Mots et Musiques         d’un homme ordinaire

 

 

 

LA RONDE

(Extraits,1999)

 

    

 

- Je suis coupable d'être gentil. Ceux qui m'ont donné la vie étaient coupables aussi, mais je leur ai pardonné. C'est ma justice. Mes parents ont été relaxés au tribunal de mes sentiments, qui sont des jurés faillibles. Disculpés. Ma réflexion est une brillante avocate. Elle a réclamé un non-lieu pour cette naissance. Pour cette existence. Cette mise en vie.

Au-dehors, passent les métros suspendus, et les véhicules circulent sur le périphérique. Riri habite au troisième étage. Un immeuble vétuste situé entre le passage du métro suspendu et le périphérique intérieur. Ce bâtiment est voué à une destruction prochaine. Il ne reste que quelques locataires réticents au départ, qui attendent le dernier moment pour êtres expulsés. C'est un quartier populaire, fréquenté notamment par des SDF. Ils trouvent refuge dans les recoins, les couloirs et même les caves des immeubles en démolition. Lorsqu'il ne travaille pas, Riri s'allonge sur son lit, regarde la télévision et boit des bières toute la journée jusqu'au soir. Il s'amuse parfois à planter un couteau de plongée sous-marine dans l'épaisseur du matelas. Pour tuer le temps. Riri n'a pas d'amis. C'est un solitaire qui ne s'aventure pas souvent dans les rues de sa ville. Il préfère la tranquillité de son intérieur.

Riri s'ouvre une autre bière et poursuit ses pensées :

- Y a des jours où je me dis qu’il faut être courageux pour être gentil. C'est une qualité humaniste dangereuse. C'est vrai, quoi. On est là, plein de considération pour les autres, plein d'espoir pour l'être humain, mais dès qu'on tourne le dos à quelqu'un, faut s'attendre à tout... On connaît pas vraiment l'autre. Il peut vous jouer la comédie et profiter de votre gentillesse en vous prenant pour un con.

Après des années d'ombre et de silence, après la moitié d'une vie passée à vivre sans déranger celle des autres, peut-on décider brusquement de ne plus se taire ? De ne plus se laisser faire ? Et cette révolte peut-elle engendrer une violence physique ? Riri n'est pas une personne violente ni agressive envers les autres. Il est plutôt du genre à éviter toute confrontation avec ses semblables et avec le monde en général.

- Chuis fatigué de faire tout ce qu'on me demande parce que chais pas dire non. Fatigué de pas dire les choses que je pense et de dire celles que je pense pas pour faire plaisir aux autres, pour pas les peiner, pour pas les déranger. Chuis fatigué de penser en permanence au bien être des autres. Et puis cette voix dans ma tête… Elle me fatigue depuis si longtemps…

Il se masse délicatement les tempes en grimaçant, sans lâcher le cours de ses pensées :

- J’voudrais tant qu'elle s'arrête de me dire ce qu'elle pense. Elle veut toujours donner son avis sur tout à chaque instant. Je m'en fous de son avis ! J’voudrais juste entendre ma voix et l'aimer. J’voudrais juste essayer de vivre un peu.

Mais il faudrait d'abord que Riri se débarrasse de cette médiocrité qui lui colle à la peau. Il transpire l'ennui. Toute personne qui croise la route de ce petit homme mince baille instantanément. Il n'y a qu'à voir comment les animaux le fuient. Il semblerait qu'une odeur létale précède ses pas.

- Le gentil de service doit toujours être sur ses gardes. Y a trop d’organismes microbiens qui attaquent sa naïveté. Trop de virus qui confondent son attitude pacifique avec de la faiblesse, et qui cherchent à le détruire tout simplement parce que c'est leur fonction. Le parasite se pose pas de questions. Ou bien il se fout complètement des réponses. Ça revient au même. Il s'installe sans remords ni compassion pour son hôte. Il perturbe l'existence des autres dans une impunité totale. Tandis que le gentil est coupable de rougir de ses actes.

Quant à ses actes, les faits sont là… Le peu que Riri entreprend échoue lamentablement. Cette maladresse constante le berce paresseusement dans une oisiveté permanente, en attente d'un bonheur immobile. Le vide s'installe peu à peu autour de lui. Riri vit solitaire dans le néant. La lumière de la civilisation l'attire, mais il ne sait pas profiter du triste spectacle. Cette perplexité le fige. Pourtant le temps presse. Le monde se transforme. La nature agonise. Et les hommes sont toujours aussi cons. Qu'il entre dans la ronde !

 

- Ce matin je n’ai pas la grande forme. Je n’aurais pas dû boire autant. Mais mon frère et moi n’avons rien à nous dire. L'alcool m'a aidé à parler de n'importe quoi une bonne partie de la soirée. Enfin, c'est surtout mon frère qui alimentait la conversation, comme d'habitude. Nous avons discuté de tout sauf de l'essentiel, comme d'habitude. Sa femme a bien tenté de me poser quelques questions personnelles, s'inquiétant de ma santé, de ma situation professionnelle, sentimentale, mais ma pudeur ne laissait filtrer que de vagues réponses, alors elle n’a pas insisté. Elle est gentille, et compréhensive.

Jules vient de fêter ses quarante ans avec un verre d'aspirine. Il est assis dans son lit. Un bonnet de laine sur la tête et une écharpe autour du cou. Il est de mauvaise humeur. Mais il a été touché que son frère l'ait invité pour fêter son anniversaire.

- Patou et Flo ont grandi. Patou et Flo sont beaux, intelligent, adorables, sages… Voilà à peu près tout ce que j'ai su dire à propos de leurs enfants. Est-ce qu'ils mangent bien? Est-ce qu'ils dorment bien? Alors Patounet, comment ça va à ton école ? Et toi Floflo, est-ce que ça te tarde d'aller à l'école ? Voilà à peu près toutes les questions que j'ai su poser. Enfin, ils nous ont divertis durant l'apéro et le temps de manger. C’est déjà ça. Ils ont juste ce qu'il faut d'énergie. C'est agréable des enfants calmes pour des invités célibataires. Et puis ç’a été l'heure d'aller au lit. Ces chères têtes brunes et leur douce maman nous ont laissé en tête à tête un moment. Ça m'a paru une éternité. Mon frère a continué son bavardage. Et j'ai commencé à me soûler.

Jules jette un regard morne autour de lui. Comme tous les lundis matin. Il détaille son triste deux-pièces. Il imagine que cet espace de vie pourrait être plus vaste, plus meublé, plus gai, plus chaud. Il se répète que cette situation n'est pas désespérée. Comme tous les lundis matin. Et que sa vie peut encore changer s'il se décide enfin à faire des efforts. Le réveille-matin indique déjà onze heures trente. Jules le regarde d'un air triste.

- Je n’ai vraiment pas envie de me lever. Il fait trop froid dehors. Et puis je n'ai pas assez dormi. Je n’aime pas les lundis matin.

Jules est célibataire depuis qu'il a quitté la maison de ses parents. Ce choix de vie semble jusqu'à présent lui procurer un certain bonheur. Il en tire même une certaine fierté. Il s'imagine que la liberté résulte d'une indépendance sentimentale envers les gens et les choses, mais ce qu'il prend pour de la disponibilité ressemble beaucoup à de l'indifférence. Le célibat de Jules intrigue les femmes. Il les fréquente le temps d'une nuit, d'un week-end ou même plusieurs jours pour certaines, celles qui ont un petit quelque chose en plus qu'il ne saurait expliquer. D'abord elles conviennent qu'il n'est pas trop mal de sa personne, qu'il est assez intelligent avec ce qu'il faut de culture et d'humour pour être attrayant, et qu’il sait être un amant patient, coquin mais respectueux. Ensuite elles jugent qu'il ferait un compagnon idéal malgré sa situation professionnelle instable. Mais au final, elles ont des soupçons. Un homme de son âge… possédant ces qualités… ça doit certainement cacher un vice de forme... Alors elles posent beaucoup de questions, cherchent à percer le mystère, à découvrir la faille dans le mécanisme. Mais Jules ne se laisse pas démonter. Chacune pense être la bonne. La dernière. Toutes se trompent. Et lorsque l'amant indigne s'enfuit aux premières lueurs d'un projet, les femmes les plus déterminées le traitent d'égoïste, de lâche ou plus simplement d'enfoiré, tout dépend de leur vocabulaire. Alors Jules se sent incompris et s'enferme dans une souffrance bienfaitrice. L'idée de fonder une famille ne lui a jamais effleuré l'esprit. La solitude a toujours constitué un cocon plus agréable que sa propre famille. Un univers plus subtil que celui de ses rares amis. Son jeune frère parvient de temps à autre à s'introduire dans cette bulle protectrice, mais ne fait que passer, comme toutes les autres personnes qui tentent de l'approcher. Jules a des problèmes de communication.

- Quel mal de tête... Et j'ai la bouche toute pâteuse. Je dois salement puer du bec. Ce n’est vraiment pas le jour de faire des rencontres féminines… Ni de me lancer dans des efforts inconsidérés. Mais pas question aujourd'hui de manquer ma dernière séance.

Jules pose les pieds sur la moquette. Un rictus de douleur le fige un instant au bord du lit. Il se prend la tête dans les mains et murmure une plainte, puis se lève brusquement pour se diriger rapidement vers la salle de bains. On entend couler de l'eau dans les tuyauteries ainsi que d'autres sons étranges. Soudain un silence s'installe. Une minute passe. Les bruits recommencent quelques secondes, puis on entend s'élever la voix coléreuse de Jules :

- J'en étais sûr ! Je me suis encore gratté le cul toute la nuit et maintenant voilà le résultat... J'ai la chair à vif. Merde, je n'ai plus de pansements ! Ahlàlà, cette journée commence bien...

Il revient dans la pièce principale. Son survêtement et ses chaussures de sports sont de couleur noire. Il porte toujours le bonnet de laine et l’écharpe, de la même couleur sombre. Jules s'avance en grimaçant vers le réfrigérateur, l'ouvre en grognant quelques injures entre ses dents, se sert un jus d'orange et le boit d'un trait. Ensuite il se prépare un café. Sa mauvaise humeur est flagrante. Il fait trois ou quatre fois le tour de la table, comme s'il souhaitait tester le frottement du tissu contre sa chair, grommelle, semble hésiter avant de se remplir la tasse, boit finalement son café en grignotant un bout de pain sec, puis retourne à la salle de bains pour se laver les dents. On entend de nouveau les bruits de tuyauterie. Un silence. Jules réapparaît avec sur le visage la même grimace. Il avise la veste en laine noire tombée de la chaise, pousse un petit cri de douleur en se penchant pour la ramasser, puis l'enfile. En descendant les escaliers, il semble réfléchir :

- La petite blonde du secrétariat va être déçue. Elle qui m'a déjà relancé deux fois… Mais je n'ai pas du tout l'intention de reconduire mon inscription. Ça m'a coûté trop cher et je n'ai pas les moyens de me payer ce luxe. D’autant plus que ces neuf mois de pratique intensive n'ont pas transformé mon corps. Et je n'ai même pas fait une rencontre intéressante. Non, décidément, c'était une erreur, mais je ne regrette pas. Y a juste un petit doute qui me suit. Une impression de fin inachevée comme à chaque fois que j'arrive au bout de quelque chose. Une petite voix me dit que ça aurait pu être mieux. Que j'aurais pu mieux faire. Que je me suis laissé aller, comme d'habitude. Mais ça me passera, comme d'habitude. Et tant pis si j'ai pas de chance avec les femmes. Tant pis si je suis au chômage et si ma santé est parasitée par des lésions anales.

Dans la rue, le bruit des véhicules circulants sur le périphérique intérieur s'intensifie. Jules marche rapidement. La tête baissée et le cou enfoncé dans le col relevé de sa veste. Il songe au club de gym. Aux narcisses qui fréquentent ce pays aux miroirs. Ceux qui cherchent désespérément à retrouver leur forme, ceux qui espèrent la conserver, ceux qui sont là mais qui pourraient tout aussi bien être ailleurs. Il n'a pas rencontré quelqu'un de vraiment intéressant à ses yeux. Et n'éprouve donc aucune tristesse d'en terminer avec sa dernière séance de musculation.

- J'ai des sueurs froides. Ouhh, ça ne va pas fort. Je devrais peut-être retourner me coucher, bien au chaud et serein dans mon lit, au lieu d'aller me crever dans ce club. Jules s'était inscrit dans ce club pour contenter une adepte acharnée qu'il voulait séduire. Cette écervelée lui avait promis les ardeurs de son superbe corps, mais à condition que le sien se gonflât davantage qu'il ne l'est naturellement. Elle ne cessait de le taquiner sur sa minceur peu proportionnelle à la convexité de son ventre. Jules avait fini par céder au stupide chantage. Le développement du cerveau lui paraissait pourtant plus important que celui des biceps. Mais dans le fond, l'idée de perdre quelques centimètres de tour de taille ne lui déplaisait pas.

- Bon, j'y suis là, alors ? J'y vais ou j'y vais pas ? Il faut que je me décide, et vite, sinon je vais prendre racine devant l'entrée, et la petite blonde de l’accueil risque de trouver ça louche. Elle n'est pas mal. Elle me lance toujours un gentil sourire quand je pointe à l'ordinateur. Ça me ferait de la peine qu'elle se foute de ma gueule. Déjà que j'ai pas eu de bol avec l'autre conne...

En effet, Jules n'avait pas eu de chance. L'impatiente prosélytiste éliminait ses graisses aussi facilement que ses promesses, et finalement avait confié la manipulation de son corps à un autre. Un narcisse doté d'une musculation plus avancée. Jules s'était résigné à changer l'horaire de ses séances pour ne plus croiser l'idiote et belle créature. Il jette un œil à la boulangerie qui fait commerce à quelques mètres du club, sous le passage du métro suspendu. Il décide d'aller s'acheter une barre de chocolat avant de se lancer dans des efforts musculaires.

- Ces démangeaisons sont teigneuses. Et la sueur ne va pas arranger mes affaires. Il n'existe pas de douleur plus humiliante qu'une lésion anale. Quand je pense à tous ces médecins, tous ces spécialistes, ces praticiens d’un rien, ces commerçants de la santé à qui j'ai confié mon cul depuis une dizaine d'années… Ils m'ont fait croire que la guérison se trouvait au bout de leurs mains. J'en rage ! Je me souviens encore de cette visite chez un proctologue… Il m'avait été conseillé par un médecin généraliste dépassé par mon affection. Un proctologue, forcément, ça soigne les hémorroïdes... Il avait donc diagnostiqué la cause de mon mal. Et je m'étais retrouvé à quatre pattes, le cul effarouché par le toucher rectal du professionnel. Je l'entends encore me dire de l'aider, d'écarter mes fesses avec les mains pour qu'il puisse fourrer son index ganté de latex dans mon conduit intime à la recherche de fantomatiques hémorroïdes internes. Décontractez-vous, qu’il me disait… Tu parles ! Comment veux-tu que je me décontracte avec le doigt d'un inconnu dans le cul ! La petite blonde de l’accueil n’est pas à son poste. Jules introduit sa carte de membre du club dans la fente de l'ordinateur. Surprise. La voix métallique émise par la machine est la première de la journée à lui souhaiter bon anniversaire. Il se dit qu'elle sera certainement la seule. Une larme lui vient à l'œil. Il l'essuie rapidement en essayant de penser à autre chose et se dirige vers les vestiaires pour hommes. Il croise deux jeunes femmes en tenue colorée et se prépare à leur sourire tant il les trouve jolies, mais elles passent sans le regarder. Il baisse la tête aussitôt et entre dans les vestiaires. Jules est soulagé de se retrouver tout seul quelques instants pour récupérer de cet affront. Il se change en frissonnant légèrement, car ça lui fait du bien de se laisser aller de temps en temps. Il enfile un short et un T-shirt, monte au premier étage, celui qui est réservé à la musculation, celui où se trouvent les vélos fixes fréquentés principalement par les femmes. Toute cette énergie désespérée déployée par ces prisonniers de la forme sous prétexte de se faire du bien, ça le fatigue, mais puisque c'est sa dernière séance, il va travailler sur tous les appareils. Ça sera sa façon de leur dire adieu. Il a toujours aimé les symboles. Couché sur un banc de musculation, il soulève avec peine des haltères et exécute une série de dix élévations, se repose deux à trois minutes et recommence. Il jette parfois un œil admiratif ou condescendant sur les hommes qui suent et qui forcent autour de lui. Un œil qui se remplit de convoitise lorsqu'il s'attarde sur les quelques femmes livrées aux machines. Il s’était levé durant tous ces mois trois fois par semaine à huit heures du matin, juste pour venir suer dans ce club en compagnie d'une belle et jeune sportive. Elle lui plaisait et son intention primaire était de satisfaire tous ces caprices. Il lui fallait donc passer par certains sacrifices car il n’était pas du matin. Ses efforts n'ont malheureusement pas été récompensés. La fille en question a fini par tomber dans les faux biceps d'un vrai lève-tôt. Et il est retourné à la nuit. Jules souffre parfois d'insomnies. Alors il sort se promener dans l'anonymat de l'obscurité. C'est pour lui un monde parallèle. Une deuxième chance. La possibilité d'effacer les errements de la journée. Oublier le chômage, une famille d'inconnus, des amis égoïstes. Oublier l'absence du sentiment amoureux, le soleil des riches, des vivants, et se réfugier sous la chaleur des lumières artificielles. Il entre dans un bar rempli de musique et de fumée. Commande à boire pour défigurer la vie. Il lui arrive aussi de ne pas avoir envie de sortir, mais le sommeil tarde à le rejoindre au lit. Alors sa mémoire projette les événements de la journée dans l'obscurité de sa chambre en une sorte de cinéma sentimentaliste. Mais Jules se trouve mauvais acteur. Un second rôle d'anti-héros qui se heurte au monde cruel et incompréhensible. Il se dit que la chance contourne sa petite personne alors que les autres en profitent, que la vie est cruelle, que dieu n'existe pas.

