oui.

- Bon… C’est gentil de vous être déplacée pour me prévenir.

- Oh, c’est rien. J’avais justement un rendez-vous dans le coin, alors…

- Vous ne voulez pas que j’y aille à votre place ?

- Hihi ! Vous êtes drôle.

- Et vous, vous êtes adorable.

- Merci, c’est gentil, répondit-elle en se disant qu’il était plutôt mignon avec sa gueule d’ado attardé.

La jeune fille était visiblement ravie par ces quelques offrandes de mots, et semblait même attendre d’autres compliments. Robin lui en aurait donné avec plaisir, et bien d’autres choses encore, mais il se garda bien d’en rajouter. L’absence de Laure à votre rendez-vous ne t’autorise tout de même pas à draguer sa jeune sœur, diffusait vaguement sa conscience.

De son côté, Laurence sentait confusément la gêne de Robin. Elle songea qu’il devait être timide et cette idée l’amusa.

- Je dois partir, dit-elle en se levant.

- C’est vous qui avez répondu au téléphone, l’autre soir ?

- Oui.

- Vous avez fait exprès de me raccrocher au nez ?

- Nônon.

La jolie brunette le regardait avec un air de défi qui faillit le faire éclater de rire. Robin Dubois n’insista pas.

- Allez. Sauvez-vous. Vous allez être en retard à votre rendez-vous.

- Á bientôt… Et méfiez-vous des poissons, ajouta-t-elle en ricanant.

- Pourquoi me dites-vous ça ?

- Á cause des arêtes…

- Ah, oui… Je vois que les nouvelles vont vite.

- Vous savez, on se dit presque tout, avec Laure.

- Ah ? Vraiment ? Eh bien, c’est gentil de me l’apprendre. Et je tâcherai de me souvenir que tout est dans le presque.

- Quoi ?

- Non, rien.

La lolita s’éloigna à petits pas, tout en coinçant les écouteurs dans ses oreilles avant de remettre le baladeur en marche. Elle se déhanchait comme un sex-symbol à l’attention de Robin Dubois, qui l’accompagnait d’un regard nostalgique.

Soudain elle se pencha en avant pour ajuster l’une de ses sandalettes. Il écarquilla les yeux et ouvrit la bouche : Laurence n’avait donc pas menti. Enfin, il lui semblait bien. Il n’en était pas vraiment sûr. Elle était déjà à quelques mètres de lui. Mais son cerveau transmettait immédiatement le message. Et le sang affluait en un point précis de sa personne. La scène ne dura pas plus de trois secondes. Laurence disparut aussitôt dans la foule.

Fesses et mains collées sur le rebord de la vasque, jambes légèrement écartées, Robin semblait statufié tel un esclave priapique soutenant la fontaine. C’est une sacré coquine, se dit-il. Il va falloir que je me méfie… Je suis un homme si faible…

Robin Dubois sortit de sa pétrification décorative et s’anima lentement, d’abord à petits pas, puis accélérant la cadence à mesure que son imagination le conduisait. Il marchait en observant les passants, mais ne voyait plus que des femmes autour de lui. Des créatures érotiques toutes aussi désirables les unes que les autres. Il lui semblait même que certaines d’entre elles le regardaient d’un air entendu, un sourire lubrique aux lèvres… Peut-être que si j’en abordais une… Peut-être qu’elle voudrait… Là, immédiatement… Mais tu délires, allons, le rappela à l’ordre sa conscience.

Une fois chez lui, Robin Dubois ouvrit une boîte de sardines qu’il avala avec un morceau de pain, puis vida le quart d’une bouteille d’eau minérale. Ensuite il se lava les dents et se doucha afin de se rafraîchir.

Couché dans l’obscurité de sa chambre, nu et encore tout ruisselant, Robin songeait à Laure Narjac. Il imaginait un scénario érotique dans lequel elle venait au rendez-vous, habillée d’une robe légère qu’il troussait gentiment durant un tendre baiser, puis ils allaient chez lui, puis elle se déshabillait et, tandis qu’il caressait du regard ses seins nus dressés vers lui, elle faisait glisser sa jolie culotte blanche en dentelle le long de ses jambes interminables, et puis elle s’offrait à lui… Alors que Robin s’adonnait à de savantes caresses, une autre image, plus précise, s’incrusta brusquement dans l’écran de sa mémoire et il délaissa Laure pour Laurence. Sa main s’activait nerveusement tandis qu’il fantasmait sur cet objet du désir, jusqu’à l’effleurer du bout des doigts, le baiser sur toute sa rondeur, le lécher à l’intérieur, et le pénétrer lentement… Ça faisait si longtemps qu’il n’avait pas fait l’amour avec une femme… Et sa main ne voulait plus s’arrêter…

 

{…}

 

Rue des Blanchers 

La pendule du coin cuisine indiquait midi. Robin Dubois, attablé devant son cahier à spirale, relisait pour la énième fois la première phrase de son roman en espérant que la suite s’annoncerait en suivant. Mais l’inspiration ne coulait pas aussi facilement que l’encre de son stylo. Il avait beau promener son regard sur les murs, fixer le sol ou le plafond, détailler les meubles, le vide l’entourait avec plus de présence que n’importe quel objet contingent. Mais qu’est-ce que j’essaie de faire, au juste ? se demanda-t-il.

L’écriture, lui répondit aussitôt sa conscience, est une sorte de catharsis par laquelle un écrivain remplit le vide qui l’entoure.

C’est ça, se dit-il. Je dois me vider. Vider ce nœud central provoqué par toutes ces inconnues que je n’ose pas aborder et, quand bien même, que je ne pourrais pas toutes connaître intimement… Il me faut disserter du besoin engendré par cette attirance physique et de la douleur de ne pouvoir le satisfaire… Souligner mes difficultés relationnelles avec les hommes en général et avec les femmes en particulier… Exprimer mon mutisme… Comprendre mon immobilisme… Expliquer cette souffrance de l’inaction qui conduit à la transparence de soi, à l’inexistence… Et puis ensuite aborder le danger de cette virtualité que constituent mes rêveries… Révéler la misère inextricable de ce nœud central de mon existence…

Mais comment veux-tu parler de ces choses-là en restant sincère, alors que tu viens justement de rencontrer une femme bien réelle ? questionna sa conscience.

Mais l’un n’empêche pas l’autre, répondit-il. On peut très bien savoir parler de la solitude tout en étant très entouré. Et ce n’est pas parce que l’on vit avec quelqu’un que l’on n’est plus seul… Et puis Laure, je l’ai peut-être rencontrée physiquement, mais pour le moment, je n’ai pas eu trop de chance. On peut même dire que notre relation est en train de s’installer dans une sorte de virtualité… Et cette situation peut justement servir à faire le lien avec mon point de départ…

Robin bouillonnait subitement d’idées. Mais comment les exprimer à la hauteur de sa première phrase ? Les mots qu’il désirait lui faisaient toujours défaut. Et voilà comment il s’enfonçait davantage dans les tourments de la création, se retrouvant avec des pensées encombrantes dont il ne savait que faire ni se défaire.

La sonnerie du téléphone le tira brusquement du gouffre. Elle retentissait comme un appel raisonnable et réconfortant de la réalité. Jetant un œil reconnaissant sur le combiné, Robin Dubois posa son stylo et se sentit soudain plus léger. Á présent, la pensée de Laure Narjac occupait moelleusement son cerveau. Il ne lui restait plus qu’à décrocher. Tout simplement.

Et il ne s’était pas trompé. La voix grave de la jeune femme s’infiltrait langoureusement par son oreille pour distiller du bien être dans tout son corps. Aussi en fut-il vivement ému.

- Je suis vraiment désolée pour hier soir, s’excusait-elle.

- Pas tant que moi.

- J’ai eu un contretemps au dernier moment. J’ai bien essayé de vous prévenir, mais vous étiez déjà parti. Et je n’ai pas osé laisser un message.

- Ce sont des choses qui arrivent. En tous cas, c’est gentil de m’avoir envoyé votre sœur.

- C’est elle qui s’est proposée.

- Eh bien, c’est sympathique de sa part.

- Oui. Mais c’était aussi intéressé.

- Que voulez-vous dire ?

- Elle est très curieuse. Et comme je n’ai pas résisté à l’envie de lui narrer notre rencontre, j’imagine qu’elle voulait voir à quoi ressemble un rescapé…

- Je vois. J’ose espérer qu’elle n’a pas été déçue.