- Ça m'a fait mal quand l'autre conne m'a délaissé pour l'abruti aux muscles déformés. Je me suis demandé ce que je foutais dans un endroit totalement éloigné de mes centres d'intérêts. J'ai même pensé résilier mon abonnement, mais je n'ai pas les moyens de me payer ce luxe. Et puis j'ai retrouvé ma lucidité.

Jules s’est rendu compte qu’un horaire était plus adapté pour lui. Celui de bien des membres féminins du club. Midi est l'heure de la mise en forme de ces dames. Toutes ces femmes en mouvements, qui pédalent dans le vide, qui s'offrent aux instruments de musculation, qui accomplissent leurs exercices de gymnastique avec enthousiasme, assises, couchées, sur le dos, sur le ventre, sur le côté, dans des tenues si suggestives, face à des miroirs qui en démultiplient le nombre… Mais Jules se contente de les regarder sans oser les aborder. L’idée de passer pour un vulgaire dragueur le paralyse. Et son physique ne lui paraît pas un atout suffisant pour jouer les séducteurs de ces dames. Et puis les femmes l'intimident. La lumière de leur regard se déplace plus vite que ses pensées. Il se sent toujours en décalage. Des pulsions insoupçonnées le précipitent parfois dans de timides tentatives d'approche. Mais il y a trop de désirs autour. Trop de manques dedans. Trop de turbulences. Il sombre alors dans des banalités âbimesques pour éviter la dérive du silence. Quelle misère... Jules abandonne les haltères. Il va s'installer sur une machine qui sert à faire travailler les muscles du dos. Cet appareil est situé devant un grand miroir dans lequel il ose à peine se regarder.

- Comment font-ils pour rencontrer la femme qui va les aimer, celle dont ils vont tomber amoureux ? Ils bénéficient sans doute d'une préparation sentimentale dont je n'ai pas fait l'objet ? Ils sont sous l'influence d'un conditionnement qui m'aurait épargné jusqu'à présent ? Ils connaissent probablement des théories universelles qui ont échappé à mon individualité ? Ils étaient certainement bons élèves et ont appris leurs leçons ? Est-il indispensable d'avoir une bonne mémoire pour aimer ?

Jules fait une pause, saisit une bouteille d'eau dont il boit une longue gorgée, puis la repose en grimaçant. On devine qu'il n'a pas envie de faire des efforts. Il songe même à quitter ces lieux artificiels. Mais une apparition le fige soudain. Il suit du regard la jeune femme qui vient d'entrer dans la pièce. Elle s'installe sur un appareil situé devant lui, un de ceux qui servent à travailler les fessiers. Jules observe avec admiration les ondulations musculaires de ce petit cul cambré. La jeune femme surprend le regard de son admirateur dans le miroir. Elle sourit et se cambre davantage en rougissant légèrement. Fin de l’exercice. Elle se retourne vers lui, souriante, comme si elle attendait un commentaire. Jules comprend qu'il doit faire un effort et se dit que c'est le moment de parler le plus naturellement possible, mais sans banalités.

- Pardonnez-moi, Mademoiselle, de vous dévisager ainsi à la dérobée, mais je m'ennuie tellement ici, aussi tous ces miroirs impolis sont pour moi une source inépuisable de distractions. Alors, lorsque vous êtes entrée dans la salle, lorsque votre beau reflet a glissé vers le mien, le temps s'est suspendu. J'ai compris ce qui venait de se passer. J'ai deviné de quel endroit vous veniez. J'ai su que par-delà ce toit le ciel se refermait. Alors mes pensées se sont éclairées. Vous connaissez la suite. Je n'ai pu libérer mon regard de votre présence si expressive.

Jules se dit que pour une fois il ne s'en sort pas trop mal. Les mots sont venus naturellement sans se bousculer dans sa bouche. Il est satisfait de la manière dont il vient d'aborder la jolie fille. Il lui sourit en attendant une répartie. La jeune femme est visiblement surprise, amusée. Elle le fixe avec une lueur d'intérêt dans le regard.

- Vous faites de la poésie, de l'humour, ou bien c'était vraiment mon visage que vous regardiez dans le miroir avec une telle concentration ? Dans ce cas permettez-moi de vous dire que je suis déçue. Oh, je sais que ma face enchante bien des prunelles, mais autant vous l'avouer sans artifices, je ne suis pas peu fière de mon côté pile. Je vous choque ?

- Oh, non, pas du tout... Je suis juste surpris d'entendre une femme dire à un inconnu tout le bien qu'elle pense de son propre... de ses... enfin… de son fessier... J'imagine aisément que cette partie du corps féminin, ainsi que la poitrine, interpelle à maintes occasions le quotidien des femmes, mais vous l'avouez avec une telle ingénuité que cela me trouble.

La jeune femme lui lance un petit rire coquin en guise de réponse, puis recommence ses exercices, le regard perdu dans le vaste miroir, les fesses tendues vers Jules. Elle lève ses jambes en arrière, l'une après l'autre, avec la grâce d'une ballerine. Jules a su trouver les mots qui touchent. Son cas n'est pas désespéré. Pourtant il se sent mal à l'aise. Il se tortille sur le banc. Se lève en grimaçant et se dirige vers un autre appareil situé dans un coin de la salle. La jeune femme suit son déplacement dans le miroir, sourit, saisit sa bouteille d'eau minérale et passe à une autre machine. Et la ronde commence. Jeux de miroirs. Jeux de regards. Ils vont ainsi se croiser des yeux durant la dernière demi-heure. En s'offrant des sourires mais sans s'adresser la parole. Soudain la magie est brisée par l'intervention d'un intrus. Le petit homme gonflé et gonflant tente une première approche, puis une seconde. La jeune femme l'ignore. Il insiste. Elle l'envoie promener. Jules est trop loin pour entendre ce que la fille dit au dragueur de salle, mais elle esquisse un haussement d'épaules, et l'expression de son visage ne laisse aucun doute sur le contenu des propos.

- Bien fait pour ta gueule, Musclor. Qu'est-ce que tu t'imaginais au juste ? Tu crois qu'il suffit de bander tes biceps pour qu'elle te tombe dans les bras ? Tu penses peut-être qu'elles sont toutes aérées comme l'autre idiote ?

Une précision s'impose : Jules ne vient pas de s'adresser au nain musclé. Les défis n'entrent pas dans sa ligne de conduite. C'est un homme courtois et discret. Un pacifiste qui n'hésite pas à faire des commentaires à voix basse lorsque la nécessité le commande. La salle se vide peu à peu. C'est le moment que préfère Jules. L'ambiance devient plus sereine. Les travailleurs partent travailler. Les ménagères rentrent ménager. Les Musclors s'en vont rhabiller leurs muscles, et les quelques hommes ordinaires qui restent peuvent s'emparer des instruments sans aucun complexe. Jules est allongé sur un large tapis prévu à cet effet. Il sollicite mollement ses abdominaux. Effectue avec peine une série de cinquante, puis fait une longue pause. Ses mains caressent son ventre, comme le ferait une femme enceinte pour calmer les coups du fœtus. Ses yeux sont fermés. Il ne voit pas arriver la jeune femme qui s'agenouille à ses côtés, mais il sait que c'est elle, là, tout près de lui. Il se crispe. Recommence une série. Fait de son mieux pour rester concentré sur ses exercices.

- Vous n'avez pas l'air d'avoir une grande forme… Et vous avez le teint jaune, si je puis me permettre. Vous faites la fête toutes les nuits ou bien vous avez le foie malade ?

- Non. Je suis paresseux. Tendance asiatique.

La jeune femme rit doucement. Le regarde le plus sérieusement du monde, bien au fond des yeux. Jules avale deux fois sa salive, esquisse un sourire et se lance : 

- J'aime bien votre rire. Celui de votre bouche et celui de vos yeux. Mais pour vous répondre d'une manière plus sérieuse, je vous rassure tout de suite, non, je ne suis pas malade, enfin, pas à ma connaissance. Il m'arrive parfois de faire la fête, mais je n'ai plus votre âge. Le corps vieilli plus vite que l'esprit. L'enthousiasme du muscle s'estompe avec les années.

- Allons, vous n’êtes pas si vieux que ça. Vous devez avoir la quarantaine, et c'est le bel âge pour un homme. Celui du savoir et de l'expérience. Votre corps est tout à fait acceptable, et vous avez un certain charme désespéré. Non, ne riez pas. Ce n'est ni une plaisanterie ni de la flatterie. De toute façon je ne sais pas mentir. Et pour ce qui concerne l'enthousiasme, la passion, tout ça est une affaire de tête.

- Merci, c'est gentil, Mademoiselle, vous êtes une fille bien élevée, et vos compliments me touchent. Il est vrai que j'en sais plus sur la vie qu'à mes vingt ans, mais la passion nécessite un véhicule qui la transporte.

Jules reprend son exercice. La jeune femme l'observe en souriant tandis qu'il fait une série d'abdominaux. Il repose ensuite son dos sur le tapis. Elle se rapproche de lui comme pour lui parler à l'oreille.

- Permettez-moi une question : vous ne bandez plus ?

Il se redresse brusquement comme si un insecte venait de le piquer, évite quelques secondes les prunelles de la jolie taquine, pour vérifier si un curieux n'est pas à l'écoute, puis se décide à la regarder dans les yeux.

- Je... Mais si ! Voyons, là n'est pas la question... Vous êtes terrible ! Ne seriez-vous pas une de ces nouvelles amazones ? De celles qui sont en train de mettre les hommes au pas ? Ah, ça vous fait rire... Écoutez, si je veux bien croire à votre juvénile franchise, permettez-moi de douter lorsque vous me dites que vous ne savez pas mentir. Que vouliez-vous donc me faire croire tout à l'heure ? Que vous êtes déçue lorsqu'un homme s'attarde sur votre beau visage plutôt que sur votre superbe... Cul...

- Où voulez-vous en venir au juste ?

- Jeune dame, regardez-moi bien dans les yeux, et soutenez que ce n'est pas un mensonge.

- C'est très intéressant ce que vous me racontez là, vraiment. Je serais ravie de poursuivre cette discussion, si vous le souhaitez, mais dans un lieu plus propice et à un autre moment, car j'ai rendez-vous avec Nietzsche à quatorze heures : De la prudence avec les hommes : « Ah ! mes amis, de mon cœur aussi avez-vous bien deviné le double vouloir ? »

- Vous êtes en philo ?

- Je ne sais pas trop si j'y suis exactement, mais j'en prends la direction.

- Parfait. Voilà une sage décision. De nos jours, les gens perdent le réflexe de la pensée. Nous avons besoin de personnes qui savent prendre le temps de réfléchir, pour le bien de la communauté, pour son harmonie et son bonheur. La philosophie n’est-elle pas l’amour de la vérité? Et qui d'autre qu'une femme peut parler d'amour ?

- Ouh ! Comme vous y allez… Mais nous discuterons de tout ça une prochaine fois, d’accord ?

- Si je suis d’accord ? Mais, Mademoiselle, je le désire ardemment, et, dans quelques minutes, lorsque vous aurez quitté cette salle, mon désir grandissant, je ne penserai plus qu'à ça.

- Eh bien… Je viens de m'inscrire au club. Peut-être aurons-nous l'occasion de nous revoir. Je serai là tous les lundis, mercredis et vendredis à midi. Á un de ces jours.

La jeune femme se lève d'un bond, saisit sa bouteille d'eau minérale, lui adresse un dernier sourire et se dirige lentement vers les vestiaires. Le balancement de ses hanches comme un au revoir qui n'en finit plus. Jules se tortille sur le tapis en grimaçant sans la quitter des yeux.

- Trop tard. Elle s'en va. Emportant avec elle toute la lumière. Elle est si désirable avec toute cette clarté qui la suit. Et je reste là, comme un con, à contempler son petit cul magnifique, alors que je devrais me lever et lui courir après, et, d’une voix douce, l'inviter au resto, ou bien proposer d'échanger nos numéros de téléphone, ou bien lui fixer un rendez-vous pour une sortie originale, ou simplement lui dire que je voudrais la revoir, qu'elle est jeune et jolie, que je ne vais pas pouvoir faire autrement que de penser à elle. Je ne sais même pas comment elle s'appelle. Il est encore temps. Elle marche lentement comme si elle attendait que je la rattrape. Oui, ça serait héroïque... Faut-il être un héros pour recevoir quelque chose de cette fille-là ? Quel genre d'homme ? Oh, certainement un étudiant de son âge, aux yeux propres et à l'haleine fraîche. Un jeune gars vigoureux, généreux et rempli d'espoir. Allons, Jules, tu es trop vieux pour elle. Cette fille fonctionne à l'énergie. Elle a besoin de passion. Elle veut du rêve. Et toi, pauvre homme, tu ne crois plus en rien. Bon sang… Voilà ces démangeaisons qui me reprennent. Allez, on rentre à la maison. Une bonne douche et au lit.

 

{...}

 

Alex enclenche le lave-vaisselle, range les chaises sous la table de la cuisine, et rejoint sa femme assise sur le canapé du salon. Ils boivent leur café en conversant à voix basse de la mort mystérieuse du chat de Mme Gigi. Une voisine du lotissement des Vieilles Ecoles. Elle a découvert l'animal gisant dans une flaque de sang sur son tapis de la porte d'entée. Les enfants jouent tranquillement à leurs pieds. Le garçon est âgé de cinq ans. Soudain il dispute une poupée à sa petite sœur qui en a deux dans les bras et bientôt trois ans dans la vie. Agenouillé devant elle il tire le jouet par un pied. La tête en chiffon est fermement coincée sous le menton de la fillette. Elle résiste avec tout le poids de son corps plié vers le sol.

- Prête m'en une, t'en a déjà deux !

- Naaahhh !

- Sii !

- Non ! C’est pas pour les garçons !

Pas un des deux ne veut lâcher la poupée en tissu, aussi belle que fragile. Elle se déchire légèrement en un bruit sec. Ils la regardent un instant, bouches ouvertes et yeux écarquillés de surprise. Soudain la petite comprend et pleure. Le garçon lâche aussitôt le pied de la poupée en jetant un regard furtif à ses parents. Mais avant que ceux-ci ne disent quelque chose il disparaît en courant vers sa chambre. La petite fille vient se blottir dans les bras de sa mère qui la couvre de baisers. Alex les regarde de travers.

- Tu ne devrais pas donner systématiquement raison à la petite sous prétexte qu'elle est la plus petite.

- Et toi tu ne devrais pas toujours vanter les mérites de ton fils parce que c'est ton fils.

- Hein ? Je ne comprends pas.

- Tu ne comprends que ce que tu veux comprendre.

- Arrête donc de t'exprimer avec ce langage sibyllin, c'est insupportable.

- Je te signale que c'est toi qui a commencé.

- Commencé quoi au juste ?

- Rien. Allez, ma chérie, on va voir ce que fabrique ton frère.