- Je ne pense pas. Et vous ?

- Comment ça ?

- Comment la trouvez-vous ?

- Votre sœur est charmante.

- Je veux dire physiquement…

- Votre sœur est une jolie femme. Elle est jeune, intelligente, attirante, mais c’est vous que je désire. Vous êtes rassurée ?

- Oui. Robin, j’ai très envie de vous revoir.

- Et moi donc, Laure… Avez-vous réussi à vous libérer ?

- Je vais régler ça demain.

- C’est une décision définitive ?

- Bien sûr. Et mûrement réfléchie.

- C’est toujours délicat de faire ce genre de chose…

- Oui. D’autant que ça ne m’est pas arrivée souvent. Alors je ne sais pas trop comment faire. Ça me paraît si difficile. J’en connais pourtant qui ne s’embarrassent pas de manières… Tenez, ma sœur, par exemple…

- Elle a l’air d’avoir du caractère, effectivement.

- Oh oui. Pour ça… Je n’ai pas de soucis à me faire.

- Vous n’avez qu’à l’envoyer à votre place.

- Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude.

- Et puis il y a des choses qu’il faut savoir faire soi-même.

- Exactement.

- Moi aussi j’ai du mal à quitter. C’est à chaque fois un drame. Je n’aime pas faire mal.

- Eh bien ça nous fait un point commun.

- J’espère que nous ne serons pas un jour confrontés à ce problème…

- Nous venons tout juste de nous rencontrer et vous songez déjà à la séparation ? C’est encourageant…

- Désolé… Je suis un indécrottable pessimiste. Vous avez raison. Prenons le temps de faire les choses.

- Je…

- Oui ?

- Quelqu’un frappe à la porte. C’est sans doute ma sœur qui a oublié ses clefs. Ça ne serait pas la première fois. Attendez, je vais ouvrir…

- Mais je vais vous laisser…

- Pourquoi ? Ça y est… J’ouvre…

- Non, mais…

- Et j’avais raison. C’est Laurence. Alors, tu as oublié tes clefs ? J’en étais sûre. C’est exactement ce que je vous disais… Allô ? Vous êtes toujours là ?

- Oui, mais…

- Curieuse.

- Quoi ?

- Non, je parlais à Laurence. Elle veut savoir si c’est vous.

- Salut, Robin ! Alors, vous avez mangé du poisson, ces jours-ci ?

- Idiote. Lâche ce portable.

- Ecoutez, Laure, je vais vous laisser, là…

- J’espère que ce n’est pas elle qui vous fait fuir ?

- Pas du tout. Mais vous savez, moi, le téléphone…

- Ce n’est pas votre truc.

- Pas vraiment.

- Mais je peux quand même vous donner mon nouveau numéro de portable ? Je viens juste de le recevoir et…

- Oui, bien sûr.

- Vous n’êtes pas obligé, vous savez…

- Donnez-le moi. Attendez, je vais prendre de quoi noter… ça y est. Je vous écoute.

- Vous allez voir, il est facile à retenir. Alors, c’est le 06 60 05 50 00

- C’est noté. Si je l’avais eu hier soir, j’aurais pu vous appeler.

- Et ça vous aurait évité de m’en vouloir de vous avoir posé un lapin.

- Je ne vous en ai pas voulu, Laure.

- Même pas un tout petit peu ?

- Pas du tout. Et j’ai hâte de vous revoir.

- Moi aussi.

- Alors ? Quand ?

- Eh bien…

- Ce soir ?

- Ce soir, c’est impossible. J’ai un rapport à terminer pour demain.

- Alors demain soir ?

- Cette fois-ci, je crois que vous allez m’en vouloir…

- Mais non, pourquoi ?

- Je suis vraiment confuse, mais je dois m’absenter quelques jours pour mon travail. Je pars demain soir pour présenter ce rapport, et…

- Pas de problème. J’attendrai le temps qu’il faudra.

- Merci. Vous êtes quelqu’un de compréhensif.

- Vous n’avez pas à me remercier, Laure. Et vous verrez que j’ai d’autres qualités…

- Je n’en doute pas.

- Vous rentrez quand ?

- Je reviens à Toulouse en fin de semaine.

- Parfait.

- Je vous rappellerai dès mon retour. D’accord ?

- D’accord. Alors à bientôt, Laure.

- Je vous embrasse.

- Moi aussi.

 

Rue des Potiers

Il faut qu’on parle, lui avait-elle soudain lâché, après un moment de silence. Il avait traduit par nous n’avons plus rien à nous dire. Et ne savait plus quoi lui répondre. Laure en avait profité pour lui dire à demain et couper la communication.

Le combiné de téléphone encore collé à l’oreille, il se regardait dans le miroir de l’entrée, détaillant tout d’abord son visage, puis se reculant pour apprécier sa silhouette. Son reflet n’était pas complaisant : le caleçon blanc flottait autour de ses jambes maigres, son ventre s’arrondissait légèrement et deux bourrelets débordaient déjà de ses hanches. Écoeurant, se dit-il en raccrochant.  

Ensuite il se précipita dans la chambre pour enfiler prestement un jean délavé et une chemise blanche assez ample, puis il revint se planter devant le juge-miroir. Un sourire de satisfaction conclut l’inspection. Il fit une pirouette et, fixant de nouveau son reflet, s’invectiva :

Pauvre lâche ! Tu aurais pu te douter qu’elle finirait par l’apprendre. Je parie même que c’est la petite allumeuse qui lui a tout raconté… Alors ? Pourquoi tu ne lui en as par parlé ? Oui. Je sais. Tu vas me dire que ça n’aurait servi à rien. Que le mal était fait. Que sa décision était certainement déjà prise. Et qu’il n’existe pas de raisons justifiant que l’on aime, mais seulement qui en dissuadent… Mais qu’est-ce que tu croyais ? Tu pensais vraiment que Laure allait te pardonner ? Que le temps lui ferait oublier ce que tu as fait ? Grand naïf, va !

Depuis cette histoire, il avait pourtant essayé plusieurs fois de reprendre contact pour s’expliquer. Mais il tombait toujours sur le répondeur de Laure Narjac. Il avait beau lui laisser des messages, elle ne le rappelait jamais. Quant à son téléphone portable, elle avait dû certainement changer d’opérateur, puisque le numéro n’était plus valable. Et quand il avait le courage de passer la voir, de sonner à l’interphone, c’était toujours la petite allumeuse qui répondait pour dire que sa sœur était absente. Alors il n’insistait pas. Il se mordait les lèvres et faisait semblant de la croire. Patience, se répétait-il.

Il ne se résignait pas à perdre une femme telle que Laure. Elle représentait l’idéal féminin pour un cadre supérieur comme lui, qui souhaitait tant faire bonne impression en société. Il avait travaillé dur pour en arriver là. Alors il estimait mériter le meilleur de tout : une femme de rêve, des voitures de luxe, un appartement en ville, une maison en bord de mer et un chalet à la montagne, des vêtements de couturiers célèbres, des voyages en avion ou bien par bateau jusqu’à des contrées lointaines et exotiques, restaurants et clubs à la mode, toute la technologie dernier cri à disposition, etc. Et même s’il devait pour cela vivre au-dessus de ses moyens. Alors il se disait que Laure ne pouvait pas abandonner ce genre de vie. Qu’elle finirait bien par le rappeler. Par lui pardonner.

Un jour, s’imaginant qu’elle accepterait de lui parler rien qu’en le voyant, il s’était garé à quelques mètres de chez elle, sur l’étroit trottoir de la rue Temponières, au grand dam des passants, et avait dû faire quatre ou cinq fois le tour du pâté de maison pour éviter les amendes des policiers municipaux. Il l’avait guettée pratiquement toute la journée. Finalement, en fin d’après-midi, il avait réussi à la coincer alors qu’elle sortait faire quelques courses, mais plus il s’excusait de force, plus elle se débattait en haussant la voix. En désespoir de cause, il avait battu en retraite. La rage au ventre. Des insultes au bord des lèvres. C’était la dernière fois qu’il faisait une tentative de rapprochement.  