- C’est ça, fuit…

- Je suppose qu'il est en train de jouer avec l'ordinateur…

- Et surtout ne me répond pas…

- Depuis que ton père lui a appris à s'en servir ce gosse est toujours fourré devant…

- Que veux-tu insinuer au juste ?

- Comme je suis heureuse d'être mariée à un instituteur internaute.

- Quoi ?

- Un as de la souris…

- Tu me cherches là ?

- Ça me donne des frissons sur la toile rien que d'y penser…

- Miaou !

La mère traverse la pièce en valsant avec la petite dans les bras. La gamine est hilare. Elle fait un signe d'au revoir à son père. Alex lui répond chaleureusement. Elles quittent la pièce en riant tandis qu'il continue de regarder dans leur direction, le bras toujours levé, agitant la main. Au bout d'un moment il se rend compte de ce geste inutile. Alors il ramasse les tasses à café et les emporte dans la cuisine. Alex met en route le lave-vaisselle et s'adresse à lui d'une voix forte :

- Tu sais toujours désamorcer avant l’explosion, hein ? C’est bien pour ça que je t’aime. J’aime ta ruse de sioux, ma petite squaw…

Alex croit sentir une présence dans son dos. Il fait brusquement demi-tour en direction de l'encadrement de la porte de la cuisine, mais sa femme n’y est pas.

- Régine ! Tu entends ce que je te dis ?

Régine n'entend pas ce que lui dit son mari. Elle bouge son long corps de danseuse d'un enfant à l'autre, tantôt dans une chambre ramassant une chose, tantôt dans une autre rangeant des affaires, jouant avec les enfants, leur apprenant un vocabulaire maternel, un vocabulaire universel. Alex abandonne le lave-vaisselle à son ronron et va se planter dans le couloir.

- Régine! Tu pourrais me répondre quand même !

Mais il n'attend pas vraiment de réponse. Alex a l'habitude de parler tout seul. Pour le plaisir de parler. Parce que c'est un bavard. Et sa bouche n'est jamais sèche. C'est peut-être ce débit qui effraie Jules lorsqu'il s'agit de converser avec son jeune frère. Et c'est peut-être la raison pour laquelle le soir, en se couchant, Régine a souvent la migraine. Pourtant Alex parle bien. Il parle de tout avec spontanéité. Il peut parler de n'importe quoi sans s'ennuyer. Il a des informations sur tout et un avis sur chaque chose. Lorsque vous avez besoin d'un renseignement quelconque vous pouvez vous adresser à lui. Vous pouvez tout lui demander. Votre gosse doit rendre un devoir sur la Révolution française de 1789 ? Pas de panique, notre instituteur respectueux de l'Histoire saura répondre aux questions de votre cancre. Vous désirez connaître le chef-lieu d’un département d'outre-mer ? Où bien la capitale d’un pays quelconque ? Notre amateur de géographie urbaine vous renseignera. Celle que vous avez entraînée dans les champs avec l'intention de folâtrer bucoliquement vous taquine, vous met au défi de lui dire ce qui pousse entre ses jambes avant de la posséder ? Notre fils du terroir vous dévoilera la spécialité agricole de cette magnifique région, et vous n’y reviendrez pas sans éprouver un certain sentiment nostalgique. Mais Alex peut également vous parler de l'industrie dominante d'une autre région, du cours de l'or, vous donner la recette de la tarte landaise, le nom d'un musicien de jazz, celui d'une actrice de cinéma, vous réciter dans quels films elle a tourné. Il peut vous expliquer la meilleure façon de faire partir le hoquet, la traduction d'un mot en anglais, en espagnol, en occitan, vous dire le nom de l'arbre contre lequel il pisse et celui de l'oiseau qui chante sur la branche. Pourtant Alex reste humble. Il croit en son travail de pédagogue, et c'est pour ça qu'il enseigne avec la méthode Freinet dans une école occitane. L'école où sont placés ses enfants. Après avoir essuyé les tasses il retourne s'asseoir au salon.

- Je sais bien que les mots grossiers fascinent les enfants, et qu'ils doivent en passer par là, mais il faut de la mesure dans toute chose. Je sais bien que Régine défend toujours la petite parce qu'elle est la plus faible. Flo est fragile, d’accord, mais c'est une maligne qui sait mettre les gens de son côté, et qui comprend vite comment jouer de sa position. Alors forcément, Patou perçoit cela comme une injustice. Et il a entièrement raison. Ah, moi qui ne cesse de lui répéter qu'il est l'aîné et doit en cela montrer l'exemple.

Au bout d'un moment Régine revient avec le garçon emmitouflé dans un manteau de laine. Un bonnet lui couvre la tête jusqu'aux yeux et une écharpe lui cache la bouche. On ne voit que le bout de son nez qui dépasse.

- La petite s'est endormie et le grand n'attend plus que toi. Il fait froid aujourd'hui, alors veille à ce qu'il ne se découvre pas. Je n'ai pas envie qu'il me fasse une rechute.

- Ce n'est plus un bébé, allons. Ne t'inquiète pas pour lui. Aujourd'hui il fait un froid salutaire qui vous revigore le sang, et qui immobilise tous les microbes environnants. Bon. Embrasse ta sœur de ma part, et dis lui de nous attendre. Nous serons de retour pour le goûter. Hein, Patou ? Allez mon garçon, on y va ! Tous les mercredis après-midi, lorsque le temps le permet, Alex emmène son fils à la campagne. Il tient absolument à ce contact hebdomadaire avec les saisons, ainsi son garçon s'éveille à la nature tandis que l'instituteur donne quelques leçons de science naturelle. L'an prochain la fillette sera assez grande pour les suivre à travers bois, et il compte bien convaincre Régine de les accompagner. Jusqu'à présent son épouse a toujours refusé cette sortie pastorale sous prétexte que le mercredi est le jour de visite de sa sœur, marraine de la petite. Entre femmes, elles peuvent discuter à loisir de choses intimes en buvant un thé. Elles parlent des enfants, d'Alex en général et des hommes en particulier. Leur complicité est restée intacte durant toutes ces années. Et il arrive que l'instituteur en soit la malheureuse aimée victime lorsqu'il se retrouve entre les mots des deux sœurs. Ce qui n'est pas pour lui déplaire. Cela flatte sa tendance exhibitionniste refoulée. Alex aime bien qu'on l'aime pour la personne qu'il représente. Un fonctionnaire droit et travailleur, intègre dans son milieu professionnel aussi bien qu'à la maison où il s'efforce de donner la meilleure éducation possible à ses enfants, où il veille à ce qu'ils ne manquent de rien. Il se fait un principe d'être un bon mari et se plaît à imaginer que lui et sa femme sont représentatifs du couple idéal, qu'ils forment une famille modèle avec deux enfants sains et intelligents, un garçon et une fille pour respecter l'équilibre de l'espèce, et que le bonheur tel que le revendiquent les hommes de progrès, c'est-à-dire de gauche, est à portée de main si l'on se donne la peine. Car Alex est un homme de convictions avec le cœur profondément ancré à gauche depuis son adolescence. Et bien que déçu, comme beaucoup d'autres, par nombre d'hommes politiques, socialistes et communistes confondus, cette conviction idéologique ne flanche pas. Alex aime qu'on l'aime pour sa fidélité. L'amour de soi est ingrat. Quant à l’amour des autres...

 

{...}

 

Une fois de plus il subit les humiliations coutumières de son chef de quai. Alors que les autres salariés sont déjà tous au vestiaire, lui doit rester pour faire disparaître la tache laissée par les produits d'un colis qui s'est écrasé sur le quai quelques minutes avant le départ du dernier semi. Le fautif a pourtant passé la serpillière, mais le chef de quai n'est pas satisfait et a désigné Riri pour nettoyer de nouveau. Ce qui révolte la voix dans sa tête, car il est vrai qu'un quai de marchandise ne nécessite pas les mêmes soins de propreté qu'une pièce où l'on vit. L'homme s'apprête à lui tourner le dos en ricanant quand son pied heurte un transpalette. Il ouvre la bouche pour crier, mais le son est coupé, seule s’esquisse la grimace. Dans sa chute, l'homme tend la main à Riri qui fait un pas de côté pour l'éviter. La tête du chef de quai s'écrase bruyamment sur la ferraille du transpalette. Riri observe avec indifférence la tache de sang qui se forme lentement sous le crâne. Et s'allume une cigarette.

- C'est bizarre, ça me fait rien du tout de voir ce connard pisser tout son sang. Il l'a bien rouge, bien épais, comme celui des ivrognes, ceux qui se remplissent de vinasse.

Riri se rend au vestiaire sans un dernier regard pour l’accidenté. Il marche sans aucune précipitation et entre dans la pièce sans fenêtres. La lumière est allumée, ça sent la sueur et la poussière, mais il n'y a plus personne, ses collègues de travail sont déjà partis. Riri s'immobilise un instant pour écouter le silence.

- Y a quelqu'un ?

Pas de réponse. Il donne un coup de pied dans une chaussette qui traîne sur le sol crasseux du vestiaire. Les autres salariés, pressés de rentier chez eux, ne se sont rendus compte de rien. La secrétaire a dû sortir pour aller manger. De toute façon, son bureau est situé de l'autre côté du bâtiment. Riri est donc seul dans l'entrepôt et cette situation le rassure. Il se change tranquillement, prend le temps d'aller aux toilettes, inspecte les lieux déserts au cas où, puis décide de rentrer chez lui.

- C'est quand même incroyable, ça. Y a pas eu un seul témoin de l'accident. J'aurais pu lui fracasser le crâne, lui pisser dessus et repartir tranquillement sans croiser personne en remontant ma braguette.

Il quitte son travail comme d'habitude, et s'en retourne chez lui comme si de rien n'était. En entrant dans l'immeuble il croise deux SDF affalés sur le bas des marches. Ils boivent une bouteille de vin bon marché qu'ils se font passer sans un mot. Riri esquisse une moue de dégoût et regarde ailleurs. Une fois arrivé dans sa mansarde, il se déshabille et prend une douche dans l'étroite cabine qui fait également office de toilettes. Ensuite il enfile un pyjama blanc à rayures noires et s'allonge sur le lit pour regarder la télévision, une bière à la main. Il change de chaîne au hasard et s'attarde parfois sur l'une d'entre-elles. Au bout d'un moment, il se masse doucement les tempes en grimaçant. Au-dehors le périphérique et le passage du métro ne cessent de lui rappeler la réalité. Celle des vivants, mais aussi celle des morts. Riri monte le son. De longues minutes s'écoulent. Il observe le flux d'images, zappant, la cervelle vidée de pensées précises. Parfois il s'arrête sur un programme, mais la voix dans sa tête est vite dégoûtée et il zappe de plus belle. Enfin il se décide à couper le son. Un métro passe, suspendu. Soudain Riri se saisit du couteau de plongée sous-marine caché sous l'oreiller, et s'amuse à le planter dans le matelas déjà bien éprouvé tout en regardant les images sur l'écran du téléviseur. En l'occurrence il s'agit d'un reportage animalier concernant le gavage des oies.

- Mais c'est pas de l'oie, ça ! C'est pas de l'oie ! Quelle bande de nazes ! Allons, c'est pas de l'oie... L'oie ! Loi ! Loi loi loi l'oie ! Loi ! Loiloi l'oie ! L'oie ! Louaaah ! Louaaah ! Mais qu'est-ce que je fais avec ce couteau à la main, moi ? Mouaaah ! Qu'est-ce que je fais, mouaaah ! Avec ce couteau-là ! Laaah ! Je suis pas un assassin, mouaaah ! Non ! je gaaave pas les ouaaah, mouaaah ! Je suis pas un assassin... Je suis un gentil... Un gentil...

Il replace délicatement le couteau de plongée sous l'oreiller, éteint le téléviseur, vide sa bouteille de bière, et fini par s'endormir avec la lumière allumée. Au bout de quelques minutes, il se réveille pour aller aux toilettes. En revenant il prend une autre bière dans le réfrigérateur et s'accoude à la fenêtre. D'une main il tient la canette et de l'autre il se masse les tempes. II souffre, donc il pense.

 

{...}

 

Alex et Patou sortent de la forêt après une longue promenade éducative. Alex est fier de son garçon qui a écouté, posé des questions et semblé s'intéresser aux réponses, et cette dernière qualité demande plus d'efforts pour un garçon de son âge, qui ne pense qu'à courir à travers bois avec une branche morte à la main, se cacher, apparaître en faisant peur à son père ainsi que d'autres jeux floraux. En arrivant au village, Alex avise les ruines d’un château cathare et, fébrile, essaie d’attirer l’attention de son fils.

- Patou, tu vois cette tour, là-haut, sur la colline ?

- Oui.

- C’est tout ce qu’il reste d’un très très vieux château construit par des moines et qui servait à les défendre.

Mais Patou écoute son père d'une oreille distraite. Car il ne songe qu'à une chose, c'est d'aller se réchauffer au Café de la Place et boire un chocolat.

- Papa, j'ai froid.

- Nous allons rentrer à la maison, mon garçon, sois courageux. Tu n'es plus un bébé.

- Papa, j'ai faim.

- Tu goûteras à la maison. Allez, encore un petit effort. Tu es un grand, maintenant. Tu ne vas pas te mettre à bouder quand même.

- Et si on allait boire un chocolat au café ?

- Ah, d'accord, j'ai compris. Monsieur veut aller au café comme un homme. Monsieur désire boire un grand bol de chocolat chaud, hein ?

- Oui !

- Bon, allons-y.

- Ouais !

Le café est enfumé. Alex hésite à cause du petit. Mais Patou le tire par la manche, et un groupe de vieux en train de jouer aux cartes leur jettent un œil qui signifie ou tu rentres ou tu sors, mais décide-toi vite. Finalement ils s'installent à une table en bois brut près du comptoir. Une jeune serveuse au look gothique remplace les verres vides des vieux par des verres contenant un liquide qu'Alex qualifie immédiatement de verdâtre. Tout en se disant qu’il est quand même un peu tôt, ou trop tard pour boire l’apéritif, Alex en déduit qu'il s'agit certainement de perroquets et réfléchit subitement aux échanges culturels, se demandant si l’appellation des mélanges pastis-menthe ou pastis-grenadine diffère selon les régions où il sont consommés. Á la table voisine, un chien aux pieds d’un chasseur à l’affût devant un pichet et un verre vide. Patou, intimidé par l'accoutrement de la serveuse, lui commande un chocolat en lui faisant un gentil sourire. Alex demande poliment s'il serait possible d'avoir une tartine de pain beurré pour le gamin et un café pour lui. La serveuse lui répond que c'est possible, puis s'en retourne mollement vers le comptoir. Quelques instants plus tard, revenant avec la commande des citadins, elle fait une halte à la table du chasseur pour déposer un deuxième pichet. L'homme n'a pourtant rien réclamé. Cette scène intrigue notre instituteur, grand observateur des comportements humains. Patou se barbouille la bouche avec le beurre tout en observant de ses grands yeux le fox-terrier au poil pelé et le chasseur en tenue camouflée, qui, imperturbable, vide des verres de vin rouge. Mais la curiosité de l'enfant est excitée par le fusil accroché à la chaise. Le gamin n'a jamais vu une arme d'aussi près. Le chasseur, légèrement ivre, se roule une cigarette tout en parlant à son chien. Il le félicite pour ses prouesses de la matinée, mais n'est pas content du tout :

- Parce que Foxy ne rapporte pas à son maître... Foxy doit pas manger les canards... Foxy est un bon chien-chien et il doit obéir à son maître...

Ce monologue fait rire bruyamment Patou. Le chasseur se retourne vers le gamin et le fixe méchamment. Le gamin prend peur et se réfugie dans les bras de son père. L'ivrogne plonge ses yeux rouges dans le regard outré de l'instituteur et l'interpelle sur un ton goguenard.

- II serait pas en train de se foutre de ma gueule, par hasard, ce lardon ?

- Non, Monsieur. Cet enfant a de l'éducation, lui. Mais permettez-moi de vous dire, avec tout le respect qu'un être humain doit avoir pour ses semblables ainsi que pour la nature et tout ce qui l'habite, que ce n'est certainement pas un bon exemple pour la jeunesse que de s'envoyer deux pichets de vin à l'heure du goûter. De plus, vous donnez là une image négative des habitants de ce charmant village historique.