Quel gâchis, se dit-il en s’appuyant au mur du couloir. Une si belle femme… Intelligente, cultivée et tout… Et avec un corps superbe… Des images lui venaient tumultueusement en mémoire : Laure en robe moulante, ondulant avec grâce dans un cocktail… Laure en jupe courte, sagement assise sur le canapé en face de lui… Laure en maillot de bain, sortant des flots comme une Vénus… Laure en petite culotte, déambulant dans son appartement… Laure nue, étendue sur son lit et prête pour l’amour…

Et brusquement, il se souvint de la dernière fois qu’ils avaient fait l’amour… Il avait tant insisté que c’en fût pathétique. Laure avait accepté uniquement pour avoir la paix et pouvoir s’en aller ensuite. Mais elle n’avait pas bougée. Les bras le long du corps, les yeux fermés et la tête tournée sur le côté pour échapper à son souffle, elle avait attendu qu’il jouisse minablement. Dans un petit cri ridicule.

Le désespoir de son égoïsme lui avait fait occulter cette absence d’être. Puisqu’elle ne le repoussait pas, pourquoi se poser des questions encombrantes qui feraient automatiquement retomber son excitation ? Mais juste après, comme soudain pincé par des remords, il lui avait murmuré de plates excuses à l’oreille. Trop tard. Le mal était fait.

Ensuite Laure s’était habillée en silence tandis qu’il gisait sur le lit comme un corps sans vie. Juste avant de partir, elle lui avait dit : Je sais tout. J’espérais au moins que tu aies le courage de m’en parler. Il vaut mieux qu’on ne se voie pas pendant un certain temps. Il faut que je réfléchisse.      

C’est toujours pareil avec toi ! s’exclama-t-il en se redressant au milieu du couloir. Tu fais le con, et après tu t’excuses en pensant que ça va se tasser. Mais tu te trompes, mec… Pourquoi crois-tu qu’elle s’est soudain décidée à te téléphoner alors qu’elle refusait jusqu’à présent de te parler ? C’est parce qu’elle a réfléchi, tiens ! Et cette fois, pauvre naze, c’est la fin. Tu peux en être sûr. Voilà. Et maintenant ? Qu’est-ce que tu comptes faire ? se demanda-t-il tandis que des larmes d’amertume lui brouillaient les yeux. Te soûler la gueule, pour respecter la tradition ? La sueur dégoulinait sur son front. Il enleva violemment sa chemise, la roula en boule et la jeta sur le parquet.

Dans le salon, son regard mouillé se posa sur la table roulante qui faisait office de bar. Il fut pris de frénésie et la poussa vers le fauteuil où il s’affala, détaillant les bouteilles avec dégoût. Il en saisit une au hasard et s’envoya une longue gorgée de whisky. Ça lui brûlait l’estomac, mais comme il ne ressentait pas immédiatement l’effet recherché, il recommença l’expérience une deuxième fois. Il attendit quelques minutes. La bouteille à la main pour recommencer si nécessaire. Les yeux vides. Les pensées errantes. Puis il ingurgita une troisième rasade. Mais il recracha aussitôt cette goulée de trop et reposa brutalement la bouteille. Le malheureux n’en pouvait déjà plus. Une sournoise envie de vomir lui remontait à la gorge.  

     Il se leva avec peine et se dirigea vers les toilettes en titubant. Agenouillé devant la cuvette, il déversa un moment son trop plein d’ivresse, puis sa bile.

Tu sais bien que tu ne supportes pas l’alcool, se reprocha-t-il. Il ne faut pas jouer les héros quand on n’en a pas la carrure… Pauvre con… Mais pour qui tu te prends, au juste ?

Il pensait tout pouvoir se permettre parce qu’il roulait dans une belle voiture, sapé comme un jeune patron dynamique et branché. Parce qu’il amenait Laure dans des restaurants chics et à la mode. Mais il n’avait rien compris à cette femme. Laure n’est pas un mannequin que l’on sort dans les soirées mondaines pour le faire défiler. Elle ne vit pas dans l’artifice et le superficiel. La frime et le fric ne comptent pas pour elle. C’est une femme avec des pensées et des sentiments. Et lui, les seules pensées qui l’habitent se comptent sur la base de 10. Des chiffres. Voilà à quoi il pense toute la journée. Voilà toutes ses réflexions. Et pour les sentiments, ce n’est pas mieux. Á force de vouloir toujours se montrer plus fort que les autres, il passe pour un indifférent. Ah ça, pour lui faire des cadeaux, il n’était pas pingre. Mais pour lui offrir les mots qu’elle attendait, là, il n’avait plus les moyens. Et il ne faisait jamais d’efforts en ce sens. Alors forcément, il a fini par la décevoir. Elle a découvert sa véritable personnalité.

Je me demande comment tu as pu séduire ce genre de femme et lui plaire, se dit-il dans un instant de lucidité. Qu’est-ce qu’elle a trouvé en toi d’aimable ? Hein ? Tu veux que je te dise ? Tu ne la méritais pas. Voilà la vérité. Tu es un putain d’égoïste…  

Il se releva péniblement et se pencha sur le lavabo pour se laver la bouche, d’abord avec de l’eau, puis avec du dentifrice. Ensuite il se regarda un moment dans le miroir. Et maintenant ? s’interrogea-t-il. Je vais m’attrister sur mon sort ? Non, je ne vais pas tomber aussi bas, quand même… Il faut que je me reprenne. Si elle croit que je vais la supplier à genoux, lui faire une scène à la con, elle se fourre le doigt dans l’œil. Et bien profond ! Je déteste l’étalage… Je vais rester digne. Froid. Et même cynique… Ouais, ça, je sais faire… Et c’est puissant, le cynisme. C’est la marque du maître…

 

{…}  

 

 Rue Temponières

Après avoir visité une amie et fait quelques courses pour la semaine, Laure fut de retour chez elle en fin d’après-midi. La voix suave de la pianiste Eliane Elias lui parvenait des haut-parleurs du salon. C’était le disque que sa sœur lui avait offert pour son anniversaire. Aussi s’arrêta-t-elle un instant devant la double porte vitrée restée ouverte.

Un inconnu âgé d’une trentaine d’années était assis auprès de sa soeur et lui faisait la conversation. Laure posa son panier et entra dans la pièce sans un mot. Laurence l’aperçut la première et se leva d’un bond – aussitôt imitée par l’homme - pour lui entourer la taille le temps des présentations :

- Je te présente Roman… Un ami qui est passé me rendre visite. Roman, voici ma sœur.

L’homme dévoila son sourire de séducteur et saisit avidement la main que lui tendait Laure, tout en en la fixant profondément dans les yeux. Un regard impudique, chargé d’ambiguïté, que la jeune femme n’appréciait pas trop. Aussi retira-t-elle vivement sa main. Roman sentit le malaise et essaya de rattraper le coup :

- Je suis vraiment heureux de me retrouver en face d’un écrivain aussi célèbre que vous. Sachez que j’ai adoré votre premier livre. Il est un condensé de tout ce qu’un auteur rêve d’écrire un jour. J’attends avec impatience le suivant.

- Merci, répondit-elle froidement. Mais je ne suis pas aussi célèbre que vous le prétendez. Et il n’est pas certain que le suivant soit publié.

- Allons ! Et pourquoi ne le serait-il pas ? Je reconnais bien là votre style franc et sans concessions. Permettez-moi de vous dire que votre modestie n’a d’égal que votre talent.

- Roman est un grand amateur de romans, pouffa Laurence.

- Oui. C’est vrai que je lis beaucoup. Mais mes connaissances en littérature romanesque sont limitées. Je m’intéresse surtout aux livres qui racontent des histoires d’amour, dans lesquelles les héros sont les derniers des romantiques, vous voyez ? Je suis passionné par les relations entre les hommes et les femmes…

- Je vois, coupa Laure, visiblement indifférente à ces propos.

- Alors ? De quoi va traiter votre prochain ouvrage ? demanda-t-il en espérant s’accrocher quelque part.

- Ma sœur aime pas parler de ce qu’elle écrit tant que c’est pas terminé, répondit Laurence.

- C’est tout à fait compréhensible, s’agrippait-il désespérément. D’ailleurs tous les grands écrivains réagissent ainsi.

- Alors vous êtes un ami de ma sœur ? interrogea Laure d’un air méfiant.

- Eh bien…

- Sans vouloir vous vexer, il me semble que vous êtes un peu âgé pour faire partie de ses amis.

- Ça compte pas l’âge, en amitié, gémit la lolita en pressant le bras de sa soeur.

- Ça dépend de ce que l’on prétend faire ensemble, répondit Laure.

Les bras croisés, elle plantait dans les yeux de Roman ses rayons de glace. L’homme s’efforçait d’offrir son plus beau sourire. Mais seule Laurence était sous le charme. Elle l’invita à se rasseoir dans le fauteuil. Lui cherchait désespérément quelque chose d’intéressant à dire, s’évertuant à garder le buste droit et la tête haute. Laurence attrapa Laure par la main et l’entraîna sur le canapé. Puis elle essaya de détendre l’atmosphère :

- Vous savez, ma soeur m’aime beaucoup. Alors c’est normal qu’elle s’inquiète pour moi.

- Mais je comprends très bien. Ne vous en faites pas. Elle ne fait que son devoir. Et c’est tout à votre honneur, mademoiselle Narjac.

Laure, qui ne souhaitait pas faire de la peine à sa soeur, n’avait pas pour autant l’intention de se lancer dans une discussion effrénée avec cet homme qui lui était si antipathique. Aussi se contentait-elle de regarder le panorama par la fenêtre. Roman décida alors de jouer sa dernière carte :

- Figurez-vous que je suis moi-même employé par les romanciers… Et par une incroyable coïncidence, je me suis trouvé en relation avec une personne de votre connaissance qui cherche à se faire publier.

- Ah ? dit Laure, d’un ton qui révélait toute son indifférence.

- Oui, reprit Roman sans se décourager. Il s’agit de monsieur Robin Dubois.

Laure planta ses lames dans les prunelles de Laurence qui, subitement envahie par un sentiment de culpabilité, avoua :

- C’est moi qui lui en ai parlé. Il voulait savoir si tu avais un petit ami et s’il était aussi écrivain. C’est pour ça qu’il m’a demandé son nom. Pour savoir s’il le connaissait…

- Oui. Pardonnez mon audace, je sais que ça ne me regarde pas. Mais j’étais curieux de savoir si une belle femme comme vous, en plus d’être un bon écrivain, était aussi chanceuse en amour. C’était par intérêt sociologique, voyez-vous…

- Ben voyons ! le coupa Laure en le transperçant de son regard le plus froid.

- Saviez-vous que j’ai entrepris une collaboration avec ce monsieur ?

- Non, répondit-elle d’un ton sec. Veillez m’excuser, mais j’ai du travail.

Elle se leva brusquement, traversa la pièce et, se saisissant du panier, prit la direction de la cuisine.

- Je reviens, dit Laurence à son visiteur.

- Mais je vous en prie, répondit Roman tout en se disant que l’affaire n’était pas gagnée.

Laure était en train de répartir les courses entre les placards et le réfrigérateur. La lolita, qui cherchait ses mots pour se faire pardonner, commença par lui offrir son aide tandis que ses pensées défilaient à tout allure. Laure ne fit aucun commentaire pendant une bonne minute, et semblait même l’ignorer. Mais brusquement :

- Regarde ce que tu fais, voyons ! lui lança-t-elle.

- Ah oui… reconnut Laurence en enlevant le paquet de gâteaux qu’elle venait de placer dans le réfrigérateur.

Les deux sœurs se regardèrent un instant, et finalement pouffèrent de concert.

- Allez, dit Laure. Retourne au salon. Je n’ai pas besoin de toi.

La lolita ne se fit pas prier et rejoignit son visiteur, qui commençait à se demander s’il ne ferait pas mieux de s’en aller.

- Tout va bien ? s’enquit-il.

- Oui oui, répondit Laurence au moment même où le disque s’arrêtait.

Elle le rangea dans son boîtier, puis introduisit dans le lecteur un c.d. de Bebel Gilberto. Ensuite elle s’assit près de Roman et la discussion repartit doucement. Ils parlèrent de choses et d’autres sans faire allusion à ce qui venait de se passer. Á un moment, ils s’interrompirent lorsque Laure s’installa devant son ordinateur portable, dans le bureau séparé du salon par une double porte vitrée.

- Elle travaille à son roman, commenta Laurence.

- Bien, bien… Savez-vous si elle a déjà trouvé tous ses personnages ? Ne lui en manquerait-il pas un, par hasard ?

- Oh, mais je vous l’ai déjà dit. Elle parle jamais de son livre avant la publication. Laure est quelqu’un de super discret.

- Je vois…

- Vous savez, pour tout à l’heure… eh bien je regrette de vous avoir parlé de Robin Dubois. C’est le domaine privé de ma sœur, vous comprenez ?

- Tout à fait. J’en prends bonne note.

- C’est quoi cette collaboration, au juste ?

- Hé ! hé ! Petite curieuse…

- Oh ! vous êtes pas obligé de m’en parler, si vous en avez pas envie. Je m’en fiche, après tout.

- Allons, ne faites pas votre boudeuse… Je veux bien vous résumer de quoi il s’agit. Voyez-vous, à force d’être resté longtemps au service d’un même genre d’histoires, je ne me surprends plus. Et l’ennui me ronge, dit-il en se levant pour effectuer quelques pas, une main dans la poche de son pantalon et l’autre incarnant ses mots dans l’espace. J’ai envie de penser autrement, d’agir différemment, de connaître d’autres vies. J’ai besoin de changer de lieux… Et j’ai découvert chez l’écrivain en herbe qu’est ce monsieur Dubois une philosophie de l’écriture radicalement différente de ce que je connaissais jusqu’ici. Quelque chose de neuf, de frais et de terriblement intéressant… Grâce à Robin Dubois, mon talent va pouvoir enfin s’exprimer différemment. Voilà.

Il vint se rasseoir près de Laurence et la couva de son regard séducteur.

- Alors il va vous écrire une histoire ?

- Eh bien, pour le moment nous sommes en pourparlers. Mais je ne peux pas en révéler davantage. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?

- Oui.

- Dites-moi. Nous pourrions peut-être retourner prendre le soleil sur les berges de la Garonne, comme l’autre fois. Qu’en pensez-vous ? murmura-t-il en lui caressant une cuisse avec le bout de ses doigts.

Laure leva la tête au même moment et vit la scène. Elle n’appréciait pas du tout ces familiarités. Aussi décida-t-elle d’interrompre leur tête à tête en entrant brusquement dans la pièce. Laurence sursauta tandis que le séducteur reprit ses distances.

- Il va bientôt être l’heure de passer à table. Nous n’allons pas vous retenir plus longtemps, monsieur. Votre femme doit certainement vous attendre…

- Je ne suis pas marié.

- Alors votre chien, peut-être.

- Je n’ai pas d’animaux. Et pas plus de plantes vertes que de fleurs en pot! Ces choses-là sont l’affaire des femmes… Et pour le moment, hélas, je n’en ai pas une seule pour illuminer ma vie.

- Et si on le gardait pour souper ? proposa Laurence.

La mine réjouie du visiteur fut la goutte de trop. Les mains sur les hanches, Laure fronça les sourcils en la transperçant du regard. La lolita comprit et n’insista pas. L’homme sentait que la situation devenait délicate et qu’il serait raisonnable de s’en aller au plus vite. Aussi se leva-t-il aussitôt en leur adressant un sourire gêné.

- Merci de votre invitation, Laurence. Mais je me souviens tout à coup d’une affaire urgente à régler. Une autre fois, peut-être…

- C’est ça, conclut Laure en lui montrant le couloir. Je vous raccompagne.

- Eh bien… Peut-être à bientôt.

- Á bientôt, répondit Laurence.

Laure l’attendait déjà devant la porte ouverte. Mais cette fois-ci, elle ne lui tendit pas sa main.

- Au revoir, mademoiselle Narjac. Je suis heureux d’avoir fait votre connaissance.

- Moi pas, répondit-elle en lui claquant la porte au nez.

Laurence s’était réfugiée dans la cuisine et se pressait de mettre la table. Laure se planta devant-elle, les bras croisés.

- Je n’aime pas du tout ses façons.

- Ben quoi ?

- Je vous ai vus, tout à l’heure… Tu ne devrais pas te laisser tripoter comme ça par le premier venu.

- Mais ? Il me tripotait pas.

- Et sa main sur ta cuisse ?

- J’ai même pas fait attention.

- Eh bien tu devrais faire attention à ce genre de choses avec les hommes. C’est très pratique pour savoir qui ils sont.

- Mais je le connais…

- Depuis combien de temps ?