- Quesque tu me racontes, toi? Je comprends rien à ton baratin... Et puis d'abord, c'est pas deux pichets que je me suis envoyé depuis ce matin, mais quatre. Et puis je bois du vin quand ça me chante et tant pis si c'est l'heure du goûter de ton lardon. C'est quand même pas toi qui vas m'en empêcher. On est en république. Même les gendarmes me foutent la paix quand je chasse. Alors c'est pas un touriste qui va me faire la morale.

- Je ne suis pas certain que vous vous rendiez bien compte des risques d'accident que peut entraîner la chasse en état d'ivresse.

- Crévendiou ! Je chasse pas, là, je bois. Mais quesqu'il me veut, lui ? Qui t'es, d'abord, pour me parler comme ça ? Même bourré je peux tirer un lapin en course. Toi je parie qu'au premier coup de feu tu tombes à la renverse, ha ! ha ! Allez, Foxy, on rentre à la maison. Y a en marre des touristes qui viennent nous donner des leçons.

- Mais que voulez-vous insinuer, Monsieur ?

Le chasseur prend le temps de vider le pichet en deux coups de verres pleins, s'essuie la bouche d'un revers de la main, se lève dignement et sort du café sans prendre la peine de répondre à l'instituteur qui en reste bouche bée. La serveuse s'approche de la table et donne une autre serviette jetable à Patou. Celui-ci la remercie ostensiblement en observant son père du coin de l'œil.

- Mais de rien, mon petitou. Ne faites pas attention à lui, Monsieur, c'est un brave gars, mais il est un peu éméché.

- Il est complètement soûl, oui.

- Vous comprenez, il n'a pas tué de gibier aujourd'hui. Alors il râle.

- Pas même un lapin, s'exclame un des vieux.

- Si j'ai bien compris, lorsqu'il rentre bredouille de la chasse, il se soûle, c'est cela ?

- Et quant il ramène un lapin, il fête ça avec quelques pichets, reprend un autre vieux.

Les anciens rigolent en chœur tout en continuant à jouer aux cartes. La serveuse et Alex échangent alors un sourire communicatif. Même Patou, qui n'a pas tout compris, se marre comme un fou. Sur le chemin du retour l'instituteur ne peut pas s'empêcher d'expliquer à son fils tout le bien qu'il pense de la chasse et des chasseurs.

 

{...}

 

Eric est manutentionnaire dans une petite entreprise familiale qui s'occupe du conditionnement de matériel vétérinaire pour l'insémination artificielle porcine. Il passe huit heures par jour à enfoncer des embouts de plastique souple de couleur jaune, ayant la forme en spirale d'un pénis de verrat, dans des tiges cylindriques en plastique dur longues de trente centimètres. Il emboîte ainsi des milliers de sondes par jour qui se substituent aux organes de mâles porcs privés de contact vaginal avec des femelles indifférentes aux transformations industrielles de reproduction. C'est un travail pénible, abrutissant et obsédant. Après ces fatigantes journées de labeur Eric se rend directement dans son studio situé au rez-de-chaussée d'un immeuble à deux étages. Il chausse ses pantoufles, pousse le chauffage électrique au maximum et se prépare un chocolat chaud. Ensuite il se roule un pétard, branche le petit amplificateur à lampe qui lui sert de table de chevet, fume le pétard, une fois la lampe chaude il règle le volume au plus bas possible, puis s'assoit sur le lit et joue quelques accords sur sa guitare électrique. Mais au bout d’une heure, il s'arrête en faisant la grimace.

- Ah, ce boulot m'abîme les doigts, les mains, les poignets et les épaules, provoquant des tendinites, des rhumatismes articulaires et autres traumatismes arthropathiques. Quel dégoût… J'ai de plus en plus de difficulté à jouer de la guitare. Ça fait chier. Si je peux plus faire de la musique, alors je sais pas trop ce qui pourrait me distraire sur cette foutue planète. Tout m'ennuie. Et j'ai dû attendre la quarantaine pour m'en rendre compte, enfin, pour accepter de regarder la situation en face : dans la vie, à part ma voisine, la musique et la fumette, rien ne m'intéresse. Tout me fait chier. C'est mon côté nihiliste, je crois.

Dans sa jeunesse Eric ne savait pas trop ce qui l'intéressait vraiment. Il n'aimait pas les études, mais préférait glander en fac plutôt que de travailler. Il sortait avec des filles, mais ne savait pas trop s'il était amoureux. Il aimait faire la fête avec les copains, mais il s'ennuyait rapidement. Il pratiquait la musique et voulait jouer de la guitare comme Jimi Hendrix, mais il n'a jamais joué comme Hendrix. Il se contentait de faire le bœuf avec d'autres musiciens aussi paresseux que lui. Les années ont passé et il pose toujours les mêmes accords sur sa guitare. Il galère toujours entre les mêmes petits boulots. Eric mène une petite vie tranquille, occupé à joindre les deux bouts en fin de mois, indifférant aux turbulences du monde. Il marche seul, dirait le poète. C'est sa façon de se protéger. Un mélange d'égoïsme et d'instinct de survie. Eric n'a plus de famille depuis la mort de ses parents survenue dans un accident de voiture alors qu'il venait juste d'obtenir son baccalauréat avec la mention passable. Et dans le cercle restreint de ses amis, son pessimisme sentimentaliste l'isole de tous. Mais il faut les comprendre, c'est fatigant d’écouter quelqu'un qui est toujours en train de tout critiquer. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles généralement les femmes le quittent au bout de quelques jours. Elles débarquent avec des rêves et des désirs plein la tête, mais Eric les plonge aussitôt dans sa cynique réalité.

- Ces cordes sont vieilles et crasseuses. Il va falloir que je pense à acheter un jeu neuf. Et une pile pour l'accordeur. Il faudrait aussi que je fasse régler le manche de cette guitare. Et maintenant voilà que la lampe de l'ampli va me griller à la gueule... Quand je pense qu'il doit me rester environ une centaine d'Euros sur mon compte en banque, ça me fait mal au cœur. Ça va être dur de terminer le mois... Des fois je me dis que c'est bien de toucher le fond, ça rassure, parce qu'on devine que c'est la fin de l'angoisse que provoque la chute. On découvre qu'on peut pas aller plus bas. Enfin, on n'ose pas se l'imaginer. Alors on se dit qu'il reste plus qu'à remonter, à son rythme. Patience, Eric, patience. Ton tour viendra.

Un aboiement le tire de ses réflexions. Eric reconnaît la chienne de sa voisine de palier qui fait la fête à sa maîtresse de retour à la maison. Il éteint l'amplificateur en deux temps de manière à laisser refroidir la lampe, range la guitare dans son étui, et se roule un autre pétard. Il prend le temps de le fumer allongé sur le lit en songeant à sa jeune et jolie voisine qui vit de l'autre côté de la cloison. Il se souvient de son corps et plus précisément de son cul. Il l'imagine en mouvement, rempli de grâce. L'érection ne se fait pas attendre. Mais Eric hésite à se masturber. Ces derniers temps des images de la petite bête viennent constamment s'interférer à celles de la belle et ça lui coupe le désir. Il en est même à se demander si ces interférences ne sont pas des signes précurseurs d'une zoophilie refoulée. Eric ferme les yeux pour mieux imaginer :

- Elle entre, fait des câlins à la chienne, referme la porte, enlève ses chaussures, écoute les messages du répondeur, ensuite elle se déshabille en souriant à la chienne, tire le rideau de douche, tourne le robinet de sa petite main blanche, l'eau asperge son joli visage aux yeux fermés et à la bouche ouverte, coule en cascade sur les seins dressés vers le jet, glisse sur son ventre plat, ruisselle sur ses hanches, hmm, la rondeur de ses fesses...

La chienne se met à aboyer comme si elle avait reniflé quelque chose de l'autre côté de la cloison, puis elle court vers la douche et plante ses crocs dans le rideau. Ce qui oblige Sandrine à interrompre ses ablutions. Elle gronde l'animal et tente de l'attraper. Mais la bête déguerpit en aboyant de plus belle et s'installe ventre à terre sous le lit pour bouder. Sandrine se précipite pour lui faire des excuses et la câliner. De l'autre côté de la cloison Eric commençait à se sentir euphorique comme toujours dans ces moments-là. Aussi fait-il de son mieux pour oublier la présence de l'animal, bien décidé à continuer son film :

- Elle est toute nue, la croupe saillante, hmm, les seins se balancent, hmm, elle marche à quatre pattes autour du lit, rit et joue avec la chienne...

Bulle avait été adoptée par Sandrine quelques temps après que sa sœur se fut installée en ménage avec Alex. Son intention première était de l'offrir en cadeau aux futurs mariés. Mais la veille du mariage, lorsqu'elle était tombée sur cette petite chienne recueillie par la SPA, dès que l'animal avait posé son regard triste sur elle, dès qu'elle l'avait prise dans ses bras, aux premiers coups de langues sur le nez, Sandrine savait déjà qu'elle allait garder la chienne. Le lendemain matin elles partageaient le lit et s'en était définitivement fini du cadeau. Sandrine n'avait jamais fait allusion à cette pulsion égoïste, se contentant d'expliquer qu'elle se sentait seule après le départ de sa sœur. Depuis ce jour elle s'en veut un peu, mais pas trop. Sandrine se déculpabilise rapidement en songeant au billet d'avion offert aux jeunes mariés pour leur voyage de noces : un aller-retour pour Venise qui avait bien entamé son compte en banque.

- Allez, Bulle, viens ici. Ne fait pas ta boudeuse. Viens ici, je te dis. Allons, ne soit pas gamine, tu sais bien que je ne veux pas que tu joues avec le rideau de la douche. Bulle, ça suffit maintenant !

- Ouah ! Ouah !

- Bulle ! Petite coquine, va ! Tu vas venir ici, oui ! Qui est-ce qui commande, hein ? Regarde-moi quand je te parle !

Elle essaie d'attraper l'animal par les pattes, tandis que de l'autre côté de la cloison Eric sursaute.

- Allons bon. Voilà encore cette chienne qui fait des siennes. J'arrive plus à me concentrer, moi... Alors, qu’est-ce que je disais, déjà… Ah, oui, elle est toute nue, se déplace avec grâce dans la pièce, s'allonge sur le lit et caresse sa chienne. Non! Non, c'est plus possible comme ça. Je m'en fous de la chienne. C'est ma voisine qui m'intéresse, c'est son cul que je veux, un cul de femme, putain !

Il se lève d'un bond avec la ferme intention entre les mains de prendre une douche. Pendant ce temps, Sandrine finit de se sécher avec un drap de bain et enfile un pyjama d'hiver. La chienne est allongée sur le lit et la regarde, écoutant sa maîtresse avec attention.

- Alors, ma bulle ? Tu veux que je te parle encore de lui ?

- Ouah !

- Bon, d'accord. Lundi, quand je me suis inscrite au club de gym, j'ai rencontré ce type...

- Ouah ?

- Tu ne te souviens plus de ce que je t'ai dit ?

- Ouah !  

- Mais si, voyons... Le genre brun ténébreux, timide aux yeux brillants...

- Ouah ! Ouah !

- Si tu avais vu son regard, ma Bullette, quand je travaillais mes fessiers... Il me dévorait des yeux. Mais ce n'était pas de la simple convoitise, tu sais, non, il y avait de l'admiration dans ces prunelles sombres, de l'émotion pure, comme une lumière. J'en rougissais de plaisir.

- Ouah !

- Et je ne t'ai pas dit la meilleure : il ressemble étrangement à tonton Alex !

- Ouah ! Ouah !

Sandrine ne se doute pas encore que ce ténébreux quadra est le frère de son beau-frère puisqu'elle n'a jamais eu l'occasion de rencontrer Jules auparavant. Pas même au mariage de sa sœur. Le matin de la cérémonie Jules avait téléphoné à son frère de l'étranger pour lui souhaiter une bonne noce et tous ses vœux de bonheur, mais également pour s'excuser de ne pas être présent car il travaillait pour se payer le retour au pays. Sandrine connaît son existence, mais ne sait pratiquement rien de lui. Régine n'est guère plus informée. Alex parle peu de son frère. Ce qui a pour effet d'exciter la curiosité des deux femmes habituées aux bavardages de l'instituteur.

- Bon, allez, viens manger, maintenant.

- Ouah !

- Ahhhhhh!...

Quelques instants après ce cri de plaisir contrarié Eric sort de sa douche avec un air triste, presque dégoûté. Ses cheveux longs sont encore mouillés. Il a revêtu une chemise de nuit bleue imprimée de notes de musique éparpillées ça et là et se déplace en chaussons. Il grimpe sur le lit, colle une oreille contre la cloison, mais n'entend que le silence qui tourne en rond. Il est déçu. Alors il se roule un autre joint qu'il fume en écoutant un vieux disque de blues. La voix noire du chanteur-guitariste sexagénaire raconte une histoire qui s'est passée dans le Delta du Mississippi. L'histoire d'une femme fatale qui avait ensorcelé un pauvre bougre en lui jetant un sort vaudou. Ce brave homme aimait tant sa belle qu'il ne savait pas lui refuser les ardeurs sexuelles qu'elle exigeait de lui. Au point qu'elle avait fini par le tuer à la besogne. Eric se prépare deux œufs sur le plat accompagnés de fromage de chèvre. Il se met à table, mange rapidement le contenu de son assiette en songeant à sa jolie voisine, et se sert un grand verre d'eau pour tout dessert. Cela fait deux ans qu'elle habite l'immeuble. Une fois par jour, lorsque leurs pas se croisent, il lui dit bonjour tandis qu'elle le toise. C'est le premier mot que sait dire sa bouche. Les autres ne viennent pas. La conversation crève dans un silence douloureux. Alors ils se regardent, ils se sourient, Eric dit un mot gentil pour la chienne et chacun repart dans sa solitude. Le reste du temps, Eric l'observe par la fenêtre lorsqu'elle promène son chien dans la cour.

- Quand je pense qu'on s'est jamais dit au revoir... C'est quand même malheureux, ça… Quand on dit au revoir à quelqu'un ça veut dire qu'on a passé un moment ensemble, qu'il y a eu des mots prononcés, des phrases échangées, des regards soutenus, des sourires dévoilés. Bref, un début de connaissance de l'autre. On dit bonjour, on parle un peu, et puis on dit au revoir. Merde, ça paraît pourtant facile, ça fait partie de l'humanité... Alors ? Pourquoi j'y arrive pas ?

II se caresse distraitement le sexe au travers de sa chemise de nuit.

- Et si je lui composais une chanson... Oui, ça peut pas lui faire de mal une jolie chanson, et ça me ferait du bien, ça me permettrait d'évacuer. Voyons voir...

Eric se dit qu'il ne doit pas trop réfléchir au contexte de la chanson, mais plutôt tenter de faire sonner les mots, notamment les rimes.

- Faudrait le mot voisine, dans le couplet... Et jolie... Elle doit comprendre qu'il s'agit d'elle, de moi, enfin de nous, quoi... Pour que ce soit flatteur, je suis bien évidemment amoureux. Oui, mais ça doit être gai, un truc marrant, quoi... J'ai toujours entendu dire qu'il fallait faire rire les filles. La chanson est un moyen radical. Oui, et puis un peu de canaillerie serait parfait, ça marche toujours, le cul ! Voyons, un truc du genre... heuh... heuh...

Il attrape son carnet de chansons et un stylo, s'allonge sur le lit et se met à écrire. Une dizaine de minutes plus tard il relève la tête et se met à chantonner :

- Je suis amoureux de ma jolie voisine / Ses volets sont bleus, altière est sa poitrine / Au petit matin penchée à sa fenêtre / En cambrant les reins, elle secoue sa couette / Ses petites mains et sa blanche culotte / Me rendent mâtin, j'en deviendrais bigotte...

Pendant ce temps, comme tous les soirs avant de s'endormir, Sandrine relit ses cours de la journée, allongée sur son lit. Bulle est blottie sous le bras nue de sa maîtresse, le museau posé sur un sein et les yeux fermés. Quelques soubresauts trahissent par intervalles son sommeil. Certainement de mauvais souvenirs qui viennent troubler ses rêves. Sandrine ne parvient pas à se concentrer sur ses notes. L'image du ténébreux quadra se superpose aux poèmes de Zarathoustra. Elle se souvient du jour où ils se sont parlé dans la salle de gymnastique. Elle voit d'abord le visage, puis le corps, et enfin l’homme en entier. Mais l'image se brouille. Sandrine sourit en se passant la main dans les cheveux.