- Oh… Un mois, peut-être…

- M’ouais. Si tu veux mon avis, tu devrais t’en méfier. Je ne le sens pas du tout, ce mec.

- Jalouse. Pour une fois que je te pique pas un des tiens…

Laurence se mordit les lèvres. Ces mots lui avaient échappé. Elle n’avait pas du tout eu l’intention de blesser sa sœur. Et cette expérience qu’elle croyait enterrée tout au fond de sa mémoire, parce que c’était un mauvais souvenir, refit brusquement surface. Aussitôt un sentiment de culpabilité l’empourpra jusqu’aux oreilles. Laure comprit immédiatement de quoi il retournait et ne releva pas la réflexion.

- Je ne suis pas jalouse. Sache que celui qui m’intéresse, à présent, c’est Robin. Mais c’est mon affaire. Cela ne regarde personne d’autre. Compris ?

- Oui.

Laurence fut soulagée que sa sœur ne rebondisse pas sur sa gaffe. Cette histoire faisait partie du passé et elles avaient convenues de ne plus en parler. Mais la curiosité tenaillait les pensées de la lolita. Elle voulait savoir si le protagoniste principal était encore d’actualité ou bien en instance de disparaître définitivement de leur vie.

- Tu as l’intention de manger de la soupe ? demanda Laure en ricanant.

- Non. Pourquoi tu me demandes ça ?

- Parce que tu as sorti des cuillères.

- Décidément…

- Je ne te le fais pas dire.

- Et avec l’autre…, se risqua Laurence, c’est finit ?

- Oui.

- Tant mieux.

- Laure ?

- Quoi ?

- Je t’aime beaucoup, tu sais ?

Laure ouvrit ses bras et la lolita vint s’y lover en lui entourant la taille. Elles restèrent un moment ainsi sans rien dire, souriant dans leur coin, à goûter simplement le plaisir de s’enlacer tendrement. Mais rapidement des pensées assaillirent Laurence. Que devait-elle faire avec Roman : coucher ? pas coucher ? Tandis que sa soeur pensait à Robin et se disait qu’elle devrait lui téléphoner au plus vite pour lui annoncer qu’elle se sentait enfin libre, et qu’elle était prête pour une nouvelle aventure.

Laissant Laurence s’occuper du repas, Laure s’isola dans son bureau pour téléphoner à Robin. Elle s’enfonça confortablement dans son fauteuil pivotant et posa ses pieds nus sur le radiateur en fonte fixé sous la fenêtre. Á l’autre bout du fil, la sonnerie retentit deux fois avant qu’on ne décroche.

- Robin ?

- Oui.

- Bonsoir. C’est Laure.

- Bonsoir, Laure. Je vous avais reconnue. Comment allez-vous ?

- Ça va. Et vous ?

- Eh bien, ça me fait plaisir de vous entendre.

- Je ne vous dérange pas trop ?

- Bien sûr que non, voyons. J’attendais avec impatience votre coup de fil. Alors, quoi de neuf ?

- Je vous appelle pour vous dire que c’est fini…

- Hein ?

- Avec l’autre…

- Ah… Vous m’avez fait peur… Je pensais que vous parliez de nous.

- Ha ! ha ! ha ! Comment voulez vous finir quelque chose qui n’est pas encore commencée ?

- C’est bien ce qui m’embêtait… Et… ça s’est bien passé ?

- Oui. Finalement c’était beaucoup moins difficile que je ne le pensais. En fait, je me suis débrouillée pour faire ça le plus vite possible. Et… enfin, voilà... Je me sens beaucoup mieux.

- Bon. Et maintenant ? Qu’est-ce que vous proposez ?

- On pourrait peut-être reprendre là où nous nous étions arrêtés…

- Avec joie. Et j’espère que cette fois-ci nous ne serons pas dérangés.

- Oui…

- Quand voulez-vous ? Ce soir ?

- Non, pas ce soir. Ne m’en veuillez pas, mais je voudrais me coucher tôt. Je suis un peu fatiguée. Et puis je voudrais faire le vide…

- Oui. Je comprends. C’est peut-être un peu trop tôt… Mais je sais être patient. Alors demain ?

- Je suis vraiment désolée, mais demain je ne serais pas disponible.

- Ah…

- J’ai très envie de vous voir, Robin. Mais j’avais déjà prévu de passer la soirée avec des copines et…

- Une soirée entre filles, quoi.

- Voilà. Et je ne peux pas annuler. Elles me feraient la gueule.

- Pas de problème. Je ne veux surtout pas vous fâcher avec vos copines.

- C’est gentil. Mais on peut se voir après-demain, si vous voulez ?

- D’accord. Mais cette fois-ci, c’est moi qui fixe le rendez-vous.

- Comme vous voudrez.

- Sur les berges de la Garonne, ça vous dit ?

- D’accord. Mais à quel endroit exactement ?

- Eh bien… face à l’Hôtel Dieu, par exemple.

- D’accord. Á quelle heure ?

- En milieu d’après-midi, ça vous va ?

- Oui.

- Alors disons vers quinze heures, c’est bon ?

- Parfait.

- Laure…

- Oui ?

- Moi aussi j’ai très envie de vous voir.

- Eh bien ça nous fait un point commun.

- Je pense à vous tout le temps. Je vous imagine dans mes bras et… Bon ! Je préfère m’arrêter là, parce que ça risque de devenir un peu trop érotique…

- Et je ne vais pas en dormir de la nuit, dit-elle en pouffant.

- Ah, si seulement vous pouviez rêver de moi…

- Pourquoi pas. Mais franchement, je vous préfère en vrai.

- Oh oui ! Le contact physique, c’est si bon…

- Oui… Au fait ! En parlant de contact physique… Connaissez-vous un certain Roman ?

- Si vous faites allusion à un olibrius bavard qui s’incruste chez vous dès que la porte est ouverte, je l’ai vu une fois, oui. Et ça m’a suffit.

- D’accord… Eh bien je pense que la description correspond. Il était ici, tout à l’heure.

- Aïe… Et il vous a touchée ?

- Non. Certainement pas. Il m’a dit que vous étiez en collaboration pour un travail.

- N’importe quoi ! Il est gonflé, ce mec. Ma collaboration avec cet énergumène se résume à une porte sur le nez.

- Eh bien ça nous fait un autre point commun parce que je l’ai pratiquement mis à la porte.

- Bravo.

- Je ne supporte pas ses manières.

- Moi non plus.

- Ma sœur me l’a présenté comme un ami, mais je ne sais pas exactement jusqu’à quel point…

- Oui, je vois.

- Et comme elle n’en fait qu’à sa tête, franchement, je préfère ne pas le savoir.

- Je comprends.

- Enfin… Laurence est une fille intelligente. Je pense qu’elle ne va pas tarder à comprendre que ce mec est inconsistant.

- Bien sûr. Ne vous en faites donc pas pour elle.

- Bon… Eh bien… On se voit après-demain ?

- Oui…

- Je vous embrasse.

- Et moi donc…  

 

{…}

 

Rue Tolosane 

Ma carrière pour une femme ! s’écria-t-il en ricanant.

Roman était rentré depuis une bonne heure. Allongé sur le lit, il attendait Lorette avec impatience. Il était rempli de ces envies qu’un homme trop chargé de testostérone a du mal à contenir démesurément. Et tout dans cette chambre lui rappelait au souvenir de la soubrette : une robe courte (qui la rendait si sexy lorsqu’elle l’enfilait) pliée sur le dossier de la chaise, des escarpins (dont les talons rehaussaient le galbe de ses mollet) qu’elle portait les jours de congés, la bretelle pendante d’un soutien-gorge coincée dans le tiroir de la commode, mais surtout le parfum entêtant qui émanait de l’oreiller. Cette fragrance l’enivrait chaque fois qu’il embrassait Lorette… Mais il devait essayer de penser à autre chose afin de calmer sa turgescence, car la bonne tardait à terminer son service et cette attente insoutenable pouvait fort bien se prolonger.  

En effet, madame Simone de La Bignolle, comme tous les samedis soirs, recevait quelques amies à souper. La soubrette dut d’abord desservir la table, puis servir le café avec des gâteaux secs au salon (où ces dames s’étaient installées pour faire une belote) avant d’aller nettoyer l’office. Ensuite elle était sensée y attendre que sa patronne la sonne soit pour rapporter d’autres pâtisseries, soit pour servir des boissons à ses invitées, et ce jusqu’à leur départ où elle devait apporter leur châles en cachemire et autres cache-cœurs en soie.