- Alors, Monsieur le quadra, seriez-vous mon surhomme tant attendu? Descendez-vous des cimes pour me tirer des profondeurs humaines ? Et me porter vers le soleil de midi ? Si vous êtes celui-là. Monsieur, alors pas de jeux de dupes entre nous s'il vous plaît. « Pour que la vie soit bonne à regarder, de la vie il faut bien jouer le jeu... ».

La chienne pousse un gémissement plaintif tout en dormant. Sandrine pose ses pages de cours sur la table de chevet, éteint la lumière et serre Bulle contre sa poitrine. L’animal se calme aussitôt. Minuit sonne au clocher de la petite église du quartier. Sandrine s'endort en rêvant, le sourire aux lèvres. Bulle ouvre les yeux et ne voit pas sa maîtresse. Tout est noir. Mais elle sent le corps chaud tout contre le sien, et son petit museau renifle l'air, puis l’odeur de la main posée sur ses pattes de devant. Une fois rassurée, la chienne referme ses paupières pour la nuit. De l'autre côté de la cloison Eric se roule un dernier joint avant d'aller se coucher. Il va le fumer sur le lit en relisant plusieurs fois l'unique couplet que lui a inspiré sa voisine. Soudain son visage grimace. Il semble déçu, marmonne quelques amertumes, jette son carnet de chansons à terre et éteint la lampe de chevet. Le silence s'installe quelques secondes.

- Ah, si seulement tu savais comme ton petit cul m'inspire à chacun de tes pas, dans toutes les poses, et comme j'aime le voir se dandiner lorsque tu promènes ta chienne dans la cour, oui, et par-dessus tout j'aime le regarder en face dès que tu te penches en avant pour câliner ton petit animal. Tu m'en veux pas trop, n'est-ce pas ? Tu le sais, hein, que je t'observe dans ces moments-là ? C'est pour ça que tu te penches souvent en avant, juste devant ma fenêtre, et que tu prends ton temps pour caresser ta petite chienne... Oui, tu es maline. Tu as deviné ma triste solitude affective. Tu as compris que mes désirs me torturent dans la chair. Tu es si généreuse. Et puis ça te coûtes rien de me donner quelques instantanés qui sont pour moi autant de bonheurs immobiles. Un jour je te dirais tout ça... Je t'expliquerais que mon intention est pure, qu'il faut pas y voir du mal. Un jour, un bonjour, quelques mots, et puis un au revoir. C’est si simple, la vie…

 

{...}

 

Une grande salle vide tapissée de miroirs qui se renvoient une lumière artificielle blanchâtre provenant des rangées de néons alignées au plafond. L'air est moite. Elle transpire abondamment, penchée sur un appareil de musculation étrange qui ressemble à un instrument de torture datant du Moyen-Âge. Mais elle n'a pas le choix. C'est l'unique machine de la salle. Et elle doit absolument travailler ses fessiers. C'est quelque chose d'important pour elle. Sandrine en est persuadée et y pense depuis longtemps. De toute façon elle ne peut pas s'y soustraire sous peine du pire. Elle n'a aucun doute là-dessus. Sandrine effectue ses exercices correctement. Elle le sait et en est fière. Mais elle est triste que personne n'assiste à cet exploit, car c'est en train de devenir un exploit tant elle travaille ses fessiers. Elle regrette surtout qu'aucun homme ne soit présent pour l'encourager avec admiration. Elle ne comprend pas très bien pourquoi, mais elle pense à un homme en particulier qu'elle ne connaît pas. Elle sait qu'il existe, elle sait qu'il vit quelque par au-dehors de cette salle remplie de miroirs, et qu'il serait content de la voir travailler ses fessiers. Le bois de la machine grince et son mécanisme cliquette. Sandrine se dit que les responsables du club pourraient quand même s'occuper du matériel, huiler les machines et venir voir si tout se passe bien. Mais elle ne les voit jamais. Elle ne voit jamais les autres membres du club, d'ailleurs. C'est pour ça qu'elle aime bien venir dans cette salle, parce qu'il n'y vient personne et qu'elle peut faire ses exercices tranquillement. Elle se dit alors que ça doit coûter cher d'entretenir une grande salle comme celle-là, avec tous ces miroirs à nettoyer et ces néons à changer. Elle est soudain émerveillée de comprendre que tout ça est réservé à une seule personne pour qu'elle vienne travailler tranquillement ses fessiers. Uniquement les fessiers, se dit Sandrine en faisant sa longue série d'exercices. Mais cette série de mouvements ne finit jamais. Elle voudrait bien s'arrêter pour se reposer un moment, mais la machine lève implacablement ses jambes fatiguées qui s'élèvent en arrière, l'une après l'autre, jusqu'à hauteur de taille. Elle inspire, puis expire tout en forçant sur ses cuisses, car elle sait que ça fait partie de l'exercice imposé. Dans ces conditions il lui est malheureusement impossible d'appeler au secours sans risquer l'étouffement. Soudée à l'appareil infernal, incapable d'en arrêter le mécanisme, Sandrine regarde le miroir dans l'espoir d'y rencontrer le reflet d'un éventuel sauveur. Mais elle ne voit qu'elle, dans cette salle. Une jolie fille bien faite, vêtue d'un body-sport, en train de travailler ses fessiers. Des fesses qui gonflent à chaque levée de jambe comme deux ballons de baudruche qui se rempliraient d'air sous l'impulsion d'une pompe. Des fessiers qui commencent à ressembler à deux montgolfières et menacent d'exploser à chaque mouvement. Elle n'en croit pas ses yeux. Elle n'a jamais eu des fesses comme ça. Elle est très en colère et compte bien se faire rembourser le séjour au club. La voilà qui s'élève lentement dans les airs. Elle gesticule dans tous les sens et risque à présent de s'écraser contre le plafond. Mais il n'y a plus de plafonds, plus de néons, plus de miroirs. Sandrine monte toujours plus haut dans un ciel bleu et chaud, tirée par cet aérostat à la sustentation douteuse. Soudain c'est le vide absolu et obscur. Sandrine flotte, immobile, dans un néant silencieux de matière noire. Elle a les yeux grands ouverts, mais ne voit plus rien. Ne sent plus rien. Et, peu à peu, sombre dans un profond sommeil sans rêves.

Bulle vole lentement au-dessus d'un vaste grillage tendu horizontalement dans la nature. Elle ne voit pas exactement ce qu'il y a en dessous. Pourtant il fait jour et le ciel est bleu. Parfois, elle croise des oiseaux qui ne ressemblent pas à ceux qu'elle a l'habitude de voir, et qui filent à vive allure comme s'ils fuyaient un danger. Ce danger, Bulle le sent, mais n'arrive pas à le définir selon ses critères de chien. Elle comprend qu'il faut aboyer d’une certaine façon parce qu'un chien doit aboyer d’une certaine façon quand il y a du danger. Alors elle ouvre sa petite gueule, mais rien n'en sort. Elle est tout étonnée de ne pas s'entendre aboyer parce qu'elle sait bien qu'elle aboie. Alors elle sort sa langue pour lécher l'air frais qui l'enveloppe, qui s'infiltre dans ses narines et qui bourdonne dans ses oreilles. Bulle n'arrive pas à s'entendre aboyer, mais ce n'est pas douloureux. Elle sent un danger, mais elle n'est pas certaine qu'il lui soit destiné. Elle sait bien que les chiens ne volent pas, pourtant elle n'est pas paniquée, elle se sent bien. Bulle aime voler. Mais cette sensation de liberté, qui la transporte de joie, se transforme rapidement en un tourbillon qui l'emporte à toute vitesse. Le ciel s'assombrit. L'air devient humide et froid. Bulle devine qu'elle va s'engouffrer par une ouverture située quelque part, à un endroit précis où le grillage est déchiré. Elle a déjà vu ce passage. Elle se souvient que le franchir est désagréable, pénible même. Elle redoute ce moment. Elle aboie de peur mais n'entend toujours pas de son. À mesure qu'elle sent se rapprocher du passage, Bulle panique et bat l'air de ses quatre pattes pour arrêter ce tournoiement. Elle ne veut pas passer par le trou du grillage. Tout son petit corps se cabre, ses muscles se tendent, elle résiste et tente d'aboyer encore, encore, et encore... Soudain un jappement s'échappe et la chienne se réveille.

- Alors, ma Bullette, tu as fait un cauchemar, hein ? Mais c'est fini maintenant, oui, c'est fini, oui ma Bulle, c'est fini. Viens là, tout contre moi, comme ça, voilà. Hmm... Oui, comme on est bien toutes les deux. Oui, ma Bulle, oui, je suis là. Hé, c'est ta petite langue, ça, là ? Hein ? À qui elle est, cette petitounette langounette ?

- Ouah !

- Chut, Bulle. Calme-toi. Arrête de gesticuler. Bulle, ça suffit. Il faut dormir maintenant. Allez, je vais te chanter une berceuse. Mais tu promets de dormir, hein…Bon, alors écoute : ouaaaah ouah ouah ouaaah ouaaah ouah ouah ouaaah ouah...

Il doit dire quelque chose d’important à sa voisine. Il ne connaît pas exactement le contenu de ce qu’il doit lui révéler, les mots ne se forment pas pour l'exprimer, mais cette idée est bien dans sa tête. Et il est persuadé que sa voisine est au courant de ce qu'il va lui apprendre. Il faut qu'il aille chez elle et qu'il lui dise bonjour. Cela évitera toute phrase inutile, tout propos déplacé. Sa voisine comprendra et en sera d'autant plus contente. Il traverse la cloison de son studio, sans aucune douleur, comme s'il avait fait ça toute sa vie. Il en rit de bonheur. De l'autre côté, il se retrouve dans une chambre de femme. Une pièce remplie d'une lumière dont il ignore la provenance, une lumière chaude qui le fait transpirer abondamment. Mais ça ne le trouble pas, car il sait qu'il fait quelque chose de bien, quelque chose de grand, et que non seulement sa voisine en sera bouleversée mais toutes les autres femmes également. Il est conscient de l'importance de sa mission. Il ne doit pas échouer. Il n'aura pas d'autre occasion. Il sait que s'il ne trouve pas sa voisine au plus vite, plus jamais il ne pourra passer au travers des cloisons. Soudain il voit un lit en fer blanc recouvert d'une fourrure de bête fauve, mais il ne se souvient pas du nom de l'animal. Ensuite il voit des sous-vêtements féminins éparpillés sur le sol. Eric est soulagé, car il comprend qu'il arrive juste à temps. Il se baisse et saisit une culotte blanche, la hume et la rejette aussitôt en se bouchant le nez avec la main. Cette odeur de chien mouillé lui est insupportable. Elle envahit peu à peu l'appartement. Eric le visite avec d'infinies précautions, car il devine que cette tentation sur son chemin n'est qu'un obstacle supplémentaire à sa quête, et qu'il doit le franchir sous peine d'être ridiculisé. Alors il s'arme de courage et continue de chercher la femme qui habite ces lieux. Il ne se souvient pas de son visage, mais il reconnaîtra son cul. Il le sait et en rigole d'avance. Il ouvre la bouche comme pour lui parler déjà. Aucun mot n'en sort, mais il ne panique pas : le moment venu, la femme lira sur ses lèvres. Eric a la désagréable sensation que l'appartement est vide. Il réalise qu'il ne trouvera plus la femme. Pourtant une obstination qu'il ne contrôle pas le pousse à chercher encore, à refaire les mêmes gestes, inlassablement. Il en a assez et voudrait revenir dans sa chambre. Il n'est pas rassuré. Il se doute que quelque chose a mal tourné et que ça va lui retomber dessus. Pourtant il continue d'avancer vers la salle d'eau. Il ouvre la porte. Ce moment lui semble interminable. Il entre, et ses mouvements sont lents. Il doit faire des efforts pour soulever ses jambes et les porter en avant, ses bras lui pèsent, ses forces s'épuisent. Le rideau de douche est tiré. L'eau coule. Il a peur, mais il sait qu'il ne peut pas faire autrement que de regarder derrière ce rideau opaque. Il soulève son bras avec ses dernières forces et, les yeux fermés, arrache le rideau d'une main qui ne paraît plus être la sienne. Rien ne se passe. Il est toujours debout, les pieds dans l'eau, et il se dit qu'il a bien fait de ne pas mettre de chaussures ce matin. Eric ouvre les yeux. Il voit. Dans l'eau du bain flotte un petit canard en plastique jaune qui sent horriblement le chien mouillé. Il trouve ce phénomène étrange et se dit qu'il est peut-être le jouet d'une machination. Soudain le canard jaune ouvre grand son bec pour lâcher des aboiements. Eric se réveille en sueur. Il se redresse un moment pour vérifier l'invérifiable, puis se recouche en ricanant.

 

{...}

 

Dans la cuisine Patou et Flo sont attablés devant une purée de pommes de terre bio, et attendent qu'Alex leur serve à chacun un jaune d'œuf pondu par une poule élevée en plein air. Les enfants reprennent en chœur les couplets que fredonne l'instituteur pour les faire patienter. Il s'agit d'une chanson occitane apprise à l'école. Patou, qui est le plus grand, se souvient des paroles, mais la petite Flo oublie certains mots et triche en ouvrant la bouche sans articuler. Au salon, Régine et Sandrine discutent tout en prenant l'apéritif. Bulle est couchée sur les cuisses de sa maîtresse, le museau en équilibre sur l'un des genoux. Les deux sœurs dégustent un vin de noix offert par la maman d'un élève. A un moment, leur conversation porte sur Alex. Régine vante naïvement ses qualités de cuisinier et sa bonne volonté à la contribution du ménage. Il n'en faut pas plus pour Sandrine qui attendait à l'affût pour lancer une pique dont elle a le secret. Ce qui déclanche un rire communicatif entre les deux sœurs. Bulle se met à aboyer, toute contente de voir sa maîtresse heureuse. Sandrine la gronde. Bulle ne comprend pas pourquoi elle se fait engueuler, mais obtempère par amour. Alex, attiré par les rires, vient traîner une oreille curieuse dans le salon. Il tient deux gros œufs dans les mains, ce qui inspire immédiatement sa belle-sœur :

- Eh, l'écolo, je suppose que tes œufs ont été pondus par une poule bio, je me trompe ?

- Dans le mille, ma poule, ce sont des œufs de gallinacés occitans élevés à la ferme. Satisfait de sa réplique, l'instituteur s'en retourne dans la cuisine, pensant y trouver refuge.

Il se trompe. Ça n'empêche pas Sandrine de remettre le couvert :

- Un cadeau d'une maman reconnaissante ?

Ce dernier mot fait sursauter Régine. La femme d'intérieur qui est en elle se redresse, directement concernée par les affaires de sa cuisine, pour voler au secours de son mari :

- Tu le prends pour un docteur de campagne ou quoi ? On est en ville, ici, ma grande. Et les fonctionnaires de la république n'acceptent pas des poulets vivants... Mais qu'est-ce que je raconte, moi…

Alex ne comprend pas pourquoi les deux sœurs se marrent comme des débiles. Il n'a pas entendu la réflexion de sa femme qui tentait de lui venir en aide, mais qui n'a fait que l'enfoncer pour la plus grande joie de Sandrine. Il revient dans le salon et les regarde avec défiance, interpellé par un vague soupçon, subodorant que ces deux femmes sont en train de se moquer de lui. Régine fait un signe à son mari :

- Je te sers un autre porto, Alex ?

- Oui, s'il te plaît. J'arrive.

Sandrine donne un coup de coude à sa sœur en regardant Alex débarquer au salon. Régine détaille rapidement son mari et en devine la raison. Elle pouffe tandis que sa sœur interpelle Alex :

- Dis donc, Alex... Tu sais que tu es mignon avec ton petit tablier...

- Merci. Il te plaît ?

- Ouiii, il te va à ravir…

Régine, emportée par la verve de sa sœur, ne résiste pas :

- Et il l'a acheté tout seul…

Sandrine fait semblant de s'extasier :

- Non ?

- Oui. Un matin, j'entre dans la cuisine pour préparer le petit-déjeuner et je le vois en train de faire le café, les fesses à l'air, avec son petit tablier pour seul vêtement. Ah, si tu l'avais vu...

L'instituteur rougi légèrement et tente de faire diversion :

- Je l'ai choisi à cause des dentelles. C'est joli, non ? Qu'en pensez-vous, Mesdames ? On ne fabrique plus de tabliers en dentelles comme celui-là. Il paraît que ce n'est plus à la mode. Que voulez-vous ? De nos jours, le plastique est roi.