Roman trompait son attente en faisant le bilan de son parcours. Et se lamentait des vagabondages auxquels il était soumis depuis tant d’années. Certes, il avait fait de nombreuses rencontres instructives, mais ces relations tournaient court, car, d’après lui, ceux qui l’avaient fait vivre jusqu’à présent montraient fort peu d’empathie à son égard. Et il était condamné à demeurer l’éternel passager d’une littérature jetable. Ainsi sa biographie tournait en rond. Son vocabulaire sentait le rance. Son imagination s’asphyxiait. Trop de protagonistes fréquentaient les pages à la mode. Trop de concurrence dans l’industrie du roman. Les héros étaient élevés en batterie. Il maudissait tout autant les écrivains populaires qui l’avaient humilié en lui fermant leur roman au nez sans chercher à le connaître, à l’apprécier, à l’aimer, que les plus modestes qui ne l’avaient utilisé que pour se faire un nom auprès des ménagères de moins de cinquante ans.

Á présent, cet intrigant de la littérature féminine ne rêvait plus que d’une seule chose : s’installer dans une solide réputation de héros de romans. Là, il s’engraisserait tranquillement sans plus jamais se soucier de son immortalité. Il devait donc se trouver un écrivain suffisamment prolifique pour devenir un héros récurrent, un auteur assez modeste de manière à ne pas être éclipsé par son style, mais il fallait également que cet artisan de la plume soit peu exigeant afin de l’accepter comme personnage principal de ses histoires, car l’expérience de Roman dans la littérature se limitait à des aventures de séducteur romantique. Il lui faudrait donc toute la bienveillance de son protecteur afin de s’essayer à d’autres genres. Par exemple dans le roman policier, qui intéresse toujours un public de fidèles. Et puis si la formule se révélait juteuse, Roman pourrait même envisager de se retrouver adapté pour une série télévisée, produite par une grande chaîne généraliste, ce qui serait pour lui la consécration… En attendant, il devait poursuivre sa prospection sans négliger le moindre romancier à sa hauteur, quitte à s’acoquiner avec un faiseur de livres, car bien au-delà d’une affaire d’orgueil, c’était une question de survie.

Il était minuit passé lorsque la bonne termina son service et entra dans la chambre. Elle se pencha sur le lit pour lui offrir un baiser. Roman envahit la petite bouche de sa langue avide, tout en attirant la soubrette par la taille. Lorette devinait bien ce que désirait son amant, mais elle lui résistait, prétextant qu’elle était trop fatiguée pour ça. Puis elle s’enferma dans la minuscule salle d’eau, comme à chaque fois qu’elle souhaitait se déshabiller tranquillement, sans exciter les sens de son mâle héros. Elle enfila un tee-shirt qui la couvrait jusqu’aux cuisses et retourna dans la chambre.

La lumière était éteinte. Lorette compris que Roman boudait dans son coin. Ce n’était pas la première fois qu’elle se refusait à lui et qu’il réagissait ainsi. Tant mieux, se dit-elle, en se couchant délicatement. Elle pourrait ainsi s’endormir sereine en lui tournant le dos, car plutôt que de la prendre de force, comme le faisait son ex, Roman préférait jouer la victime. Il commençait par se coller contre elle dans l’espoir de la faire changer d’avis en lui chuchotant ses jérémiades à l’oreille, puis demandait qu’elle lui prodigue au moins une fellation afin de lui prouver son amour, et finissait par supplier qu’elle le masturbe pour qu’il puisse trouver le repos du sommeil. Mais généralement Lorette tenait bon. Alors il abandonnait son harcèlement et lui tournait le dos, recroquevillé au bord du lit, dans un ultime effort de dignité retrouvée…

Cette nuit-là, Roman échoua de nouveau dans ses tentatives de séduction. Et comme il ne parvenait pas à s’endormir, il songeait aux évènements de ces derniers jours. Aussitôt l’image de la grande et belle rousse lui vint en mémoire. Il s’en voulait d’avoir lamentablement échoué avec Laure Narjac. Elle aurait certainement fait son affaire. Il avait lu son premier roman (en diagonale) et ne la considérait pas comme un auteur susceptible de lui faire de l’ombre. Son style formaliste à l’humour formaté avait une solide consistance universitaire, mais il manquait l’essentiel pour faire d’elle un véritable écrivain : la voix. Roman aurait donc eu une chance de se faire entendre. De plus, il avait été séduit par toutes ces héroïnes modernes, belles et intelligentes, qui réussissaient professionnellement au détriment de leur vie sentimentale, sans aucun épanchement psychologique, qui voyageaient à travers le monde en première classe et satisfaisaient leur libido sans tabous dans un luxe feutré. Roman se voyait bien en héros solitaire, passant de l’une à l’autre sans jamais s’arrêter et leur laissant à toutes un souvenir impérissable…Hélas…

Penser à Laure Narjac entretenait son érection. Et ça n’arrangeait pas son humeur ardente. Aussi se força-t-il à oublier la grande rousse et ses héroïnes pour songer à Robin Dubois, avec lequel il ne s’était pas mieux débrouillé. Il le déplorait également, car cet auteur amateur semblait convenir à ses exigences. Roman en avait parcouru le tapuscrit à l’époque où il couchait avec l’un des membres du comité de lecture d’une maison d’édition. Il y avait dans ces pages plus de bavardages que de récit. Et le style, qui manquait de travail, reposait sur une sorte de poésie prosaïque où tout était prétexte à des histoires de sexe. Mais tout ceci ne déplaisait pas à Roman, qui aurait pu ainsi évacuer sa logorrhée lyrique et satisfaire sa libido obsessionnelle. Hélas…

     La fatigue commençait à peser sur ses paupières fermées. Afin de ménager son ego et de s’endormir dans de meilleures conditions, Roman se fit la promesse de conclure avec la jeune Laurence, qui l’excitait terriblement et qu’il n’avait toujours pas réussi à consommer. Celle-ci semblait pourtant tout aussi sensible à son charme que réceptive à ses allusions. Mais elle avait tendance à se défiler lorsqu’il s’approchait de trop près. Jusqu’à présent, il n’avait pas souhaité la brusquer pour ne pas risquer de se fâcher avec elle et perdre par la même occasion l’unique lien avec sa soeur. Il avait attendu patiemment qu’elle soit disposée, et s’était contenté de quelques effleurements par-ci par-là. Mais désormais son avenir de héros dans les romans de Laure Narjac était compromis. Il n’avait donc plus aucune raison de se gêner pour satisfaire sa libido exigeante. Je vais lui faire voir, à cette petite allumeuse, se dit-il. Parce que c’est bien joli de faire la coquine au soleil, en se penchant, l’air de rien, pour montrer ses petits seins, ou bien croiser et décroiser les cuisses pour que je puisse voir sa culotte, mais il va falloir qu’elle assume son érotisme, maintenant. Á trop attiser le feu, on se brûle…

Cette nuit-là, Roman fit un rêve étrange et merveilleux qui dégénéra brusquement en cauchemar :

Il vivait dans une vaste demeure toute de marbre blanc, au sommet d’une colline à la végétation tropicale, avec vue panoramique sur une mer calme et turquoise. Allongé sur un transat au bord d’une piscine dont la forme évoquait un cœur, il fumait un gros cigare que venait de lui allumer sa lolita en monokini. Elle se tenait debout près de lui tandis qu’il caressait ses petites fesses rebondies, observant avec contentement la dizaine de belles jeunes femmes en maillot de bain qui déambulaient autour de lui avec indolence. Certaines esquissaient quelques brasses dans l’eau bleue, d’autres se doraient au soleil. Lorette, simplement vêtue d’un court tablier blanc, lui servit un rafraîchissement avant de s’agenouiller à ses pieds afin de les masser. Attablée à l’ombre d’un parasol flamboyant, devant l’écran de son ordinateur portable, Laure Narjac, enroulée dans un paréo transparent, lui écrivait ses prochaines aventures.  

Roman était si heureux qu’il ne pouvait contrôler une vigoureuse érection. Aussitôt toutes les femmes présentes se disputèrent le privilège de le satisfaire, chacune arguant d’une qualité exceptionnelle. La lolita lui assurait être la plus vicieuse, Lorette mettait en avant son dévouement et Laure, qui s’était précipitée dans le groupe, arguait de son imagination.

Finalement, toutes se jetèrent avidement sur lui telles des nymphomanes hystériques. Immobilisé par des paires de mains, écartelé, écrasé par des corps en sueur, palpé et griffé, asphyxié par des bouches suceuses, il tentait en vain d’appeler au secours car les forces lui manquaient. Et soudain, à travers le voile d’une chevelure blonde, il aperçut entre deux seins siliconés un homme assis devant l’ordinateur de Laure Narjac. Il tapait frénétiquement sur le clavier en ricanant. Ses dents blanches semblaient acérées comme des lames. Il portait des lunettes de soleil, un chapeau de paille et une chemise à fleurs. Roman comprenait que cet intrus était l’auteur de ses tourments. Et que pour s’en libérer il devait l’empêcher d’écrire. Mais pour cela, il devait d’abord se dégager de son emprise. Comment sortir de ce cercle infernal ?

Sous l’effet de la colère et d’un sentiment d’injustice, Roman décuplait ses forces et parvint enfin à se libérer. Et à se réveiller. Agrippé à sa protubérante réalité, il prit de longues respirations et se calma bientôt. En refermant les yeux, il décida d’effectuer une dernière visite chez Robin Dubois pour tenter de le convaincre, avec d’autres arguments, qu’il était le héros indispensable à sa réussite littéraire. Quitte à se retrouver les doigts coincés dans la porte…

 

{…}

 

Rue des Blanchers

Il était midi passé lorsque Roman se présenta au domicile de Robin Dubois. Mais cette fois-ci, l’enthousiasme de sa première visite lui manquait cruellement. Il demeura deux longues minutes devant la porte, à récapituler brièvement son discours, puis inspira un grand coup, expira lentement, et appuya enfin sur la sonnette. Robin, qui était en train de déjeuner, fut contrarié par cette interruption importune. Il ouvrit la porte en arborant un air de circonstance. Et son visage se ferma définitivement à la vue de son visiteur, qui s’efforçait en vain de lui adresser son fameux sourire.

- Encore vous ?

- Excusez-moi de vous déranger, monsieur Dubois.

- Vous le faites exprès, de sonner chez les gens à l’heure du déjeuner ? Si vous avez encore l’intention de manger dans mon assiette, autant vous dire tout de suite que vous vous mettez la fourchette dans l’œil.

- Non, je… Vous…

- Vous n’appréciez plus mon humour, on dirait.

- Si, mais je… C’est-à-dire que…

- Hm… Vous n’avez pas l’air d’être en forme.

- Pas vraiment, confirma Roman en affaissant ses épaules.

- Vous avez glissé sur une tache d’encre ?

- Je vous en prie, épargnez-moi.

- Eh bien ! Vous ressemblez à un coq privé de basse-cour.

- Vous êtes cruel. Mais vous ne croyez pas si bien rire. Tel que vous me voyez, je suis sur ma fin.

- La fin de votre histoire ?

- Cela se pourrait bien, en effet. Et vous assistez aux derniers soubresauts du héros, en quelque sorte, répondit-il en se redressant légèrement.

- Bref, l’épilogue.

- Voilà.

- Bien ! Alors qu’il soit bref, je vous prie.

- Pourrais-je m’entretenir avec vous un moment ?

- N’est-ce pas ce que nous sommes en train de faire ?

- Je voulais dire… sérieusement, tranquillement… Puis-je entrer un instant ?

- Non. Et si c’est pour me proposer de nouveau vos services, je vous ai déjà dit que je n’étais pas intéressé. Alors n’insistez pas.

- Je vais essayer d’être sincère avec vous, monsieur Dubois.

- Ça va être difficile, pour un raconteur d’histoire tel que vous.

- Que voulez-vous dire ?

- Pourquoi avez-vous raconté à mademoiselle Narjac que vous étiez en collaboration avec moi ? Vous délirez, mon vieux. Vous avez déjà oublié que je vous ai mis à la porte ? Faut-il que je le note par écrit ? Et puis c’est quoi, cette histoire d’amitié avec sa sœur, Laurence ? Est-ce là encore l’un de vos fantasmes ?

La voix de Robin Dubois frisait l’indignation. Une pointe de jalousie vibrait dans le non dit. Roman avait le vague sentiment qu’une toute petite brèche venait de s’ouvrir à lui. Il rassembla ses forces et tenta de s’y infiltrer pour regagner du terrain.

- Une question à la fois, je vous prie, monsieur Dubois. Pour ce qui concerne la délicieuse lolita, effectivement, je me flatte d’être un ami intime… Et je veux croire qu’elle me tient en estime, car elle me le fait comprendre à chacune de nos entrevues. Et pour ma part, je dois vous avouer que je ne suis pas insensible à ses charmes juvéniles. Quel visage d’ange… Quel corps magnifique, n’est-ce pas ? Et puis toute cette énergie vitale… Toute cette intelligence tournoyante… Quel homme sensé y résisterait ? Mais mademoiselle Laure Narjac est très bien aussi, dans son genre… Elle a de la classe et de l’esprit. Un visage noble et un port altier. Et puis elle sait faire preuve d’initiative… Ah, quelle rousse flamboyante !

- Que voulez-vous insinuer, au juste ?

- Allons, s’enthousiasmait Roman. Du calme, monsieur Dubois. Je suis certain que vous comprenez ce que je veux dire. Nous sommes entre hommes, hein ? Et puis nous sommes de la même race, vous et moi. Celle des seigneurs. Il nous les faut toutes…

- Pauvre type, va. Ne sentez-vous donc pas que vous n’êtes pas crédible ? Vous ne devriez pas vous raconter tant d’histoires. Vous êtes incapable de les endosser. Votre orgueil s’étale de façon bien trop grasse et ne laisse pas la place à la pensée. Vous ne croyez tout de même pas me faire avaler votre mauvaise littérature ?

- Ne vous fiez pas aux femmes, monsieur Dubois. Elles ne nous disent que ce que l’on veut entendre… Et les soeurs Narjac n’échappent pas à la règle. Cela vous surprend ?

- Ce qui risque de vous surprendre, c’est mon poing dans votre grande gueule.

- Ha ! ha ! Bravo ! s’efforça de ricaner Roman, qui sentait la situation lui échapper. Toujours cet humour décapant, hein ?

- Vous riez faux. Vous parlez faux. Vous êtes faux, monsieur du roman. Vous n’existez pas.

- Hélas…, confirma le héros déchu en voûtant son dos, les bras ballants et les yeux au sol.

- Et je ne peux rien faire pour vous. Vous n’êtes pas un personnage intéressant. Vous devriez changer de métier. Quittez vos livres et cessez de vous draper dans votre héroïsme romantique. Vous n’avez pas l’étoffe d’un héros. Et sachez qu’un homme ordinaire peut-être tout aussi noble dans l’action. Rejoignez plutôt la réalité. Vous verrez, ce n’est pas si mal.

- Mais la vie est trop vaste  et le monde trop habité ! s’exclama l’autre en écartant les bras, les yeux exorbités par cette perspective. Il me faut le cadre protecteur et restrictif d’un roman. J’ai besoin de quelques personnages, une dizaine tout au plus, dont je puisse vite faire le tour, et surtout d’un récit tout préparé auquel je puisse me conformer… Vous me comprenez ?

- Je comprends que vous avez besoin de croire en quelque chose. Comme tous les être humains. Et puisque vous refusez les doutes de la réalité, il ne vous reste plus que la sécurité de la révélation. Mais tel que je vous entends, vous semblez rechercher une sorte de religion qui ne soit pas trop rigoriste, n’est-ce pas ?

- Ma foi…

- La religion chrétienne, qui s’est considérablement modernisée au fil des siècles, me semble toute indiquée pour vos besoins.

- Hm, il est vrai que Jésus Christ est un héros si romantique…

- Eh bien voilà ! Ce qu’il vous faut, c’est un Dieu que vous puissiez prier de temps en temps, lorsque vous avez besoin de ses conseils, de son réconfort, de ses services, et qui ne vous empêche pas de profiter des plaisirs de la vie.

- Un Dieu à mes ordres…, murmura Roman, l’air lointain et mystérieux.