Les filles se marrent devant les yeux soulagés du pauvre mâle tandis que Bulle aboie. Alex, emporté par une mystérieuse inspiration, s'enlève le tablier en imitant les déhanchements d'une strip-teaseuse. Les sœurs applaudissent, Sandrine le siffle et Bulle aboie de nouveau. Ensuite Alex va sagement s'asseoir, boit une gorgée de porto, fait les yeux doux à Bulle et relance la conversation :

Connaissez-vous l'histoire de ce savant biologiste fou, et fou amoureux de sa jeune épouse qui était une des femmes les plus belles du monde ? Elle avait pourtant un tout petit défaut dans sa plastique. Un vilain grain de beauté sur son front pâle gâchait le plaisir qu'éprouvait le mari dans son admiration et sa contemplation quotidienne. Mais il n'osait pas se plaindre. Le temps passait et l'obsession devenait intolérable pour le savant qui décida de mettre au point une formule afin d'éradiquer ce grain de beauté. Il se mit au travail sans en parler à sa femme. Après de longues années de recherche, il trouva enfin la formule qui allait bouleverser la vie du couple. Un soir, alors qu'ils étaient à table, le biologiste versa sa potion magique dans le verre de vin de son épouse sans qu'elle ne s'en aperçoive. Le lendemain matin, en regardant sa femme endormie, le savant constata avec joie que le grain de beauté avait disparu. Mais la femme la plus belle du monde ne se réveilla jamais plus.

- C'est un joli conte philosophique. Tu ne trouves pas, frangine ?

- En tout cas c'est une belle histoire. Et je suis heureuse d'avoir épousée un instituteur plutôt qu'un savant.

Les deux sœurs s'esclaffent en se regardant d'un air complice, bientôt imitées par Alex qui s'était demandé un instant si ce que venait de dire sa femme était vraiment un compliment. Régine semble réfléchir à quelque chose et fini par interroger son mari :

- Alex, l'histoire ne dit pas ce qu'est devenu le savant ?

- Eh non... Enfin, pour être tout à fait franc, je ne me souviens plus très bien.

- Il en est peut-être mort, avance Sandrine.

- Oui, ça serait une fin logique, conclut l'instituteur.

- Eh bien moi je suis morte de soif. Allez, ma grande, je te sers un autre verre de vin de noix ? Il n'est pas trop sucré, tu sais...

- Oui. Merci, Régine.

Alex se lève brusquement pour se diriger vers la cuisine :

- Bon, je vais voir où en sont les enfants.

- Ouah ! Ouah !

Régine tend son verre à la chienne qui se redresse en se léchant les babines.

- Alors Bulle ? Tu veux boire un coup, toi aussi ?

- Tu plaisantes, mais elle serait capable de vider ton verre.

- Attention, tu vas renverser mon vin, petit animal...

- Couchée, Bulle ! Reste tranquille, tu veux ?

- Ouah !

- Allez, sois sage, sinon je ne t'emmènerais plus chez tata Régine…

- Laisse, Sandrine. Elle ne fait rien de mal. Et ce n'est qu'un chien, après tout. Malgré ta façon de la traiter comme une petite fille...

- C'est vrai que parfois elle me rend gaga.

Alex autorise les enfants à se lever de table. Les gosses se précipitent dans le salon. Patou s'allonge sur le canapé et pose la tête sur les genoux de sa mère, tandis que Flo se colle tout contre Sandrine, caressant la chienne, toujours couchée sur les cuisses de sa maîtresse, tout en voulant prendre sa place. Sandrine devine ce qui risque d'arriver : les caresses vont se transformer en pincements et Bulle est bien capable de donner un coup de dents à la gamine. En quelques secondes, et tout en douceur, la chienne se retrouve sur le canapé, triste mais obéissante, tandis que Flo, ravie, prend sa place. Alex revient dans le salon, annonçant que le repas est bientôt prêt. Il s'empare de son verre et va se poster devant la fenêtre.

- Dis donc, frangine. Il se fait attendre, votre Jules.

- J'espère qu'il ne lui est rien arrivé.

- Mais non, Régine. Il est toujours en retard, tu le sais bien. Et c'est une mauvaise habitude uniquement pour ceux qui attendent.

- Alex a raison Régine. Ne t'inquiète pas pour son frère, c'est un grand garçon maintenant.

Alex fait une moue dubitative, puis tente de changer de conversation.

- Alors, Sandrine, il paraît que tu as fait la connaissance d'un athlète dans un club de musculation ?

- Oh, n'exagérons rien. Tu sais ce que c'est... Au début on a des tout petits muscles, et puis au bout d'un moment ils grossissent...

- Oui, et chez Alex il faut un bon moment avant que ça grossisse.

- Mais ?

- C'est parce qu'il ne pratique pas assez souvent, frangine. Alors, forcément, c'est tout ramolli...

- Mais ?

- Il a tellement de travail, le pauvre, qu'il n'a plus le temps de s'occuper de son corps.

- Tu veux dire du tiens, Régine ?

- Ne me fait pas dire ce que je pense tout bas.

Sandrine se lève et va tâter le ventre d'Alex.

- Dis donc, Alex… Tu n'as pas grossi du ventre ces derniers temps ?

- Mais non, pas du tout. Tu plaisantes, là. Je fais au moins deux heures de marche tous les mercredis dans la nature. Et puis quand j'ai le temps, je vais jouer au tennis avec un collègue. Ces exercices suffisent à me maintenir en forme, crois- moi. Bien sûr, il ne faut pas oublier le relais d'une alimentation équilibrée ainsi qu'une bonne hygiène de vie en général. Et du sommeil, c'est capital, une bonne nuit de sommeil. Mais ce n'est pas à une jeune paresseuse que l'on apprend à faire la sieste, n'est-ce pas ?

- Woaw, mais c'est qu'il devient loup, le petit agneau.

- Méfie-toi, Sandrine, il peut mordre.

Les deux sœurs rigolent doucement tandis qu'Alex, satisfait de sa réplique, sert une autre tournée. Régine se lève en décrétant qu'il est l'heure pour les enfants d'aller au lit. Patou et Flo font la gueule, mais obéissent. Ils font la bise à leur tante et à leur papa. Comme Sandrine leur indique qu'ils oublient de faire un bisou à Bulle, Flo réplique qu'on ne doit pas embrasser les animaux sur la bouche. Ce qui fait rire tout le monde. C'est le moment que choisit Régine pour entraîner les gosses dans leur chambre. Quelques minutes plus tard, Régine revient dans le salon. Sandrine se lève pour aller aux toilettes. Alex en profite pour prendre sa femme dans ses bras.

- Dis, ma douce, tu crois que j'ai gaffé tout à l'heure ? Quand j'ai fait allusion à sa rencontre ? Elle t'a peut-être demandé de ne pas en parler.

- Mais non. Qu'est-ce que tu vas encore imaginer ? Tu sais bien qu'elle n'aime pas trop parler d'elle.

- Oui, mais avec toi ?

- Tu sais, elle ne me dit pas toujours tout.

- Oui, mais quand vous vous retrouvez entre femmes, le mercredi, vous devez forcément parler de quelque chose ?

- Ne t'inquiète pas, mon Poussin. S'il y a du nouveau, tu seras le premier informé.

- Mais je ne suis pas du tout curieux de connaître les aventures sentimentales de ta sœur. Qu'est-ce que tu veux insinuer par-là ?

- Rien. Je te taquine. Mais si tu veux savoir des choses sur sa vie sexuelle, il te faudra attendre qu'elle veuille bien t'en parler.

- Mais ?

- Tu dois avoir l'habitude de ces choses-là, avec ton frère...

- Mais ?

- Ah, ils vont bien s'entendre, tous les deux. Enfin, s'il daigne arriver.

- Mais oui, il va arriver.

Sandrine entre dans le salon et la discussion prend fin. Régine se lève pour mettre la table. Sa sœur propose de lui donner un coup de main. Alex en profite pour aller fumer une cigarette au garage en compagnie du chat qui ne lui a rien demandé.

- Alors, Minou, tu as mangé, toi ? Tu veux que je te raconte une histoire ? Hein ? Comment ? Tu t'en fous ? Comme d'habitude... Tu dors ? Je ne te réveille pas, au moins ? Je fume ma cigarette vite fait et ensuite je m'en vais. Ça te va ? Oui ? Bon, je n'insiste pas. Pourtant on devrait se parler, quelques fois, tous les deux. Ça nous ferait du bien, non ? Tu ne veux pas faire un petit effort ? Allez, on dirait que tu ne t'intéresses jamais à ce que je raconte. Tu parles bien à ma femme, pourtant. Tu parles avec mes gosses. Alors pourquoi m'ignores-tu? C'est humiliant, à la fin…

Le chat ne bouge pas. Ce qui a pour effet d'agacer Alex en mal de confidences.

- Au fait, mon vieux, que penses-tu de la mort du chat de Mme Gigi ? C'était ton copain, ce vieux matou, hein? Tu dois certainement savoir quelque chose, non ? Tu n'es pas inquiet, toi ?

Le chat bouge les oreilles et ouvre les yeux. Il lance un regard fatigué à l'instituteur. Ouvre la bouche pour miauler mais aucun son n’en sort. Et sa tête vient se reposer doucement sur ses pattes avant.

- Bon, d'accord. Je te fous la paix. Je me tais. Mille excuses, Minou, je ne voulais pas t'ennuyer avec mes histoires. Mais tu sais, l'homme se sent parfois si seul sur cette terre si vaste...

Le chat referme les yeux. De l'autre côté de la cloison, les deux sœurs ricanent comme des idiotes. Alex sourit, ému un instant par cette complicité fraternelle. Il se dit qu'elles sont certainement en train de se moquer des mâles. Lorsqu'il entend des femmes rire de la sorte entre elles, Alex ne peut pas s'empêcher de penser qu'elles sont en train d'ironiser sur les hommes. Et quand ces femmes sont Régine et Sandrine, il s'imagine toujours qu'elles se moquent gentiment de lui. Cela arrive certains mercredis, lorsque les sœurs sont particulièrement en forme. Alors, le soir venu, quand la maison est endormie, il tente de retrouver un peu de virilité devant son ordinateur, surfant sur les sites pornographiques d'Internet. Mais l'instituteur ne se masturbe presque pas, car sa passion pour les comportements humains en groupe, sa curiosité de pédagogue et sa naïveté enfantine prennent vite le dessus. Alors il observe, analyse, commente, rit comme un enfant, s’indigne souvent devant cette exploitation sexuelle de la femme, et quand la fatigue se fait sentir, il rejoint la sienne, qui s'est couchée tôt à cause d'une méchante migraine. Il entre délicatement dans le lit et s'endort tout contre elle. Parfois, il fait un petit rêve érotique. Alex écrase sa cigarette dans le cendrier posé sur le lave-linge et retourne dans la cuisine. Régine est en train de chercher les siennes dans son sac à main. Sandrine, le ventre appuyé contre l'évier et les bras croisés, regarde la nuit par la fenêtre.

- Tu apprenais l'alphabet au Minou, mon Poussin ?

- Oui, j'essaie. Essayer est ma devise. Mais il y a du boulot.

Si Alex s'était approché du chat, s'il avait pris la peine de le regarder de plus près il aurait constaté la tache de sang sous le museau du matou. Une tache qui se transforme peu à peu en un mince filet poilu qui dégouline jusque dans la litière. Dans quelques heures, l'animal sera vidé de tout son sang. Mais personne ne se rendra compte de sa mort avant le lendemain, lorsque la petite Flo entrera dans le garage pour donner la pâtée à son Minou.

 

{...}

 

Depuis la cabine téléphonique située face à un bar de nuit, qu'il vient de quitter momentanément pour appeler, Jules compose avec difficulté un numéro de téléphone. Il semble chercher dans sa mémoire, appuie sur deux touches en même temps, jure, raccroche le combiné, le reprend et recommence.

- Bon sang… Je ne me rappelle jamais des numéros de téléphones...

Jules ne peut plus venir souper chez son frère. Il le regrette de tout cœur, et ignore encore comment il va lui annoncer ça. Il est conscient que ce n'est pas très élégant.

- Ah, ça y est. Allez. Maintenant je ne peux plus reculer. Ça sonne, à l’autre bout du monde.

Il ne sait pas par quoi commencer, et se demande s'il doit parler de l'angoisse qui séchait sa bouche, tout à l'heure, en se rendant chez son frère.

- Je ne vais quand même raconter à Alex que je suis entré dans ce bar pour boire un coup, vite fait, pour être plus à l'aise au moment de dire bonjour à la sœur de Régine... Je ne vais pas lui avouer ma timidité maladive avec les femmes quand je ne les connais pas... Je ne vais pas lui dire qu'après ce verre il y en a eu d'autres car, pour une fois, j'étais en avance... Et si c'est Régine qui répond... Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui dire à cette chère Régine ?

Il essaie de se concentrer, le corps et la tête collés contre la vitre. À l'autre bout du fil, la sonnerie se perd sur la ligne sans que personne ne vienne décrocher.

- Bon, l'un ou l'autre, c'est pareil... C'est la famille... Je ne vais pas faire le difficile, en plus... Je vais leur dire sans raconter de détails. Je vais leur dire que je suis bourré. Alex comprendra. Il a déjà pris des cuites. Dans ces moments-là, quand on n'a pas encore franchi la limite, un sursaut de dignité vous redresse. Vous comprenez que vous n'êtes plus présentable. Régine est bonne, elle ne m'en voudra pas. Mais je ne dois pas dire où je suis. Ils vont me proposer de venir me chercher. Pas question. Je vais dire que je suis chez moi.

Soudain la sonnerie s'arrête et une ambiance musicale prend le relais. Jules entend des bruits de verres et des rires. Une voix féminine lui répond :

- Allô ?

- Allô, Régine ?

- Ah non, mon chou, ici t'es chez Mireille.

- Euh... Excusez-moi, j'ai dû faire une erreur.

- Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Parle plus fort, j'entends rien !

- J'ai fait une erreur ! Excusez-moi !

- Mais t'es tout excusé, mon chou ! L'horreur est humaine ! Hihihihi !

Jules se parle à voix haute en oubliant que Mireille est à l'autre bout du fil :

- Bon sang, ça ne va pas bien, là. Faut que je rentre vite me coucher.

- Pas d'problème, mon chou ! Hihihihi ! Tu peux coucher chez moi ! Viens me voir, j'vais te consoler !

- Je... Qu'est-ce que vous dites ? Mais qui êtes-vous ?

- J'te l'ai déjà dit, mon chou ! J'm'appelle Mireille ! Tout dans l'cul, rien entre les oreilles ! Hihihihi !

- Écoutez, Mireille, arrêtez de me tutoyer, de m'appeler mon chou et... et de me crier dans les oreilles. Je suis bourré, mais je ne suis pas sourd.

- Moi aussi, chuis bourrée ! Et ça m'empêche pas d'être aimable !

- Il ne s'agit pas d'amabilité, mais de compassion. Je souffre.

- Moi aussi, je souffre ! Tout l'monde souffre ! Tu vas pas me gâcher mon anniversaire à cause de ça !

- Je suis désolé si c'est votre anniversaire, Mireille.

- Quoi ? ! Parle plus fort, j'te dis ! J'entends pas à cause d'la musique !

- J'ai dit bon anniversaire, Mireille !

- Merci, mon chou !

- Vous ne pourriez pas baisser la musique ? !

- Ben non, puisque j'te dis que c'est mon anniversaire !

- Bon sang, je ne devrais pas boire comme ça. Je ne supporte pas l'alcool.

- Ah, alors, si tu tiens pas l'alcool, j'peux pas t'inviter à mon anniversaire ! J'ai pas envie q'tu gerbes sur ma moquette rose ! Salut !

Mireille lui raccroche au nez. Jules reste un moment hébété, manque de s'affaisser au sol, se reprend et refait un numéro de téléphone. En espérant que ce soit le bon.

- Mais qui c'était, cette folle ? Je n'ai pas de bol ce soir… Bon sang, pourvu que ce soit le bon numéro... Ils vont commencer à s'inquiéter. Quel nul je fais. Nul ! Un minable.