- Tous les dieux sont aux ordres des hommes. C’est pour cela qu’ils se ressemblent autant. Et l’importance n’est pas dans celui que l’on choisi, mais plutôt dans ce que l’on en fait.

- Soyez le mien !

- Quoi ?

- Les pages blanches sont votre corps et l’encre noire est votre sang. Donnez, que je prenne tout. Je croirais en vous… Mais faites de moi un héros universel. Je veux devenir un martyre !

- Vous vous sentez bien ?

- Ayez pitié ! s’exclama Roman en s’agenouillant devant sa nouvelle idole, les mains jointes et les yeux exorbités. Pardonnez mes offenses. Recueillez-moi dans votre purgatoire littéraire. Libérez-moi de la réalité. Lancez-moi dans les flammes purificatrices de l’enfer romanesque… Oui, le feu, murmura-t-il en bavant, comme possédé. C’est très bon, ça, les incendies… Je sauverais des veuves éplorées, mais pas trop vieilles, qu’ensuite je baiserais allègrement. Je séduirais les lolitas en chaleurs, les femmes mariées, les célibataires… Hmm ! Toutes les femmes ! s’exclama-t-il en enserrant des deux mains une vigoureuse érection qui pointait sous son pantalon. Et les hommes seraient jaloux de ma beauté, de mon intelligence et de mes bras musclés… Mais ils ne pourraient rien contre moi, car je serais un être indispensable… Et je sauverais la France ! s’écria-t-il en écartant les bras. Puis, se levant brusquement pour se mettre au garde-à-vous : J’unifierais une Europe sociale. Je deviendrais président des Etats-Unis pacifistes. Je passerais à la télévision dans des émissions de téléréalité intelligentes et je gagnerais beaucoup d’argent sans rien faire, que je distribuerais aux plus démunis, s’excitait-il en attrapant les bras de Robin, qui le repoussa gentiment. J’achèterais l’Afrique afin de la libérer de ses enfants dictateurs, et des milliers de nègres reconnaissants et dévoués m’écriraient enfin des histoires extraordinaires, exotiques, pornographiques, dans lesquelles je lutterais contre toutes les injustices… Et l’on m’appellerait simplement Le Héros ! Je serais La Justice ! La main de Dieu ! Votre serviteur, conclut-il en posant sa main droite sur le cœur et en baissant la tête.

- Houlà… Vous avez de sérieux problèmes de personnalité.

- Donnez m’en une, dix, cent, mille ! Je les assumerais toutes, s’enivrait-il en écartant les bras.

- Écoutez, mon vieux… C’est très gentil d’avoir pensé à moi, mais je vais me débrouiller tout seul. Vraiment. Et si je peux me permettre un conseil, ce n’est pas d’un auteur dont vous avez besoin, mais d’un psychiatre. Ça ne vous dirait pas de devenir le roi des fous ? Il paraît que ça baise un max, dans les asiles.

- Quoi ?

La porte se referma doucement et le nez de Roman y fit face courageusement. Son exaltation retomba aussitôt. Il se sentait las. Une fois de plus, il avait échoué. Mais il pensait qu’un espoir subsistait pour lui en Afrique : plus de six cent millions d’habitants, se dit-il. Je finirais bien par y dénicher un nègre avec du style, et qui accepte de se faire coloniser par ma personnalité en échange de quelques billets d’avion pour l’Occident…

 

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Epilogue

Le deuxième roman de Laure Narjac fut publié et connu un succès relatif. Sous la pression de son éditeur, elle effectua une éprouvante tournée de promotion à la télévision et à la radio. Des animateurs vedettes incultes mais télégéniques, qui n’avaient pas lu son livre, ni ceux des autres invités (mais est-ce qu’il leur arrivait seulement de lire autre chose que des magasines indigents ?), lui posaient toujours les mêmes questions stupides et qui concernaient peu la littérature. Et ce fut lors d’une émission pseudo-littéraire sur un plateau de télévision que Laure rencontra un journaliste de dix ans son aîné, écrivain à l’intermittence négrière, qui la séduisit avec raffinement et la baisa aussi mal qu’il baisait sa femme, dont il se sépara quelques mois plus tard. Il promena Laure de soirées à paillettes en sorties culturelles à la mode, la présenta d’abord à ses relations, puis à ses amis, et enfin à sa famille.

Laure était sous le charme de la capitale. Elle finit par s’y installer définitivement. Et partagea un bel appartement dans un beau quartier avec son journaliste qui, grâce à ses relations, lui obtint un poste d’attachée de presse. Laure abandonna sans regret son travail de bibliothécaire. Elle commença un nouveau roman traitant d’une histoire d’amour qui échouait avant même de prendre forme, prenant soin de brouiller les pistes pour ne pas atteindre à la vie privée de sa sœur ni à celle de Robin.  

Laurence Narjac hérita de l’appartement familial et poursuivit ses études de commerce avec succès. Après l’obtention de son diplôme elle fut engagée, grâce aux relations que sa sœur venait d’acquérir, par une filiale toulousaine appartenant à une société nationale de communication. Très appréciée par ses supérieurs et ses collègues masculins, elle y développa de subtiles compétences pour les relations humaines. Par la suite, le besoin de raconter ses impressions quotidiennes à son journal s’altéra rapidement, et elle finit par le jeter à la poubelle.

Laurence ne tarda pas également à se rendre compte que ses sentiments pour Robin étaient volatils. Il n’avait été que le catalyseur d’une réaction neurochimique obsessionnelle. Le premier amant d’une longue liste non exhaustive. Et c’était toujours en célibataire qu’elle rendait fréquemment visite à sa sœur. Jamais plus elles ne firent allusion à Robin Dubois.

Celui-ci se fit une raison quant au départ de Laure Narjac. Il ne chercha pas à la joindre et la présence de Laurence à ses côtés l’aida à l’oublier. Mais il ne tarda pas à comprendre que la lolita lui mentait effrontément, le trompait allègrement, et lui échappait irréversiblement. Aussi, pour éviter de souffrir, Robin laissa leur aventure s’évaporer en silence. Il se résigna à poursuivre sa vie de solitaire, mais néanmoins animé d’une petite lueur d’espoir : rencontrer un jour une femme moins compliquée que celles qu’il venait de fréquenter.

Robin Dubois ne parvenait pas à trouver un travail intéressant et renonça définitivement à se faire exploiter dans des petits boulots flexibles et mal payés. Pour s’occuper et se donner une raison d’être, il décida de raconter ses aventures, de façon plus romancée, certes, rajoutant de nombreux personnages féminins afin de pallier son manque, mais tout en restant fidèle aux évènements ainsi qu’aux protagonistes de son histoire. Ainsi, reprenant son cahier à spirales, il lâcha enfin la bride à son imagination. L’inspiration lui venait à mesure que le stylo bille glissait sur les pages blanches. Il écrivit son roman en quelques mois. Cette première phrase cannibale qui lui avait posé tant de problèmes se retrouva à la fin du livre, légèrement modifiée, mais conforme à sa signification : Ainsi, j’étais devenu le nœud central d’une ramification féminine aussi vaste que la toile Internet.  

Roman quitta furtivement son poulailler pour s’embarquer clandestinement dans un navire marchand à destination de l’Afrique. Découvert par un membre de l’équipage, il fut enrôlé en qualité d’homme à tout faire afin de régulariser son transport. Le voyage le remplit d’amertume, car il dut travailler durement de ses mains, affronter les sarcasmes de quelques marins analphabètes, et le manque de femmes à bord se faisait cruellement sentir. Un soir, il paya même de sa personne. Mais dès qu’il échoua au Sénégal, Roman retrouva sa fébrilité coutumière. Il comptait bien se refaire une beauté, séduire une jeune et belle bourgeoise qui s’occuperait de ses besoins essentiels, tandis qu’il errerait à la recherche d’un écrivain de langue francophone.

La bonne Lorette fut traumatisée par le lâche abandon de son héros de roman. Lorsque, dans ses placards, elle n’aperçut pas les affaires de son amant, son cœur se mit à battre dans le vide. Elle s’assit sur le rebord du lit et, enfouissant son visage défait par la tristesse aux creux de ses mains, pleura tout son chagrin d’abord, sa stupidité ensuite et son malheur au final. Puis, cherchant une position plus confortable au désespoir, elle s’allongea sur le ventre afin de tourner le dos au monde si cruel. Et se retrouva le nez sur un mot écrit par son héros de roman : Fin.