La sonnerie retentit de nouveau quelque part sur la ligne. Il s'accroche au support du combiné et ravale sa salive plusieurs fois. Cette fois-ci quelqu'un décroche rapidement. Une voix d'homme, qui n'est pas celle d'Alex, répond d'un ton agacé. Jules a un moment d'hésitation. À l'autre bout du fil, l'homme reste également silencieux. Chacun semble écouter la respiration de l'autre. Finalement, l'homme se décide à parler :

- Oui?

- Alex ?

- Qui est à l'appareil ?

- C'est toi, Alex ?

- Qui êtes-vous ?

- Euh, je m'appelle Jules. Je suis le frère d'Alex.

- Alex n'a pas de frère. C'est quoi cette plaisanterie ?

- Comment ça, Alex n'a pas de frère ? Je suis mieux placé que vous pour le savoir, s'il a un frère, puisque je vous dis que je suis son frère, Jules.

- Et moi je suis son mari !

- Comment ça, son mari ? Alex est déjà marié. Et je connais très bien sa femme, Régine.

- Vous vous foutez de ma gueule ou quoi ? Vous ne pouvez pas connaître sa femme, Alex est mariée avec moi. Je suis un homme et je ne m'appelle pas Régine !

- Je sais bien que vous êtes un homme. Je suis complètement bourré, mais je ne suis pas complètement con. Et je me fous de savoir comment vous vous appelez ! Passez-moi Alex, il faut que je lui parle.

- Il n'en est pas question ! Et d'abord, comment vous la connaissez, ma femme ?

- Mais je ne la connais pas votre femme, bon sang !

- Si vous ne la connaissez pas, alors comment savez-vous qu'on l'appelle Alex?

- Mais tout le monde l'appelle Alex ! Et je ne suis ni le premier ni le dernier à l'appeler Alex, si vous voulez savoir ! Écoutez, passez-moi Alex je dois lui parler. C'est urgent.

- Je ne suis pas pressé, moi. Et puis d’abord, comment ça tout le monde l'appelle Alex ? Qui c’est, ce tout le monde ?

- Mais vous êtes un grand malade !

- C'est vous le malade ! Et en plus vous êtes ivre ! Qu'est-ce que vous lui voulez à ma femme ?

- Mais j'en ai rien à foutre, de votre femme !

- Ah, ne me parlez pas sur ce ton, hein, ou je vais me fâcher !

- C'est moi qui commence à m'énerver, si vous voulez savoir !

Jules raccroche rageusement le combiné téléphonique. Il se précipite au dehors et vomi proprement tout son désespoir entre deux voitures garées. Puis retourne téléphoner à son frère. Cette fois-ci, il pense se souvenir du bon numéro.

- Allô ? C'est toi, Alex ? Bon sang, tu ne peux pas savoir à quel point je suis content d'entendre ta voix. Oui, je sais. Crois bien que j'en suis désolé, vraiment. Il faut que je t'explique...

 

{...}

 

Régine et Alex sont dans leur lit. Ils lisent tous les deux. Le silence n'est troublé que par le bruissement des pages. Régine termine un roman qui raconte l'histoire d'une femme, la dernière personne voyante parmi toute une population urbaine peu à peu touchée par une cécité inexplicable. Elle lit la dernière page en se caressant distraitement les seins. L'instituteur consulte un précis de conjugaison en langue espagnole. De temps à autre ses lèvres articulent un verbe muet, et lorsque ses yeux tombent sur un 0 Alex flatte délicatement ses testicules d'une main pédagogue. Régine referme le livre. Regarde le plafond, ferme les yeux quelques secondes, les ouvre, regarde son mari, ferme les yeux plus longuement, les ouvre de nouveau, puis tend les bras et regarde ses mains, ferme les yeux et les ouvre encore ainsi plusieurs fois de suite. Enfin ses paupières s'abaissent une dernière fois et restent closes. Au bout d'un moment, elle s'adresse à Alex tout en gardant les yeux fermés : Alex, je peux te poser une question intime ? Pose toujours. Quelle est la première chose qui te viendrait à l'esprit si tu perdais soudainement la vue sans aucune explication logique ? Pardon ? Tu as très bien entendu, Poussin, ne me fait pas répéter la question, s'il te plaît. Je voudrais bien répondre à ta question, mais il me faudrait un peu de temps pour réfléchir. Je ne te demande pas de réfléchir, mais de me dire la première chose qui te passerait par la tête à ce moment-là. Je ne sais pas... Peut-être que je procéderais à une vérification de mes autres sens... Alors toi, tu perds la vue, et tu essayerais de voir si tes autres sens fonctionnent ? Oui. Pourquoi ? Ce n'est pas logique ? Laisse la logique de côté, on est dans le surnaturel, là. Abandonne un instant tes connaissances scientifiques et libère ton instinct. Oh, alors, si nous sommes dans le surnaturel, je crois que j'aurais tendance à faire une prière... Que tu es drôle, mon chéri… N’est-ce pas ? Mais puisque tu me parles également d'instinct, je choisirais finalement de te faire l'amour en te bandant les yeux. Ne te fous pas de moi. Je suis sérieuse. Mais je suis très sérieux, moi aussi. À mon tour de te poser une question. Pourquoi nous ne ferions pas certaines choses pour pimenter nos ébats amoureux ? Tu saisis ce que je veux dire ? Régine se redresse sur le lit et croise les bras sur sa poitrine en regardant l'instituteur d'une façon sévère. Alex adoucit sa voix et continue sa pensée. Je ne dis pas que ce que nous faisons m'ennuie, loin de là, au contraire. C'est bien, c'est toujours bien. Lorsque tu t'abandonnes et quand je me laisse aller, c'est formidable, mais... Mais peut-être pourrions-nous faire preuve d'un peu d'imagination... Quoi ? Mais de quoi tu me parles, là ? Tu fais sans doute allusion à toutes ces débilités machistes que l'on voit dans des téléfilms érotiques nunuches, inspirées par les fantasmes indigents de scénaristes mal aimés et obsédés par le cul, hein ? C'est ça qui t'excite ? Mais non, voyons. Je ne parlais pas de ça... Ah, et tu parlais de quoi, alors ? Oh, Régine... Tu parlais de prière, tout à l'heure... Eh bien laisse-moi te dire ce que je pense de ces retardés mentaux. Ils pratiquent le sexe comme les croyants le font avec la religion : pour entretenir l'illusion, voilà tout. Alex se laisse délicatement glisser sous le drap. Il s'adresse à Régine avec la voix la plus douce qu'il connaît de lui tout en caressant lentement l'endroit précis de la couette qui recouvre les seins de sa femme. Je suis tout à fait d'accord avec toi, ma douce... Excuse-moi, j'ai été maladroit. Mais ce n'est pas grave, mon Poussin. J'étais tranquillement en train de bouquiner ma conjugaison espagnole et je suis tombé sur le verbe joder. Comme pour les autres mots, je l'ai articulé plusieurs fois. D'abord innocemment, et puis je me suis rendu compte que j'y prenais un certain plaisir. Comment t'expliquer cela... Une sorte de jubilation enfantine à prononcer un gros mot sans que personne n'entende rien. Mais tu n'es plus un enfant, mon chéri. Alors comme ça, il y a des gros mots sur ton précis de conjugaison espagnole ? Euh... C'est-à-dire que c'est un précis très précis... Ce bouquin est une édition spéciale. Avec des trucs comme l'argot, etc. Je vois... Encore un truc dégotté sur Internet... Là n'est pas la question. Laisse-moi t'expliquer. Je sentais mon esprit devenir de plus en plus trivial à mesure que je me répétais ce mot en pensée. J'entendais sa sonorité. Et j'ai eu un début d'érection. Régine ne peut retenir un rire gras qui se transforme bientôt en un fou rire étouffé. Elle se cache le visage sous le drap et continue de pouffer. L'instituteur jette le précis de conjugaison espagnole par terre, éteint la lumière, enlève sa grenouillère, se rapproche de sa femme, repousse la couette et caresse lentement au travers du drap le corps de Régine, qui s'abandonne, qui fait glisser son pantalon de pyjama jusqu'aux chevilles en se tortillant et en soulevant ses fesses chaudes. La main d'Alex parcours longuement le corps drapé en insistant sur certains endroits plus sensibles que d'autres tandis que Régine, les bras en croix, soulève ses reins par saccades. Après quelques minutes de caresses nonchalantes, la main s'immobilise au-dessus du pubis. Régine se soulève de nouveau pour frotter doucement son ventre contre le tissu. Alex tire délicatement le drap sans cesser sa caresse. Il dépose une multitude de baisers sur le visage de sa femme, sur son cou, sa nuque, ses épaules. Régine retrousse le haut de son pyjama et s'effleure le bout des seins tout en donnant de légers coups de reins contre le ventre dénudé d'Alex. Au bout de quelques secondes le sexe en érection de l'instituteur vient se frotter contre la douce peau de sa femme. Alex s'allonge doucement sur elle. Il l'embrasse tendrement en roulant sa langue dans tous les sens. Alex aime bien la langue de Régine lorsque, l'air de rien, elle vient pointer sur les lèvres et glisser d'un bout à l'autre de la bouche avant de disparaître. C’est quelque chose de tout simple, qui l’excite énormément, surtout lorsqu’ils sont en public. Alex s’apprête à donner encore plus de plaisir à sa femme. C'est à ce moment que la porte de la chambre s'ouvre et que la lumière du couloir vient leur donner la vue. Flo est en pleurs, mais n'ose pas entrer dans la pièce. Maman, l'est mort le Minou... La petite Flo a été réveillée par un cauchemar.

 

{...}

 

Eric, après maintes tergiversations, a décidé d’oublier ce qui s’était passé la veille. Il a un peu honte de sa mésaventure, d’avoir suivi un inconnu sans prendre garde, et de ne pas avoir su lui résister physiquement. Et comme il serait obligé de raconter tous les détails à la police, qu’il n’apprécie pas particulièrement, il renonce à porter plainte. Eric décide également d’éviter à l’avenir le quartier de Riri. En refermant le robinet de l’évier, il lève la tête et regarde par la fenêtre. C'est à ce moment que Sandrine apparaît dans la petite cour en compagnie de Bulle. L'animal se met aussitôt à courir dans tous les sens en faisant de petits bonds en l'air, revient vers sa maîtresse en lui sautant sur les cuisses, puis repart aussitôt la queue relevée et le museau rasant le sol. Sandrine se dit que son coquin de voisin est peut-être derrière ses rideaux en train de la mater comme un fou. Ce mystérieux voisin qu'elle croise systématiquement une fois par jour pratiquement à la même heure comme un fait exprès, celui que parfois elle entend chanter, plus ou moins juste, en jouant de la guitare plutôt bien. Cet homme qui ne lui a jamais dit autre chose que bonjour depuis qu'elle habite l'immeuble. Sandrine sait qu'il la reluque quand elle est dans la cour avec la chienne. Elle a un sourire à cette pensée. Elle ne lui en veut pas, bien au contraire, ça la flatte de penser qu'elle peut ainsi exacerber l'état ou les sentiments d'un homme. Sandrine est fière de son joli petit cul et c'est naturellement qu'elle fait plaisir à ce mystérieux mais néanmoins sympathique voisin. Elle n'y voit aucun mal, se penchant en avant de-ci de-là, exhibant son postérieur sans défense avec une excitation certaine. Et parfois cédant même à des commentaires :

- Attends un peu, je vais t'en donner des raisons de te secouer, moi. Regarde, regarde comme je me penche... Alors, ça te plaît, hein ? Il n'est pas beau, mon petit cul ? Je suis sûre que tu n'en peux plus derrière tes affreux rideaux vert pâle. Eh bien profite bien du spectacle, c'est cadeau. Non, il n'y a pas de quoi, c'est avec plaisir. Mais je ne vais pas passer la journée penchée comme ça, il faut bien que je me redresse de temps en temps, ça va paraître louche sinon.

Elle fait quelques pas en suivant sa chienne des yeux, se penche un instant pour lacer sa chaussure, prend plus de temps qu'il n'en faut pour le faire, puis se relève et reprend sa marche. Enfin elle s'immobilise au milieu de la cour juste devant la fenêtre de Eric et appelle sa chienne. Bulle arrive à toute vitesse en aboyant et saute sur les cuisses de sa maîtresse. Sandrine se penche pour caresser l'animal. Derrière ses rideaux vert pâle Eric est aux anges. Figé telle une statue de Priape. Il ne perd pas une goutte du spectacle.

- Oh, l'adorable petite coquine. Comme elle se penche de façon si intime... Avec un tel abandon... Avec une telle conviction que ça confine au sacrifice. Merci, exquise voisine, pour ce don fugace, mais ô combien efficace. Merci pour le bien que tu me fais. Merci pour ta générosité désintéressée. Je t'en serais reconnaissant jusqu'à ma tombe. Je te promets que si j'en ai encore la force, je me branlerais une dernière fois avant de mourir, en pensant à toi et à ton cher petit cul. Mais pourquoi tu te relèves ? Non, penche-toi encore un peu. Ne part pas si vite. Non, ne t'en va pas. Reviens-moi, je t'en supplie. Je me meurs... Ahhh! La chienne s'échappe soudain des bras de sa maîtresse pour venir aboyer sous la fenêtre de Eric. Sandrine, qui s'était penchée une dernière fois comme si elle avait entendu la supplication de son voisin, se redresse brusquement et se retourne, espérant le surprendre en flagrant délit. Mais le reflet du jour l'empêche de voir quoi que ce soit à travers la vitre. Eric, qui avait fait un bond en arrière, se remonte vivement la braguette. Un sentiment de honte le culpabilise, mais en même temps, il se sent tout excité et cette sensation lui procure un certain plaisir.

- Bulle, viens ici, on rentre. Bulle !

Eric se rapproche lentement de la fenêtre et risque un œil. Houlà, j'espère qu'elle m'a pas vu, ma jolie voisine. Parce que si elle m'a vu je suis un homme fini, enterré, ridiculisé. J'ai plus aucune chance d'envisager une conversation normale avec elle sans redouter que vienne s'y installer le doute, et peut-être même une allusion quelconque au détour d'une phrase. Quel abruti je fais… Sandrine ramasse l'animal qui vient de s'étaler devant ses pieds en gémissant. Elle lui procure quelques caresses, avec la main et le nez, regardant en direction de la fenêtre de son voisin, tout en se parlant à voix basse :

- Alors, mon petit voyeur, on dirait que la chienne a levé le lapin. Je ne te vois pas, mais je sais que tu es là, derrière tes rideaux. Que faisais-tu dans mon dos, hein, petit coquin ? Eric surprend ce regard. Il se jette en arrière, rougissant et tremblant. Sandrine repose la chienne. Elles traversent la cour et disparaissent dans le couloir, l'animal précédent sa maîtresse en trottinant. Eric ouvre sa porte d'entrée au moment où la chienne passe devant chez lui. Bulle prend peur et aboie.

- Bulle, tais-toi, veux-tu.

- Bonjour, Madame ma voisine.

Bonjour, Monsieur mon voisin. Excusez-la, elle est craintive. Un rien lui fait peur. Alors, ma Bulle, il ne faut pas avoir peur de ce monsieur. C'est notre voisin, tu le connais pourtant ? Oh, je lui ai fait peur, la pauvre. Comment ça va, toi ? Elle est câline. Oui. Oh, regardez comme elle vous fait la fête… ça y est, elle vous a adoptée. Tu ne lui en veux pas au voisin, hein, ma Bullette ? Tu l'aimes bien, hein ? C'est un gentil voisin. Voyez comme elle est gentille, Bulle… Elle est gentille avec tout le monde. Le monde a de la chance. J'allais sortir mon sac-poubelle. Comme vous voyez, il est plein à raz bord. Il a besoin de prendre l'air. Je vois. Et je peux même le sentir, hihi ! Je plaisante, bien sûr. Dites... Il y a un mégot qui vient de tomber de votre sac-poubelle. Mais ça ressemble à un filtre de... Vous fumez des joints ? Euh, oui, parfois, ça détend... Il me semblait bien que je sentais quelque chose, chaque fois que je passais devant votre porte. Maintenant je comprends.

Mais vous savez, je… Oh, ne vous inquiétez surtout pas. Je me fous totalement de ce que font mes voisins. Chacun fait ce qu'il veut tant que ça n'embête pas les autres. Ils peuvent cultiver du cannabis, fabriquer du pastis, ou bien encore s'adonner à d'autres vices si ça leur chante. Le principal c'est qu'ils se débrouillent pour se faire plaisir sans gâcher celui des autres. Pas vrai ? Euh... Oui. J'ai comme l'impression que votre sac n'en peut plus. Il risque de tout lâcher d'un instant à l'autre et je n'ai pas spécialement envie d'en apprendre plus sur vous aujourd'hui. Euh... À bientôt. Oui, et merci… Mais de quoi ? Pour tout... Enfin, je veux dire, merci de m'avoir averti pour le sac. Et pour votre tolérance. Bon, excusez-moi, mais je préfère ne pas être là quand votre sac va lâcher. Au revoir. Tu viens. Bulle ? Ouah ! Ouah ! Bonsoir, Madame ma voisine. Eric regarde sa voisine s'éloigner en admirant une dernière fois et, cette fois, sans avoir besoin de se cacher, son déhanchement naturellement efficace, puis fait quelques pas et s'immobilise aussitôt. Putain, elle m'a dit au revoir… Je lui ai dit bonsoir... On s'est dit au revoir... On a parlé... Tout à l'heure, on s'est dit bonjour, et là, y'a pas une minute on s'est dit au revoir... Ça veut dire qu'entre temps, on a parlé. À ces mots il se retourne brusquement afin de vérifier si ça voisine n'a pas entendu. Mais le couloir est vide. Rassuré, il traverse la cour en dodelinant jusqu'au fond. Il jette le sac-poubelle dans un des containers communs. Le sac se déchire dans sa chute. Eric pousse un soupir de soulagement à l'idée qu'il ne sera pas obligé de nettoyer. En revenant chez lui, il imagine que la voisine est en train de préparer à manger pour sa chienne et ça le fait sourire. En refermant la porte il imagine que sa voisine nue est en train de préparer à manger pour la chienne et il a un début d'érection. En se lavant les mains, il imagine que sa voisine nue lui sourit en préparant à manger pour la chienne et Eric décide de se masturber avant de passer à table.

 

{...}

 

- Régine.

- Oui ?

- J'ai vraiment pris du plaisir à jouir, aujourd'hui.

- Ah?

Régine fixe le plafond de la chambre et ne semble pas intriguée par la révélation de son mari.

- Je veux dire que cela ne m'arrive pas tout le temps. Tu sais, parfois l'éjaculation n'entraîne pas forcément le plaisir. Enfin, je veux dire que...

Cette fois-ci Régine tourne sa tête vers Alex en fronçant les sourcils, puis elle lui fait son plus doux sourire :

- Mais rassure-toi, mon Poussin. C'est tout à fait normal, ça arrive à tout le monde, même à moi.

- Tu es en train de me dire qu'il t'est déjà arrivé, lorsque nous faisons l'amour, de ne pas avoir de plaisir et, par conséquent, de simuler ?

- Comme toutes les femmes, mon chéri. Cela n'a rien de dramatique, ça ne peut pas être bien à chaque fois, mais rassure-toi, ça ne se produit pas trop souvent.

- Ah bon...

L'instituteur se frotte le crâne en roulant des yeux. Il hésite un instant à regarder sa femme, comme intimidé, se sentant coupable de quelque chose de complètement abstrait pour son cerveau cartésien.

- Mais cela veut dire quoi, exactement, pas trop souvent ?

Régine ne peut empêcher un rire moqueur de s'envoler de sa gorge. Elle se retourne entièrement vers son mari et, comme pour se faire pardonner de quelque chose qu'elle ne parvient pas à interpréter, lui caresse tendrement le ventre.

- Uniquement lorsque je suis fatiguée.

L'instituteur n'est pas satisfait de la réponse. Il effleure la joue de sa femme tout en cherchant une explication à quelque chose qu'il n'arrive pas à définir.

- Je ne sais jamais quand tu es fatiguée. Tu as une telle énergie.

- Tu es un grand observateur de la condition humaine, mon Poussin, mais tu devrais peut-être te pencher un peu plus souvent sur la condition de ta femme.

Alex se dresse d'un bond et s'assied sur le lit en soutenant le regard de Régine avec peine. Il semble perdu comme un enfant cherchant sa mère, ou plutôt comme un adolescent cherchant désespérément l'entrée du vagin. Il prend alors sa voix la plus douce :

- Tu trouves que je te néglige ?

- Je n'ai pas dit ça.

- Mais il se pourrait qu'un jour tu me le dises ?

- Je ne sais pas. Je n'ai jamais réfléchi à ça...

- Régine.

- Oui ?

- Je t'aime.

Régine se colle tout contre son mari en fermant les yeux et laissant échapper un profond soupir.

- Moi aussi, je t'aime, Alex.

 

{...}

 

Elle enfile ses chaussettes, une culotte en coton blanc qui moule son petit cul rond, un pantalon ample par-dessus et un sweat-shirt sans mettre de soutien-gorge, puis chausse ses baskets. Bulle la regarde s'habiller avec impatience, car elle comprend ce qui se prépare. Des petits gémissements accompagnent ses mouvements de queue. Sandrine songe au couple que forme sa sœur et Alex. Finalement, Bulle, moi aussi je voudrais avoir un homme à moi. Et faire ma petite vie tranquille dans le bonheur du couple, même s'il faut passer par des concessions, même s'il y a des moments difficiles. C'est toujours mieux que de vivre seule avec une gentille petite chienne, pense Sandrine en ayant un peu honte.

- Tu comprends, j'estime avoir bien profité de ma vie de femme célibataire. Et je ne ressens pas le besoin de poursuivre mes recherches sur l'homme idéal. Je sais qu'il n'existe que dans mes songes. Mais pour le reste du temps, je dois me trouver quelqu'un de bien. Il faut que je me stabilise sentimentalement.

Sandrine souhaite rencontrer un homme qui l'aime pour ce qu'elle est et non parce qu'elle est une jolie fille. Elle veut que son corps musclé n'attise pas simplement un désir sexuel, une envie fugace de possession, mais un sentiment amoureux et du respect. Elle se refuse à céder aux schémas stéréotypés imposés par les fantasmes masculins.

- Je ne refuse pas les jeux sexuels, mais je désire par-dessus tout être pénétrée d'amour. Je ne veux plus de frottements de chairs obscures. Je veux de la lumière et qu'elle éclabousse les corps en action. Je ne veux plus sucer des ego turgescents, mais je veux bien avaler de l'amour. Je ne trouve plus d'intérêt à me faire sodomiser par de pâles dominants, mais je veux bien me faire enculer avec amour. Je n'ai plus envie de jouer au jeu de la séduction avec des hommes différents, mais j'ai envie de séduire mon amour. Assez de petits amis interchangeables, d'amants mariés ou de partenaires temporaires, je veux un amour. Un simple amour aimant.

La chienne écoute sagement sa maîtresse sans comprendre ce qu'elle raconte, mais commence à s'impatienter sérieusement. Son petit corps est parcouru de frissons électriques.

- Ah, ma Bulle, si seulement j'étais aussi équilibrée que Régine…

Régine et Sandrine sont deux jolies femmes. Et si la première, par timidité, a connu peu d'hommes avant de rencontrer Alex, la seconde ne s'est pas gênée pour avoir des aventures. Et si la première, depuis son mariage, ne s'intéresse plus aux autres hommes, la seconde ne peut s'empêcher de poser son regard de louve esseulée sur la diversité des mâles qu'elle croise. En se disant que peut-être celui- ci, celui-là ou bien cet autre pourrait bien être le bon. Ces feux de détresse n'échappent pas aux regards des hommes observateurs. Mais Sandrine n'est pas dupe.

- Je dois faire le tri entre les hommes mariés qui veulent se défouler, les cavaleurs qui désirent s'amuser et les quelques autres qui ne songent qu'à tomber amoureux par égoïsme, sans compter ceux qui ne désirent rien ou qui ne savent pas exactement ce qu'ils veulent. Autant dire que l'affaire est délicate, tu ne trouves pas ?

- Ouah !

L'animal ne comprend toujours pas ce que lui raconte sa maîtresse, mais il se dit que peut-être c'est le moment de partir, alors il se rue vers la porte d'entrée en aboyant.

- Oui, Bulle, on y va, on y va... Tu sais, les hommes ne sont jamais ce qu'ils promettent d'être. Ils se transforment continuellement au contact des femmes et ne sont jamais les mêmes. Toujours en devenir. Ce qui devrait être encourageant pour nous... Non ?

Sandrine cherche les clefs de l'appartement tandis que la chienne l'appelle de ses jappements, faisant des allers-retours dans le couloir.

- Ma petite Bulle, je ne peux plus continuer comme ça. J'ai connu assez d'hommes dans ma vie, alors maintenant il faut que je m'en trouve un définitivement. Tu es d'accord ?

- Ouah !

- Ne soit pas jalouse, Bullette, je ne t'abandonnerai jamais, moi.

- Ouah ! Ouah !

- Viens-la, viens contre moi. Oui, je suis là. Allez, c'est l'heure de ta promenade du soir, espoir... Viens, Bulle.

- Ouah !

Sandrine ouvre la porte et la chienne file à l'extérieur sans se retourner.

- Attend-moi, Bulle ! Il faut que je t'attache !

- Ouah !

L'animal revient à contrecœur se coucher aux pieds de sa maîtresse. Il n'a pas très envie d'être attaché, mais, en voyant la laisse, il comprend que c'est la condition pour sa promenade du soir dans les rues de la ville, là où des centaines d'odeurs attendent son petit museau.

- Avec un peu de chance, il sera en train de promener un beau toutou...

- Ouah!

- Avec des petites oreilles, une grande queue et des yeux tristes.

- Ouah ! Ouah !

 

{...}

 

Riri vient de terminer sa dernière bière. Mais il ne le sait pas encore. Il se lève et va vers le réfrigérateur. Vide. Il est déçu. Il retourne s'asseoir devant le téléviseur qui marche en sourdine, et décide de fumer une cigarette pour l'aider à prendre la décision de sortir acheter d'autres bières. Il se saisit de la télécommande et fait défiler les images à coups de zaps énergiques. Il voit une marée noire sur la côte atlantique, mais la voix intérieure lui dit que ce n'est pas grave, que les plages seront nettoyées pour les vacances d'été. Il voit un automobiliste râler contre un gendarme qui vient de l'arrêter et qui le fait souffler dans un ballon, alors la voix ironique lui dit que c'est une grosse voiture, que le type se fera faire sauter le P.V. Il voit des salariés licenciés manifester devant une usine qui va être délocalisée et la voix cynique dit qu'il y en aura d'autres. Il voit un pauvre type sur le banc des accusés d'un tribunal et la voix moraliste dit que cela aurait pu être lui comme un autre. Il voit un chien lever la patte contre un réverbère et ça le fait rigoler. Il voit un animateur quelconque portant des lunettes de premier de la classe et un costume sombre pour faire plus sérieux qui se met un doigt dans le nez et il rit de plus belle en se moquant de l'abruti. Il voit un plongeur sous- marin enfermé dans une cage au milieu des requins et il remarque le couteau attaché à l'un des mollets de l'homme. Il voit une femme en train d'accoucher dans une salle blanche, entourée de verts lutins, et une larme lui vient au coin de l'œil. Riri pense à sa mère. Les images se brouillent. Il la voit dans le téléviseur. Elle le regarde en souriant, dans une posture figée, exactement comme sur la photographie. Mais elle ne lui parle pas. Il s'adresse à elle, mais elle ne répond pas et disparaît pour laisser place à un couple en train de faire semblant de faire l'amour. Et ça le dégoûte. Pour une fois, la voix intérieure est d'accord avec lui. Ils trouvent ce spectacle lamentable d'hypocrisie.

- Voir ce type poilu du cul si mal s'y prendre avec cette belle jeune femme, ça nous rend dingue… Voir cette amazone siliconée faire semblant de prendre son pied en ouvrant la bouche et en fermant les yeux, en faisant toute une série de grimaces ridicules, ça nous énerve… Les hypocrites ! Mauvais comédiens ! Vous ne croyez quand même pas qu'on va gober ça ? Vous ne bernez personne, on vous le dis, nous. On voit bien que c'est du faux, du mensonge en bloc. C'est du sexe en toc. Ce n'est pas comme ça qu'on fait l'amour. Le sexe, ce n'est pas une machine à pistons. Le sexe, ça ne peut pas se filmer. C'est trop intime. Ou alors il faudrait des caméras partout, pour filmer en même temps les yeux, les mains, les pieds, les oreilles, les nez, les cheveux, les poils, les bouts de peau qui vibrent dans sa totalité. Non, le sexe, ça ne regarde personne d'autre que ceux qui le pratiquent, comme bon leur semblent, en imaginant leurs propres fantasmes...

II éteint le téléviseur et se masse longuement les tempes en grimaçant. La voix ne le laisse pas en paix. Il ne sait plus s'il doit sortir acheter d'autres bières ou aller se coucher. Il songe un instant à traîner dans un bar pour se faire servir, puis se ravise.

- Non, ça ne me tente pas de sortir me bourrer la gueule. Non, je ne veux plus regarder la télé. Non, je n'ai pas envie de me branler. Je ne suis pas excité. Je suis énervé. Non, je n'ai pas sommeil. La paix ! Voilà ce que je veux, la paix. La paix et le silence… Bordel ! Loin des métros suspendus et de ce putain de périf. Loin des bruits de cet immeuble. Loin de cette ville indifférente. Loin de ce pays inconnu. Loin des hommes. Loin des cons. Je veux être seul... Seul...

Il se lève et va ouvrir la fenêtre. Il sent en lui le besoin de respirer profondément et calmement de l'air frais, de perdre son regard dans la nuit. Il grimpe sur l'étroit rebord de fenêtre, y assied le bout de ses fesses avec prudence et pose ses pieds sur l'étroite corniche qui ceinture l'immeuble. Il se penche en avant pour regarder les fleurs que faisait pousser sa voisine du deuxième sur le minuscule balcon.

- Je me souviens quand elle arrosait ses fleurs... Elle se caressait délicatement le ventre. Je suis sûr que c'était une gentille fille, douce et si seule, malgré ce ventre plein. Ce putain de ventre ! Je ne me souviens même pas du ventre de ma mère... Il y a même des fois où je me demande si je suis vraiment sorti de ce ventre-là...

Il ferme les yeux en se massant les tempes doucement. Il tente d'oublier le ventre de sa mère en particulier et le monde en général. Il essaie de faire le vide. Mais la voix s'acharne, comme si elle avait compris que quelque chose de tragique se préparait, comme si elle voulait en finir une fois pour toute avec ce petit homme mince. Riri est un faible. Il reconnaît que sa vie n'est pas tout à fait ce qu'il s'était imaginé. Il pensait que la vie évoluait avec l'âge. Et, qu'en devenant plus vieux, il entrerait sans problème dans le moule, un emploi stable et gratifiant, une femme, des enfants, une famille unie et heureuse, puis la maison à crédit avec un petit jardin où il recevrait ses amis les étés de paresse. Alors il ne s'en faisait pas trop et attendait que les années passent et lui apportent le kit du bonheur. Les yeux toujours fermés, il reste attentif quelques instants aux bruits de la rue qui s'anime au toucher de la nuit. Ensuite il s'allume une cigarette. C'est la dernière du paquet et ça le fait sourire. Il referme les yeux et respire un grand coup, puis expire longuement. Il recommence plusieurs fois. Il se dit qu'il ne doit penser à rien, que la voix intérieure ne peut pas intervenir sur le silence mental. Il se dit qu'il doit simplement respirer l'air frais de la nuit et absorber le bruit des hommes et des femmes qui s'échangent des mots, des rires et peut-être bien des baisers. Il se masse les tempes sans conviction, par automatisme, comme à chaque fois qu'il se masse les tempes longuement. Il ne reste plus que le filtre de la cigarette coincé entre ses lèvres. Il a l'étrange sensation que ses testicules rétrécissent mais ce n'est pas douloureux, au contraire, il se sent plus léger, comme lorsqu'il était enfant et qu'il sautillait en tous sens dans la cour de la ferme. Il entend battre son cœur violemment contre sa poitrine mais cela ne l'affole pas, car ça lui rappelle ses courses effrénées à travers champs quant il courait après sa mère et qu'elle se laissait rattraper. Riri se concentre sur son battement cardiaque et finit par l'entendre dans sa tête à la place de la voix intérieure qui s'est tue. Il n'est plus qu'un métronome de chair gorgé de sang qui puise de la tête aux pieds. Soudain ses pieds glissent sur le rebord de la corniche et Riri se dit qu'il ne lui reste plus que très peu de temps pour ressentir toute cette vie qui l'accompagne dans sa chute.